Le bruit d'à côté

Chapitre 21 | Le lendemain existe quand même

Le lendemain matin, je me réveillai avec une information très claire.

J’avais embrassé Liora.

Le plafond, au-dessus de moi, ne semblait pas bouleversé par cette donnée.

Le studio non plus.

La lumière entrait par la fenêtre avec une banalité presque agressive. Le frigo ronronnait. Une voiture freina quelque part en bas. Demitrius mangeait son foin comme si le monde n’avait pas changé de forme pendant la nuit.

Eugène, lui, dormait au pied du canapé.

Je dormais encore sur le canapé.

Enfin, « dormais ».

J’avais passé une partie raisonnable de la nuit à rejouer mentalement trois secondes de ma vie avec une précision inquiétante, puis à me rappeler que mon chat avait failli disparaître, que Liora s’était blessée, que l’exposition existait toujours, que Mathilde n’avait pas encore répondu, et que le père de Liora avait désormais plusieurs raisons de considérer ma présence dans l’immeuble comme un dossier à surveiller.

Très reposant.

Je tournai la tête vers Eugène.

Il était roulé sur lui-même, parfaitement rond, une patte devant les yeux.

Aucun remords.

Aucune conscience de la complexité humaine qu’il venait de produire.

— Tu dors bien ?

Il ne bougea pas.

— Bien sûr.

Je me redressai lentement.

Mon dos exprima immédiatement son avis sur la nuit passée sur le canapé. Avis défavorable. Motifs solides. Recours possible devant une literie compétente.

Je passai une main sur mon visage.

La scène revint.

Pas la chute.

Pas le muret.

Pas le froid.

Le baiser.

Le premier, hésitant, presque trop léger pour porter ce qu’il avait déplacé.

Puis le second.

Plus calme.

Pas sûr de lui.

Sûr seulement de ne pas vouloir aller plus vite que l’autre.

Je fermai les yeux.

Erreur.

Mieux valait les garder ouverts.

Les choses sans image étaient moins faciles à contrôler.

Je pris mon téléphone sur la table basse.

L’écran s’alluma.

Aucun message.

Très bien.

Normal.

Il était huit heures douze.

Les gens normaux ne se précipitaient pas forcément au réveil pour clarifier leur statut relationnel après un accident de cheville lié à un chat.

Ou peut-être si.

Je n’avais aucune statistique.

Je déverrouillai.

Applications. Notifications. Mail.

Rien de Mathilde.

Messages.

Rien de Liora.

J’ouvris notre conversation.

Derniers messages :

Tu es là ?

Oui.

Je peux passer deux minutes ?

Oui.

Très sobre.

Très pré-baiser.

Rien, dans cet échange, n’indiquait que moins d’une heure après, elle serait assise sur mon canapé avec une poche de froid, mes doigts dans les siens et sa bouche contre la mienne.

Les conversations écrites avaient cette cruauté.

Je commençai à taper.

Ça va ce matin ?

Je regardai la phrase.

Trop simple.

Peut-être trop inquiète.

Pas assez ?

J’effaçai.

Ta cheville va comment ?

Correct.

Médical.

Presque froid.

J’effaçai.

Bonjour. Comment va la cheville compromise ?

Je relus.

Non.

Trop tôt.

Ou trop moi.

Je gardai la phrase.

Puis j’ajoutai :

Et toi, accessoirement.

Je regardai l’ensemble.

Ridicule.

Possiblement acceptable.

Mon pouce resta au-dessus de l’envoi.

Scénario un : elle trouvait ça drôle.

Scénario deux : elle trouvait ça trop léger.

Scénario trois : elle ne répondait pas parce qu’elle dormait.

Scénario quatre : son père lisait par-dessus son épaule, fronçait les sourcils, et ajoutait « juridiquement compromise » au dossier.

J’envoyai.

Je posai le téléphone face contre la table.

Puis le repris immédiatement.

Aucun changement.

Évidemment.

Lapin leva une oreille dans son coin.

— Ne commence pas.

Il retourna à son foin.

Je me levai pour faire du café.

Le studio portait encore les traces de la veille.

La table basse pas totalement droite.

Le plaid plié à moitié sur l’accoudoir.

Le torchon humide dans l’évier.

La guitare posée contre la bibliothèque, pas exactement à sa place.

Sur le canapé, le coussin où Liora avait posé sa jambe gardait une légère déformation.

Pas visible pour quelqu’un de normal.

Très visible pour moi.

Je le regardai.

Puis détournai les yeux.

Très adulte.

Le téléphone vibra.

Je faillis renverser le café.

Eugène leva la tête, vaguement outré par l’instabilité générale du personnel.

Message de Liora.

« La cheville plaide non coupable. Moi aussi. Les deux mentent probablement. »

Je fixai le message.

Un sourire arriva sans autorisation.

Puis un second message.

« Bonjour, au fait. »

Puis un troisième.

« Je ne sais pas si on dit bonjour normalement après hier ou si une procédure spéciale existe. »

Je restai debout au milieu de la cuisine, tasse vide à la main.

Voilà.

Elle aussi ne savait pas.

Ce qui, étrangement, aida.

Je répondis :

« Je n’ai reçu aucun formulaire. On peut commencer par bonjour. »

Trois points.

« Bonjour Aurèl. »

Mon prénom.

À l’écrit, cette fois.

Très dangereux.

Je répondis :

« Bonjour Liora. »

Je trouvai immédiatement cela trop simple.

Trop chargé.

Trop rien.

J’ajoutai :

« Sur dix ? »

Elle répondit presque aussitôt.

« Tu parles de la cheville ou du niveau de gêne ?

Les deux ont droit à un score séparé.

Cheville : 5 au repos, 7 si je pose le pied. Gêne : variable selon présence parentale dans un rayon de deux mètres. »

Je relus.

5 au repos, 7 si je pose le pied.

Je sentis mon corps se tendre.

« Tu as posé le pied ? »

Une seconde.

Deux.

« Aurèl. »

« Tu as posé le pied ? »

« Pour aller aux toilettes, pas pour faire un marathon. »

Je regardai l’écran.

Puis écrivis :

« Ton barème de décision est préoccupant. »

« Le tien inclut probablement un tableau Excel. »

« Faux. J’utilise aussi des carnets. »

Je le savais.

Je bus une gorgée de café.

Trop chaud.

Normal.

Je méritais probablement cette brûlure légère pour avoir souri comme une personne sans défense à une conversation sur une cheville gonflée.

Un nouveau message arriva.

« Ma mère veut appeler le médecin si ça ne dégonfle pas. Mon père veut déjà appeler le comité olympique, la copropriété, ton chat, et peut-être la préfecture. »

Je soufflai un rire.

Puis il se coinça un peu.

« Ton père m’en veut ? »

Les trois points apparurent.

Disparurent.

Réapparurent.

Pas comme ça.

Phrase très peu rassurante.

Elle continua :

« Il est inquiet. Donc il devient procédural. C’est sa langue maternelle. »

Je restai devant le téléphone.

Je voulais répondre quelque chose de léger.

Impossible.

« J’ai laissé la porte ouverte. »

Cette fois, la réponse mit plus longtemps.

« Aurèl. »

Je tapai :

« C’est vrai. »

Elle répondit :

« Et moi je suis montée. »

Je regardai les mots.

Puis le studio.

Puis Eugène, qui s’était levé pour inspecter sa gamelle avec la gravité d’un diplomate découvrant une crise internationale.

« On ne va peut-être pas réussir à établir un coupable unique sans créer une commission. »

Elle envoya :

« Dommage. Mon père aime les commissions. »

Je souris.

Puis un autre message arriva.

« Tu veux venir deux minutes ? Il veut te parler. Rien de grave. Enfin, selon son échelle à lui, tout est toujours grave. »

Je regardai la porte.

Le couloir. Le mur. Mon café à moitié plein.

Mes cheveux probablement dans un état encore négociable si la lumière restait faible.

Je n’avais pas envie. Mais j’avais envie.

J’avais très envie de la voir.

Ce qui compliquait toute stratégie rationnelle.

J’écrivis :

Je passe.

Puis j’ajoutai :

« Je dois mettre un gilet ou un avocat ? »

Elle répondit :

« Gilet. L’avocat sera fourni si nécessaire. »

Très bien.

Je posai le téléphone.

Regardai Eugène.

— Toi, tu restes ici.

Il me regarda.

— Oui. Ici.

Il cligna des yeux.

Aucune garantie.

Je vérifiai la fenêtre.

Verrouillée.

La baie vitrée.

Fermée.

La porte de la salle de bain.

Ouverte.

Le placard.

Fermé.

Le monde entier était désormais une série de points d’évasion possibles.

Je sortis.

Le couloir du matin avait une autre odeur. Café, lessive, chaleur des appartements réveillés. Derrière la porte de Liora, j’entendis des voix.

Son père.

Sa mère.

Puis Liora, plus basse.

Je levai la main.

Toquai.

La porte s’ouvrit presque aussitôt.

Sa mère.

— Bonjour, Aurèl.

— Bonjour.

Elle me regarda avec cette douceur pratique qui semblait capable de voir les choses sans les déshabiller.

— Entrez.

J’entrai.

L’appartement me sembla plus net le matin. Plus familial aussi. Des chaussures alignées près de l’entrée, un sac de sport posé contre un mur, une tasse oubliée sur une console, une pile de papiers que le père de Liora avait probablement classée selon une logique complexe et contestable.

Liora était dans le salon, assise sur une chaise, jambe posée sur un tabouret, cheville entourée d’une bande beige.

Elle leva les yeux.

Le baiser revint.

Pas dans le décor.

Dans mon corps.

Je m’arrêtai une demi-seconde de trop.

Elle le vit.

Bien sûr.

Son sourire apparut, très petit, presque prudent.

— Bonjour.

— Bonjour.

Voilà.

Deux adultes.

Très avancés.

Son père était debout près de la table, bras croisés, téléphone posé devant lui. Il portait des lunettes. Mauvais signe. Les lunettes donnaient à n’importe quelle conversation un risque de lecture de document.

— Aurèl.

— Monsieur.

Je ne connaissais toujours pas son prénom.

À ce stade, c’était devenu absurde.

Je ne pouvais plus demander.

Ou plutôt si, mais pas juste après que son chat avait blessé sa fille par ricochet narratif.

Il me désigna une chaise.

— Asseyez-vous.

Je regardai Liora.

Elle fit une grimace qui voulait dire : bienvenue au tribunal domestique.

Je m’assis.

Très droit.

Trop droit.

Ma colonne vertébrale venait d’entrer en fonction administrative.

Sa mère apporta du café.

— Personne n’est au tribunal, dit-elle.

Je la regardai.

— Je n’ai rien dit.

Liora baissa la tête pour cacher un sourire.

Son père s’assit en face de moi.

— Je veux d’abord être clair. Je ne considère pas que vous soyez responsable de la blessure de Liora.

Ah.

Phrase rassurante.

Donc inquiétante.

— D’accord.

— En revanche, la situation d’hier a mis en évidence plusieurs problèmes.

Liora leva les yeux au plafond.

— Papa.

— Laisse-moi terminer.

— Il vient à peine d’arriver.

— Justement.

Je pris la tasse de café pour occuper mes mains.

Elle était chaude.

Très bien.

Objet stable.

— Premier point, reprit-il. Le chat.

— Eugène, dit Liora.

— Le chat Eugène.

— On dirait son nom complet.

— Liora.

— Pardon.

Il reporta son attention sur moi.

— Il a déjà traversé votre balcon. Il a déjà accédé au nôtre. Maintenant, il semble avoir quitté votre appartement par la porte. Cela devient récurrent.

— Oui.

Le mot sortit immédiatement.

Pas d’excuse.

Pas d’humour.

Oui.

Son père sembla presque surpris de ne pas rencontrer de résistance.

Je continuai :

— Je vais sécuriser mieux le balcon. Et je vais installer une seconde barrière devant la porte quand je reçois quelqu’un ou quand j’ouvre longtemps. Il a tendance à passer quand l’attention est ailleurs.

Liora murmura :

— Il est très fort pour choisir ses moments.

— Ce n’est pas un talent, dit son père.

— Je n’ai pas dit que c’était moral.

Je regardai sa mère.

Elle cachait très mal un sourire derrière sa tasse.

Le père reprit :

— Je peux vous aider à poser un grillage plus solide si nécessaire.

Je clignai des yeux.

— Vous ?

— Oui.

— Vous voulez m’aider à sécuriser le balcon contre le chat qui a causé indirectement la blessure de votre fille ?

Il me fixa.

— C’est précisément parce qu’il l’a causée indirectement que je préfère que ce soit fait correctement.

Logique. Implacable.

Un peu terrifiante.

— D’accord, dis-je. Merci.

Il hocha la tête.

— Deuxième point. La blessure.

Liora se raidit.

Très peu.

Je le vis.

Son père aussi.

Sa mère davantage.

— On va consulter cet après-midi si la douleur reste à sept à l’appui, dit sa mère.

— Elle ne restera pas à sept, dit Liora.

— Tu n’en sais rien.

— Je connais mon corps.

Le silence dura une seconde.

Tout le monde pensa au muret.

Personne ne dit le muret.

Grand progrès collectif.

Sa mère répondit doucement :

— Justement, ton corps te donne une information. Il faut l’écouter.

Liora regarda sa cheville.

— Je l’écoute. Il exagère.

— Ce n’est pas écouter, dit son père.

Elle serra les lèvres.

Le championnat arriva dans la pièce sans que personne le prononce encore.

Comme une personne qu’on n’avait pas invitée, mais qui connaissait l’adresse.

— L’entraînement est dans combien de temps ? demandai-je.

Liora me regarda.

Son père aussi.

Je regrettai instantanément.

— Ce soir, dit-elle.

— Non, dit sa mère.

— Je n’ai pas dit que j’y allais. J’ai répondu à la question.

Son père croisa les bras plus fort, ce qui semblait anatomiquement impossible.

— Et le championnat ?

Elle ne répondit pas tout de suite.

Son visage changea.

Plus que pour la douleur.

— Dans trois semaines.

Je baissai les yeux vers sa cheville.

Trois semaines.

Assez loin pour espérer.

Assez près pour paniquer.

— Donc on évite de transformer une entorse légère en blessure sérieuse, dit sa mère.

— On ne sait même pas si c’est une entorse.

— On ne sait pas non plus que ce n’en est pas une.

— Super. On avance beaucoup.

Son père se tourna vers moi.

— Vous voyez le problème.

Je levai les mains légèrement.

— Je ne suis pas sûr d’être qualifié pour arbitrer.

— Personne ne te demande d’arbitrer, dit Liora.

Puis, plus bas :

— Enfin, j’espère.

Son père ne répondit pas.

Sa mère, elle, me regarda avec une expression presque amusée.

— On vous demande surtout de ne pas l’encourager si elle prétend pouvoir marcher normalement.

— Je peux faire ça, dis-je.

Liora me fixa.

— Tu passes officiellement dans le camp adverse.

— Il y avait des formulaires.

— Je veux les voir.

— Trop tard. J’ai signé.

Elle essaya de retenir un sourire.

Elle échoua.

Cette petite chose entre nous circula au milieu du salon.

Pas nommée. Pas claire.

Présente.

Son père nous regarda.

Une seconde de trop.

Ah.

Très bien.

Il avait vu quelque chose.

Pas forcément le baiser.

Pas précisément.

Mais les pères semblaient capables de détecter certaines modifications atmosphériques sans preuve exploitable.

Il se redressa.

— Troisième point.

Liora grogna.

— Il y en a combien ?

— Autant que nécessaire.

— Phrase terrifiante.

— Liora.

Il me regarda.

— Hier soir, vous avez gardé Liora chez vous le temps qu’elle se repose.

Je sentis mon visage devenir complètement inutile.

— Oui.

— Merci.

Je relevai les yeux.

— De rien.

Il y eut un silence.

Différent.

Moins procédural.

— Vous étiez très inquiet pour elle, ajouta-t-il.

Je ne sus pas quoi répondre.

La mère de Liora regarda sa tasse.

Liora regarda son père.

Moi, je regardai le café.

Très beau café.

Couleur café.

Surface café.

Absolument passionnant.

— Oui, dis-je.

Le mot était trop nu.

Je posai la tasse.

— J’ai eu peur quand elle est montée.

Liora baissa les yeux.

Son père ne dit rien.

Alors je continuai, parce qu’il fallait peut-être ne pas disparaître exactement maintenant.

— Et je sais que c’est mon chat. Que c’est mon appartement. Que la porte était ouverte. J’aurais dû mieux prévoir. Mais elle est montée seule. Enfin, pas seule dans le sens où on était là, mais…

Je m’arrêtai.

Très clair. Vraiment.

Grande performance.

Liora releva la tête.

— J’ai décidé de monter.

Je la regardai.

Elle regardait son père.

— Personne ne m’a dit de le faire. Aurèl m’a dit d’attendre. Toi aussi. Maman aussi. J’ai décidé quand même.

Son père inspira lentement.

— Je sais.

— Alors ne lui fais pas porter ça.

— Ce n’est pas ce que je fais.

— Un peu.

— Non. Je cherche à comprendre comment éviter que cela se reproduise.

— En m’attachant à une chaise ?

— Je n’ai pas exclu cette possibilité.

Liora ouvrit la bouche.

Puis, contre toute attente, rit.

Sa mère aussi.

Moi, un peu.

Son père resta sérieux deux secondes de plus.

Puis son visage céda très légèrement.

Il avait fait exprès. Peut-être.

Difficile à prouver.

Il se tourna vers moi.

— Je ne vous accuse pas, Aurèl. Je veux simplement que vous compreniez que, lorsqu’elle décide d’aider quelqu’un, elle oublie parfois qu’elle a un corps.

Liora soupira.

— Je suis là.

— Je sais.

— Tu parles de moi comme d’un dossier.

— C’est pour t’éviter de devenir un dossier médical.

Elle se tut.

Touché.

Sa mère posa une main sur son épaule.

— On va appeler le cabinet. Juste demander un avis.

— D’accord.

Le mot sortit de Liora plus bas que prévu.

Son père la regarda.

— D’accord ?

— Oui.

— Sans négociation ?

— Ne gâche pas le moment.

Il hocha la tête. Moment enregistré.

Je bus une gorgée de café.

Froid.

Je méritais probablement ça aussi.

Mon téléphone vibra dans ma poche.

Tout mon corps se tendit.

Liora le remarqua.

— Mathilde ?

Je sortis le téléphone.

Mail.

« Objet : Re: Texte de salle / série exposition »

« Oui.

Je restai immobile.

Le père de Liora fronça les sourcils.

— Mathilde ?

— L’organisatrice de l’exposition, dit Liora.

Il me regarda avec une attention nouvelle.

— Ah.

Ah.

Le « ah » d’un père qui découvre qu’un autre dossier existe.

Je déverrouillai le téléphone.

Je n’ouvris pas tout de suite.

Très adulte. Très lâche.

Liora ne se pencha pas.

Elle ne demanda pas : « Elle dit quoi ? »

Elle resta assise.

Silencieuse.

Ce détail me toucha plus que prévu.

Elle attendait que je choisisse.

Hier, elle aurait peut-être déjà été debout derrière mon épaule, prête à lire avec moi, à réagir, à trouver une solution, à pousser l’air devant elle.

Là, elle ne bougeait pas.

Bon.

D’accord, sa cheville aidait.

Mais pas seulement.

Je le sentais.

— Tu veux le lire ? demanda-t-elle.

Pas « montre ».

Pas « ouvre ».

Tu veux.

Je hochai la tête.

J’ouvris le mail.

« Bonjour Aurèl,

Merci pour ton message, que je comprends. Je suis désolée que le texte t’ait donné cette impression, ce n’était évidemment pas l’objectif. L’angle « génération enfermée » vient de la cohérence générale de la section et du travail curatorial, mais je comprends que cette formulation puisse orienter trop fortement la lecture de ta série.

Je te propose qu’on retravaille le cartel et le paragraphe consacré à tes pièces, afin de clarifier ton intention au sein de l’exposition sans remettre en cause l’ensemble du texte de salle. Est-ce que tu pourrais m’envoyer une courte note d’intention, 800 à 1200 signes, avec tes mots, sur la série ? Cela nous aiderait à ajuster la présentation.

On peut aussi en discuter par téléphone si tu préfères.

Merci, Mathilde »

Je relus.

Une fois. Deux.

Pas de refus. Pas d’annulation.

Pas de vexation visible.

Pas de « problème Aurèl ».

Je respirai.

Seulement là.

Liora me regardait.

Toujours sans demander.

Je lui tendis le téléphone.

Elle me regarda avant de le prendre.

— Tu es sûr ?

— Oui.

Elle lut.

Son visage changea doucement.

Pas de triomphe.

Pas de « tu vois ».

Pas d’énergie qui saute sur la solution.

Juste une forme de soulagement attentif.

— C’est bien, dit-elle.

— Oui.

— Elle t’écoute.

Je repris le téléphone.

— Elle demande surtout une note d’intention.

— C’est bien aussi.

Je fis un bruit peu convaincu.

Liora sourit.

— Quoi ?

— Écrire sur son travail est une activité conçue pour humilier les gens qui travaillent avec des images.

— Tu dessines parce que tu ne veux pas écrire ?

— Je dessine parce que certaines choses deviennent pires quand elles sont expliquées.

— Et parfois ?

Je la regardai.

Elle attendit.

Sans appuyer.

Très irritant, cette nouvelle compétence.

— Et parfois elles restent fausses si on ne les explique pas du tout, dis-je.

Elle hocha la tête.

— Oui.

Le père de Liora se pencha légèrement.

— Vous devez rédiger un texte pour votre exposition ?

— Une note courte, oui.

— Sur votre intention ?

— Oui.

— C’est important.

Liora ferma les yeux.

— Papa, ne lui fais pas une réunion maintenant.

— Je dis simplement que c’est important.

— Chez toi, « simplement » dure souvent trente minutes.

Il l’ignora avec une élégance remarquable.

— Vous avez déjà une base ?

Je pensai au mail.

À mes phrases. Aux traces.

Aux espaces choisis.

À la manière dont mon travail s’était défendu mieux que moi pendant des années.

— Un peu.

— Alors partez de là.

Je le regardai.

Conseil simple.

Étrangement correct.

Il ajouta :

— Et soyez précis.

Liora ouvrit un œil.

— Ah, nous voilà.

— La précision n’a jamais fait de mal à personne.

— Si, à certaines conversations.

— Pas aux textes d’exposition.

Je faillis sourire.

— Je vais essayer.

— Sans vous excuser à chaque phrase, ajouta-t-il.

Cette fois, je relevai vraiment les yeux.

Il me regardait avec sérieux. Pas dureté.

Sérieux.

— Si vous demandez à être lu correctement, il faut accepter d’écrire comme quelqu’un qui a quelque chose à dire.

Silence.

Même Liora ne fit pas de commentaire.

Peut-être parce qu’elle aussi entendait que la phrase dépassait le texte.

Je baissai les yeux vers mon téléphone.

— Oui.

Le mot ne trembla pas trop.

Correct.

Sa mère revint avec son propre téléphone à la main.

— Le cabinet peut la prendre à quatorze heures trente.

Liora gémit.

— Déjà ?

— Tu as préféré avant ou après aggravation imaginaire ?

— Très drôle.

— Merci.

Son père se leva.

— Je l’accompagne.

— Vous travaillez tous les deux, dit Liora.

— Et nous avons aussi une fille avec une cheville gonflée.

— Je peux y aller seule.

Personne ne répondit.

Elle soupira.

— D’accord. Message reçu.

Je regardai l’heure. Il fallait que je parte.

Pas parce qu’on me mettait dehors.

Parce que les limites existaient aussi dans les salons des autres.

Et parce que j’avais un texte à écrire.

Et parce que si je restais là plus longtemps, je finirais peut-être par regarder Liora assez longtemps pour que son père rédige mentalement un quatrième point.

Je me levai.

— Je vais te laisser te préparer.

Liora releva les yeux.

— Déjà ?

Le mot sortit trop vite.

Elle s’en rendit compte.

Moi aussi.

Son père aussi, probablement.

— Enfin, oui, tu as ton texte, ajouta-t-elle.

— Oui.

— Et moi j’ai mon procès médical.

— C’est seulement une consultation, dit sa mère.

— Avec vous trois, ça ressemble à une audience.

— Trois ? demanda son père.

Liora me désigna du menton.

— Il fait partie de l’accusation maintenant.

— Je suis plutôt témoin expert en mauvais choix félins, dis-je.

— Excellent titre.

Je me dirigeai vers l’entrée.

Elle prit sa béquille pour se lever.

Tout le monde dit :

— Non.

Elle se figea.

Puis me fusilla du regard.

— Même toi ?

— Surtout moi.

— Tu abuses de ton nouveau pouvoir.

Nouveau.

Le mot resta entre nous.

Pas « pouvoir ».

Nouveau.

Je ne savais pas ce qu’il désignait.

Je savais seulement qu’il avait trouvé quelque chose.

Je m’approchai à nouveau, juste assez.

— Ne te lève pas.

— Je voulais te raccompagner jusqu’à la porte. Il y a environ quatre mètres.

— Distance très dangereuse.

— Je te déteste.

— Tu mens.

Elle me regarda.

Une seconde.

Trop pleine.

Puis elle détourna les yeux vers ses parents avec un air beaucoup trop innocent.

— Je ne confirme rien en présence de témoins.

Sa mère toussa légèrement.

Son père regarda la fenêtre.

Très bien.

Le salon entier venait de devenir au courant sans qu’aucun fait précis soit déclaré.

Je reculai vers l’entrée.

— À plus tard ?

Je ne voulais pas faire de cette phrase une question immense.

Elle le devint quand même.

Liora sourit, plus doucement.

— Oui. À plus tard.

Son père ouvrit la porte.

Parce qu’évidemment, il était debout maintenant, très proche de la sortie, en position de contrôle du flux humain.

— Aurèl.

— Monsieur.

— Le balcon, quand vous voulez. Cet après-midi ou demain.

— Oui. Merci.

Il marqua une pause.

— Et votre texte. Écrivez-le avant de répondre trop vite.

Je le regardai.

— Vous donnez souvent des conseils aux voisins impliqués dans des incidents félins ?

— Seulement lorsqu’ils exposent leur travail.

Liora éclata de rire.

— Papa, c’est presque élégant.

Il parut satisfait.

À peine.

Je sortis.

La porte se referma.

Le couloir me sembla très silencieux.

Comme la veille.

Je rentrai chez moi.

Eugène m’attendait derrière la porte, assis, queue autour des pattes.

Exactement comme s’il était la victime principale de mon absence de dix minutes.

— Non, dis-je.

Il miaula.

— Non plus.

Je fermai derrière moi.

Le studio était calme.

La tasse froide sur le plan de travail.

Le plaid toujours froissé.

La guitare à sa place désormais.

La lumière du matin avait avancé sur le tapis.

Je posai mon téléphone sur le bureau.

Le mail de Mathilde était toujours ouvert.

Je le relus sur l’écran de l’ordinateur cette fois.

Courte note d’intention, 800 à 1200 signes, avec tes mots.

Avec tes mots.

Très drôle.

Mes mots étaient généralement soit trop nombreux, soit absents, soit cachés dans des dessins de tables vides.

Je rouvris le dossier de l’exposition.

Les images apparurent.

La table. La fenêtre.

Le couloir. Le studio.

Les traces.

Les endroits après.

Je les regardai une par une.

Pas pour vérifier si elles étaient bonnes.

Pas pour deviner ce que quelqu’un d’autre allait y voir.

Pour me rappeler ce que moi j’avais fait.

Le téléphone vibra.

Liora.

« Ne fais pas une note qui s’excuse d’exister. »

Je fixai le message.

Puis un deuxième arriva.

« Je n’interviens pas. Je dis juste ça. Ensuite je retourne ne rien faire de façon disciplinée. »

Je répondis :

« Tu viens littéralement d’intervenir. »

« Oui, mais lentement. »

Je souris.

« Je te laisse écrire. Vraiment. »

Je regardai l’écran.

Je tapai :

« Merci. »

Les trois points apparurent avant de disparaitre.

Puis :

« Pour hier aussi. »

Je restai immobile.

Écrire quoi à ça ?

Merci pour le baiser ?

Merci pour la cheville ?

Merci pour avoir ralenti ?

Merci pour être restée dans le silence sans essayer de le transformer en couloir de sortie ?

Je répondis :

« Moi aussi. »

C’était incomplet.

Évidemment.

Mais elle répondit :

« Je sais. »

Je posai le téléphone face contre le bureau.

Il était temps.

J’ouvris un document vierge.

Le blanc de la page me regarda avec la même cruauté tranquille que le curseur des mauvais jours.

Sauf que cette fois, je n’étais pas en train d’écrire pour un client qui voulait une aubergine plus émotionnellement engageante.

Je n’étais pas non plus en train d’écrire pour me retirer.

J’écrivais pour dire ce que je voulais qu’on voie.

Nuance terrifiante.

Eugène sauta sur le bureau.

— Non.

Il s’assit à côté du clavier.

Pas dessus.

Progrès.

Peut-être que la veille avait eu une fonction éducative.

Probablement pas.

Je le regardai.

— Si tu touches à une touche, je t’inscris comme co-auteur.

Il cligna des yeux.

Lapin gratta doucement dans son coin.

Derrière le mur, j’entendis des pas.

Plus lents.

Un bruit de béquille peut-être.

Puis la voix de Liora, étouffée.

Pas les mots.

Le rythme.

Il n’était pas devenu calme.

Pas vraiment.

Seulement contraint.

Temporairement.

Mais il existait encore.

Je regardai mes images.

Puis la page blanche.

Je posai les doigts sur le clavier.

La première phrase fut mauvaise.

Je le sus immédiatement.

« Ma série interroge l’espace domestique comme lieu de présence. »

Affreux.

On aurait dit que j’avais avalé un communiqué.

Je supprimai.

Deuxième tentative.

« Je dessine des lieux calmes. »

Trop pauvre.

Je ne supprimai pas.

Je la regardai.

Lieux calmes.

Ce n’était pas faux. Mais pas suffisant.

J’ajoutai :

« Je dessine des lieux calmes, mais je ne les vois pas comme des lieux vides. »

Je m’arrêtai.

Il y avait un « mais »…

Très bien. Le monde survivrait.

Je continuai.

« Une table, une fenêtre, un couloir ou un studio gardent souvent plus de traces qu’ils n’en ont l’air. Des gestes y passent. Des habitudes s’y déposent. Une présence peut rester dans une tasse, une chaise déplacée, une lumière sur le sol. »

Je relus.

Pas parfait. Pas terrible.

Je pensai à Liora sur mon canapé.

À la poche de froid.

Au plaid.

À la guitare.

À Eugène au sol, juridiquement compromis.

Au studio après son départ.

Calme.

Pas vide.

Je continuai.

« Mon travail ne cherche pas à montrer un enfermement. Il regarde plutôt la manière dont on habite un endroit, parfois discrètement, parfois avec très peu de choses. Le calme n’y est pas une absence. Il est une façon de laisser les traces apparaître. »

Je m’arrêtai.

Mon cœur battait plus fort que nécessaire.

Écrire trois phrases ne devrait pas produire cette impression.

Pourtant si.

Je n’avais pas réglé l’exposition.

Liora avait toujours mal.

Son championnat était peut-être compromis.

Son père existait toujours, avec ses lunettes et son sens dangereux de la précision.

Nous nous étions embrassés et aucun formulaire n’avait été fourni.

Tout restait ouvert.

Mais je n’étais pas en train de reculer.

Pas ce matin.

Je regardai la phrase.

« Le calme n’y est pas une absence. »

Je pensai au mur.

Aux bruits.

À elle.

Aux traces qu’une personne pouvait laisser dans un endroit sans même y être.