Le bruit d'à côté
Chapitre 20 | Ne rien faire
La poche de froid commença à fondre beaucoup trop vite.
Je la regardai comme si elle venait personnellement de trahir le protocole.
Le torchon était humide. La table basse avait reçu deux gouttes d’eau.
Liora était assise sur mon canapé, jambe allongée, cheville emballée dans du froid, et elle fixait le plafond avec l’expression concentrée de quelqu’un qui essayait de ne pas exister dans la position la moins naturelle possible pour elle.
Ne rien faire.
Même son corps semblait trouver ça offensant.
Son père était debout près de la fenêtre, téléphone en main, probablement en train d’évaluer toutes les options allant de « mettre de la glace » à « rédiger un rapport complet sur l’usage irresponsable des murets en copropriété ».
Sa mère était revenue de chez eux avec une bande, une petite trousse de premiers soins, deux comprimés emballés, et une efficacité calme qui donnait envie de lui confier spontanément des crises beaucoup plus anciennes.
Eugène, enfermé dans la salle de bain, miaulait régulièrement.
Pas de détresse.
De protestation.
Il venait d’être retrouvé, nourri, porté, sauvé, réinstallé dans son territoire, puis privé de salon pendant plus de quatre minutes et demie.
Situation intolérable.
— Il va finir par arracher la porte, dit Liora.
Sa voix était presque normale.
Trop normale.
Je regardai sa cheville.
— Lui, non.
— Tu es sûr ?
— Il n’a pas ce niveau d’engagement physique.
Derrière la porte, Eugène gratta.
Une fois.
Très exactement au bon moment.
Liora tourna la tête vers moi.
— Il t’a entendu.
— Il aime me contredire.
— Je respecte.
— Évidemment.
Elle sourit.
Puis son visage se crispa un peu, comme si même sourire déplaçait quelque chose jusqu’à sa cheville.
Elle détourna les yeux aussitôt.
Je le vis.
Bien sûr.
J’aurais préféré être quelqu’un qui voyait moins de choses quand elles faisaient mal.
Sa mère s’assit sur la table basse, de l’autre côté de sa jambe, avec la trousse ouverte sur les genoux.
— On va garder le froid encore un peu. Ensuite je mets une bande légère. Pas serrée.
— Je peux le faire, dit Liora.
— Non.
Cette fois, sa mère ne leva même pas les yeux.
Liora ouvrit la bouche.
La referma.
Regarda son père.
Mauvais choix stratégique.
— Ta mère a raison, dit-il.
— Je n’ai encore rien dit.
— Tu allais dire que tu sais bander une cheville.
— Je sais bander une cheville.
— Pas la tienne dans cette position.
— C’est techniquement possible.
— Techniquement, tu es tombée d’un muret il y a vingt minutes.
Elle se tut.
La phrase resta dans le studio.
Factuelle. Le pire genre.
Je me levai trop vite.
— Eau, dis-je.
Tout le monde me regarda.
Très bien.
J’avais annoncé « eau » comme un concept philosophique.
— Tu veux de l’eau ?
Liora hocha la tête.
— Oui. Merci.
Je pris un verre propre, le rinçai quand même, le remplis trop, en renversai sur le plan de travail, essuyai, puis le posai près d’elle.
Ensuite je le déplaçai de trois centimètres.
Puis encore de deux.
Liora suivit le mouvement avec les yeux.
— Tu places ce verre selon les règles d’un rite ancien ?
— Oui.
— D’accord.
— Ne perturbe pas le rite.
— Pardon.
Sa mère sourit un peu.
Son père non.
Mais son visage s’était légèrement défait.
Il n’avait plus l’air d’un homme face à un incident.
Il avait l’air d’un homme face à sa fille qui avait mal.
C’était plus lourd.
Je pris un coussin derrière moi.
— Tu veux le relever un peu ?
— Quoi ?
— La cheville. Enfin, le pied. Enfin, tout ce membre inférieur problématique.
— Mon membre inférieur te remercie.
— Il a une façon étrange de le montrer.
Elle souffla par le nez.
Je glissai le coussin sous son mollet avec une prudence excessive.
Je ne la touchai presque pas.
Son père regardait mes mains.
Ce qui était entièrement normal.
Et extrêmement perturbant.
— Là ?
— Oui.
— Pas trop haut ?
— Aurèl.
— Oui ?
— Tu peux lâcher le coussin.
Je baissai les yeux.
J’avais encore la main dessous.
— Oui.
Le coussin resta en place.
Victoire logistique.
Lapin sortit lentement le nez de son abri.
Il regarda la scène.
Liora le vit immédiatement.
— Oh, Demitrius.
— Ne l’appelle pas trop.
— Pourquoi ?
— Il est déjà en train de reconsidérer toute son existence.
Demitrius avança de deux centimètres.
Puis recula.
Choix rationnel.
— Désolée, Demitrius, murmura Liora.
— Il accepte tes excuses à moyen terme.
— C’est déjà beaucoup.
Eugène miaula encore depuis la salle de bain.
Plus fort.
Liora tourna la tête.
— Tu peux peut-être le laisser sortir ?
— Il va venir sur toi.
— Je peux éviter de le toucher.
— Tu viens de tomber d’un muret pour lui. Tes capacités d’évitement sont discutables.
Elle me regarda.
La phrase aurait pu être drôle.
Elle l’était presque.
Puis elle ne le fut plus.
Je regrettai immédiatement.
— Pardon.
Liora secoua la tête.
— Non. C’est vrai.
Le mot tomba doucement.
C’était peut-être le premier vrai signe que la chute l’avait atteinte ailleurs que dans la cheville.
Sa mère retira la poche de froid pour regarder.
La cheville avait gonflé davantage.
Pas énormément.
Assez pour que tout le monde le remarque.
Liora le remarqua aussi.
Son visage ne bougea pas.
Trop immobile.
— C’est pas si terrible, dit-elle.
Personne ne répondit.
Très bon groupe.
Sa mère remit le froid.
— On va surveiller. Tu ne poses pas le pied ce soir.
— Ce soir ?
— Ce soir.
— Et demain ?
— Demain, on verra.
— J’ai entraînement.
Son père inspira.
Sa mère posa une main sur la poche de froid pour la maintenir.
— Tu n’as pas entraînement demain, Liora.
— Si.
— Non.
— Maman.
— Tu as peut-être une entorse. Tu n’as pas entraînement demain.
Liora regarda la fenêtre.
Puis le tapis.
Puis la porte de la salle de bain où Eugène venait de gratter à nouveau.
Elle cherchait une sortie.
Pas forcément physique.
— C’est ridicule, dit-elle.
— C’est une blessure, dit sa mère.
— Justement. C’est ridicule de se blesser comme ça.
Son père répondit trop vite :
— Oui.
— Papa.
Il se reprit.
— Ce n’était pas prudent. Mais tu n’es pas ridicule.
Elle ne répondit pas.
Je restai près de la cuisine, les mains inutiles.
Je voulais faire quelque chose.
Changer la poche de froid. Déplacer un coussin.
Donner de l’eau. Réparer le muret.
Remonter le temps.
Mettre Eugène dans une boîte en carton avant qu’il décide de devenir un événement communautaire.
Aucune de ces options n’était disponible.
Sa mère finit par se lever.
— On te laisse ici encore dix minutes, le temps que le froid fasse effet. Après, on rentre doucement.
Liora redressa la tête.
— Je peux rentrer maintenant.
— Non.
— Je suis littéralement à deux portes.
— Et tu es littéralement incapable de marcher sans grimacer.
— J’ai grimacé une fois.
Son père la regarda.
— Quatre.
Elle ouvrit la bouche.
— Depuis qu’on est remontés, précisa-t-il.
Elle le fixa.
— Tu comptes mes grimaces ?
— Oui.
— C’est extrêmement bizarre.
— C’est être parent.
— C’est extrêmement bizarre.
Il eut presque un sourire. Presque.
Sa mère rangea la trousse.
— Je vais préparer ton lit et ramener une autre poche de froid. Ton père m’aide deux minutes.
— Je peux rester seule.
Les trois adultes dans la pièce, malheureusement moi inclus dans cette catégorie, la regardèrent.
Elle leva les yeux au plafond.
— Je ne vais pas escalader ton canapé, Aurèl.
— Je préfère ne pas exclure d’hypothèses.
Son père regarda Liora, puis moi.
Le genre de regard qui contenait une décision, une évaluation, et peut-être une annexe.
— Vous restez avec elle ?
— Oui.
— Si elle essaie de se lever…
— Je ne suis pas un colis, dit Liora.
— Si elle essaie de se lever, répéta son père avec une maîtrise familiale parfaite.
— Je lui dis non.
Le mot sortit simplement.
Son père hocha la tête.
— Bien.
Liora me fixa.
— Traître.
— Sur ce point, oui.
Sa mère passa une main dans les cheveux de Liora.
Geste bref.
Habitué.
Liora ne se dégagea pas.
Avant de sortir, son père regarda vers la salle de bain.
Eugène miaula.
— Ce chat a une capacité remarquable à créer de l’organisation collective.
— C’est son seul talent stable.
— Gardez-le à l’intérieur.
— Je compte le faire entrer dans un programme de réinsertion.
Il me regarda.
Puis, contre toute attente :
— Sévère, le programme.
Liora éclata presque de rire.
Puis se retint à cause de sa cheville.
— Papa vient de faire une blague.
— J’ai toujours fait des blagues.
— Non.
— Tu ne les comprends pas toujours.
— Parce qu’elles ressemblent à des mises en demeure.
Il sortit avec sa mère.
La porte se referma.
Le studio devint plus grand.
Pas vide.
Plus grand.
Comme si la présence des parents avait maintenu les murs dans une forme sociale, et qu’une fois partis, tout retrouvait son échelle réelle.
Un canapé. Une lampe.
Et une fille blessée.
Moi debout près de la cuisine, incapable de décider si mes mains devaient rester visibles.
Eugène dans la salle de bain.
Demitrius dans son abri.
Le torchon humide. La poche de froid. Le verre d’eau.
Le silence ne savait pas encore ce qu’il était autorisé à devenir.
Liora posa la tête contre le dossier du canapé.
— Bon.
— Bon.
— Situation très maîtrisée.
— Complètement.
Elle tourna la tête vers moi.
— Tu peux respirer, tu sais.
— Je respire.
— Non.
— Je le fais de manière discrète.
— Tu as l’air d’une personne qui attend le résultat d’un examen médical sur une plante verte.
Je baissai les yeux vers la plante près de la fenêtre.
— Elle a déjà survécu à pire.
— Moi aussi.
La phrase était sortie trop vite.
Elle la regretta peut-être.
Pas parce qu’elle était fausse.
Parce qu’elle montrait plus qu’elle ne voulait.
Je m’approchai du canapé.
— Tu as mal ?
Elle haussa une épaule.
— Ça va.
Je la regardai.
Elle me regarda.
— D’accord, dit-elle. Mauvaise réponse.
— Un peu.
— J’ai mal. Mais pas énormément.
— Sur dix ?
— Tu fais vraiment ça ?
— Je peux faire un formulaire plus complet si tu préfères.
— Six. Peut-être sept quand je bouge.
— Alors ne bouge pas.
— Solution innovante.
— Merci.
Je récupérai la poche de froid.
— Je vais changer le torchon.
— Ce n’est pas nécessaire.
— Il est trempé.
— Ce n’est pas grave.
— Liora.
— D’accord. Change le torchon. Sauve le mobilier.
Je pris un torchon sec, enroulai la poche dedans, puis la reposai sur sa cheville.
Mes doigts frôlèrent sa peau.
Elle inspira.
Je retirai ma main immédiatement.
— Désolé.
— C’est froid.
— Oui.
— Pas toi.
Très bien.
Information absurde.
Inutile.
Mon cerveau la stocka avec un soin excessif.
Je m’assis sur la table basse, comme avant.
Elle regarda la salle de bain.
— Tu peux le laisser sortir. Vraiment.
— Il va venir sur toi.
— Tu peux l’empêcher.
— Liora, j’ai perdu toute crédibilité en matière de contrôle félin.
— Il t’écoute, parfois.
Derrière la porte, Eugène miaula encore.
— Nous avons une relation fondée sur l’illusion.
— Ouvre-lui.
Je me levai.
— Tu ne le touches pas.
— Oui.
— Même s’il fait sa tête.
— Quelle tête ?
Je la regardai.
— Tu sais très bien.
Elle sourit.
— Oui.
J’ouvris la porte de la salle de bain.
Eugène sortit avec la lenteur offensée d’un aristocrate injustement détenu.
Il me passa devant sans me regarder, puis alla directement vers Liora.
Bien sûr.
Je me plaçai entre lui et le canapé.
— Non.
Eugène s’arrêta.
Me regarda.
Regarda Liora.
Puis tenta de contourner par la gauche.
Je tendis le pied.
Il contourna par la droite.
— Eugène.
Il s’assit à trente centimètres du canapé.
Pile à la limite acceptable.
Il avait parfaitement compris.
Et il trouvait ça injuste.
Liora baissa la voix.
— Salut, criminel.
Il cligna des yeux.
— Ne l’encourage pas.
— Je lui fais juste constater son statut juridique.
— Il va plaider l’incompétence.
— Ça peut marcher ?
— Regarde-le.
Eugène se lécha une patte, longuement, comme si l’audience l’ennuyait.
Liora rit doucement.
Cette fois, elle ne grimaça pas.
Ou moins.
Le son resta dans le studio.
Il changea quelque chose de très discret.
Lapin sortit à nouveau le nez de son abri.
— Ton appartement est très vivant pour quelqu’un qui prétend aimer le calme, dit Liora.
Je regardai autour de moi.
Le canapé déplacé. La table basse de travers.
La poche de froid. Le verre d’eau.
Le chat coupable. Le lapin traumatisé.
La fille blessée.
— Il traverse une période.
— À cause de moi ?
Je m’arrêtai.
Elle avait dit ça sans sourire.
— À cause d’Eugène principalement.
— Aurèl.
Je baissai les yeux.
Ses doigts jouaient avec le bord du plaid que j’avais posé sur elle sans me souvenir exactement du moment.
— En partie, dis-je.
Elle hocha la tête.
Pas surprise.
Plutôt prête à recevoir le coup qu’elle s’était déjà donné.
— Je suis désolée.
Les mots vinrent doucement.
Dans le studio.
Au milieu du froid, de l’eau et du chat.
Je ne répondis pas tout de suite.
Je ne voulais pas d’une phrase préparée.
— Pour quoi ?
Elle eut un petit rire sans joie.
— Tu veux la liste ?
— Non.
— Si. Tu veux toujours les listes.
— C’est faux.
Elle me regarda.
— Tu as un carnet où tu as noté « capacité de saut supérieure aux prévisions » à propos d’Eugène.
Je me figeai.
— Comment tu sais ça ?
— Tu l’avais laissé ouvert une fois. Sur la table. La phrase était seule au milieu d’un schéma de balcon, c’était difficile à ignorer.
Je fermai les yeux une seconde.
— Très bien. J’aime parfois les listes.
— Voilà.
Son sourire s’effaça.
— Je suis désolée pour hier. Pour aujourd’hui. Pour le mail. Pour le muret. Pour ma manière de croire que si je fais quelque chose assez vite, ça compte comme aider.
Elle baissa les yeux vers sa cheville.
— Je voulais réparer.
Eugène se coucha au sol, à la limite.
Le menton sur ses pattes.
Toujours entre nous, mais d’une façon moins active.
— Réparer quoi ?
Liora respira.
Pas assez profondément.
Puis recommença.
Elle essayait.
Je le voyais.
— La dispute. Ton visage quand j’ai lu le mail. Le fait que je n’avais pas compris. Le fait que tu avais peur pour Eugène. Peut-être tout en même temps. Quand je t’ai vu dans le couloir, j’ai su que ce n’était pas l’exposition. Enfin… pas uniquement. Et après il y avait Eugène, et je pouvais faire quelque chose. Chercher. Descendre. Monter. Attraper. Peu importe. C’était mieux que rester là avec ce que j’avais raté.
Je restai immobile.
Il y avait dans sa voix quelque chose de nouveau.
Elle n’était pas devenue quelqu’un qui habitait le silence comme une pièce connue.
Elle luttait encore.
Mais elle ne fuyait pas la phrase.
— Je crois que j’ai confondu aider et faire à ta place, dit-elle.
La phrase tomba plus bas que les autres.
Elle ne me regarda pas en la disant.
Je fixai la poche de froid.
La condensation.
Le torchon.
La petite zone rouge près de l’os.
— Moi, je confonds parfois réfléchir et attendre que la situation disparaisse d’elle-même.
Elle releva les yeux.
— Parfois ?
— N’abusons pas de l’honnêteté.
Cette fois, elle sourit vraiment.
Petit. Mais vrai.
Je posai mes coudes sur mes genoux.
Mes mains étaient encore froides à cause de la poche.
— J’ai eu peur quand tu es montée.
— Je sais.
— Non.
Le mot sortit plus vite que prévu.
— Enfin, je crois que tu sais une partie. Mais moi non plus, je n’ai pas compris tout de suite. Quand Eugène était là-haut, j’avais peur pour lui. C’était simple. Terrible, mais simple. Il y avait un problème, un endroit, une solution à trouver.
Je passai une main sur mon visage.
— Et puis tu as mis le pied sur le muret.
Je revis la scène.
La manche. La grille. La semelle.
Le vide.
— Là, ça n’a plus été simple.
Liora me regardait sans parler.
— Je t’ai demandé d’attendre. Tu as dit que tu gérais. J’ai pensé à ta cheville, au sol, à ton championnat, à ton père derrière, à Eugène, à toi qui tombes. Je ne sais pas dans quel ordre.
Ma voix baissa.
— J’ai eu peur pour toi avant d’avoir le temps de décider si j’avais le droit d’avoir peur comme ça.
Silence.
Le studio sembla devenir très attentif.
Même Eugène ne bougea pas.
Ce qui était suspect.
Liora avala difficilement.
— Tu as le droit.
Je regardai mes mains.
— C’est nouveau.
— Quoi ?
— Avoir peur pour quelqu’un hors des catégories pratiques.
— C’est quoi, une catégorie pratique ?
— Voisine. Fille d’à côté. Personne allergique à mon chat. Personne qui parle trop vite près de ma table basse.
— Je parle normalement.
— Bien sûr.
Je la regardai.
Erreur.
Ses yeux étaient fatigués, brillants, et beaucoup plus proches qu’ils ne l’étaient réellement.
Ou bien c’était le studio qui s’était réduit.
— Je ne sais pas où te mettre.
La phrase sortit presque seule.
Liora resta immobile.
Puis elle répondit très bas :
— Tu n’es pas obligé de me ranger quelque part.
Évidemment.
Phrase simple.
Impossible.
Derrière nous, Eugène resta au sol.
Demitrius avait recommencé à manger.
Petit bruit sec.
Régulier.
Le monde reprenait par endroits.
Liora bougea légèrement.
Son visage se contracta.
— Tu as mal ?
— Six et demi.
— Très précis.
— Je fais un effort pour parler ta langue.
— Ma langue a des décimales ?
— Probablement.
Je me levai.
— Je vais remettre du froid.
— Tu viens de le faire.
— La poche chauffe.
— Tu l’as vérifiée il y a deux minutes.
— Tu veux que je ne fasse rien ?
Elle ouvrit la bouche.
La referma.
Puis sourit doucement.
— Touché.
Je pris une autre poche dans le petit congélateur, la frappai contre le bord du plan de travail pour détacher la glace interne.
Trop fort.
Toute la cuisine vibra.
Liora tourna la tête.
— Tu l’agresses ?
— Je négocie.
— Ça se passe mal ?
— Elle résiste.
Je l’enveloppai dans un torchon sec et revins.
En passant, je pris aussi un paquet de mouchoirs sur le bureau, sans savoir pourquoi.
Prévention générale.
Je reposai la nouvelle poche sur sa cheville.
Cette fois, elle ne dit pas que ce n’était pas nécessaire.
Elle serra simplement les dents une seconde.
Puis relâcha.
— Merci.
— De rien.
Je restai debout.
Elle leva les yeux vers moi.
— Tu peux t’asseoir.
— Je suis assis depuis une demi-heure.
— Tu es debout maintenant.
— Observation solide.
— Assieds-toi, Aurèl.
Je m’assis sur le sol, près du canapé, le dos contre le bord, pas trop près de sa jambe.
C’était plus simple.
Plus bas.
Moins médical.
Liora regarda le sommet de ma tête avec un angle probablement ridicule.
— Tu fais quoi ?
— Je m’assois.
— Par terre ?
— Oui.
— Tu sais qu’il y a des meubles ?
— Je connais le concept.
— Tu es étrange.
— Tu as grimpé sur un muret pour récupérer un chat qui est descendu parce qu’il avait faim.
— Il n’est pas descendu tout seul.
— Presque.
— Il est descendu parce que nous avons créé un environnement motivant.
— Très belle manière de dire « croquette ».
Elle rit.
Puis posa une main sur sa cheville.
Je me redressai.
— Ça va ?
Elle me regarda.
— Je suis en train de décider si je réponds bien ou honnêtement.
— Honnêtement.
— Ça lance un peu.
— Je peux appeler ta mère.
— Non.
Je la fixai.
Elle leva une main.
— Pas non parce que je minimise. Non parce qu’elle revient dans dix minutes et qu’il n’y a rien à faire de plus maintenant.
Je la regardai encore.
— D’accord.
Elle sembla presque surprise que j’accepte.
— Merci.
Le silence revint.
Moins raide.
Un silence avec une poche de froid, un chat allongé, un lapin qui mâchait, une lampe près de la bibliothèque, et Liora qui essayait de ne pas bouger toutes les trente secondes.
Elle tint deux minutes.
Peut-être.
Puis ses doigts tapotèrent le plaid.
Un. Deux.
Trois.
Elle s’arrêta.
Recommença.
Je tournai la tête.
Elle immobilisa sa main comme une enfant prise sur le fait.
— Désolée.
— Tu peux bouger les doigts.
— Merci pour cette autorisation généreuse.
— Pas la cheville.
— Je sais.
— Les doigts, oui.
— On devrait l’écrire.
— Je peux faire un tableau.
Elle sourit.
Puis son regard glissa vers la guitare posée près de la bibliothèque.
— Tu ne joues plus ?
La question arriva doucement.
Comme un fil trouvé dans la pièce.
Je suivis son regard.
— Si.
— Je t’entendais parfois.
Je restai immobile.
— À travers le mur ?
— Oui. Pas tout. Quelques accords. Souvent le soir.
— Je joue mal.
— Non.
— Tu es blessée, ton jugement est altéré.
— Peut-être. Mais non.
Je regardai la guitare.
Elle était là, à sa place.
Et moi, j’avais les mains vides.
Ce qui devenait difficile.
— Tu veux que je joue ?
Liora ne répondit pas immédiatement.
Elle regarda sa cheville.
Puis Eugène.
Puis moi.
— Oui. Mais pas pour remplir. Enfin… pas si tu n’as pas envie.
La précision me toucha.
Elle essayait de ne pas pousser.
Pas même une chanson.
Je me levai, pris la guitare, revins m’asseoir sur le bord de la table basse.
— Je ne promets rien.
— Je ne noterai pas.
— Dommage. J’avais préparé une fiche d’évaluation.
Elle s’installa un peu plus contre le dossier, sans déplacer sa jambe.
Je posai les doigts sur les cordes.
Je ne savais pas quoi jouer.
Donc je jouai la même chose que d’habitude.
La mélodie incomplète.
Quelques accords simples.
Lents.
Pas pour elle exactement.
Pour que l’air arrête de trembler.
Les premières notes sortirent trop hésitantes.
Je recommençai. Plus bas.
La guitare fit ce qu’elle faisait parfois, dans les bons soirs.
Elle prit une partie du bruit intérieur et le transforma en quelque chose qui pouvait rester à l’extérieur de mon corps.
Pas mieux. Moins serré.
Liora ne parla pas.
Pas une remarque. Pas une blague.
Pas une question sur la fin du morceau.
Elle écouta.
Je le sentis avant de la regarder.
Elle n’était pas immobile comme quelqu’un qui se force.
Elle l’était comme quelqu’un qui reçoit quelque chose sans essayer de l’attraper.
C’était nouveau.
Ou je le voyais seulement maintenant.
Je jouai le passage qui bloquait toujours.
La transition manquante.
Ce trou au milieu.
D’habitude, je m’arrêtais là.
Cette fois, je restai sur l’accord.
Je le laissai durer.
Puis je passai à un autre.
Pas forcément le bon.
Un autre.
La mélodie continua un peu.
Assez.
Quand les dernières notes moururent, le studio ne redevint pas vide.
Il garda une vibration basse.
Liora avait les yeux posés sur mes mains.
— C’est là que tu t’arrêtais, d’habitude.
Je me figeai.
— Quoi ?
— Le passage. Tu bloquais toujours au même endroit.
Je la regardai.
— Tu écoutais vraiment.
Elle leva les yeux vers moi.
— Oui.
Aucun humour.
Aucune fuite.
Juste oui.
Mon cœur eut un comportement non professionnel.
Je posai la guitare à côté de moi, plus lentement que nécessaire.
— Je ne savais pas.
— Je sais.
— C’est étrange.
— Un peu.
— Tu n’étais qu’un bruit derrière le mur, au début.
Elle sourit faiblement.
— Toi aussi.
— Moi, je faisais moins de bruit.
— Tu faisais de la musique.
— Pas pareil.
— Non. C’était plus discret. Mais ça restait.
Je ne sus pas quoi faire de cette phrase.
Alors je fis ce que je savais faire.
Je regardai la poche de froid.
— Elle doit être moins froide.
Liora eut un sourire presque tendre.
— Aurèl.
— Quoi ?
— Tu peux rester deux secondes avant de vérifier un objet.
Je baissai les yeux.
— Je peux essayer.
— C’est déjà très ambitieux.
Je reposai mes mains sur mes genoux.
Une seconde. Deux.
Trois.
La phrase resta.
Inconfortable.
— Pour l’exposition, dis-je finalement.
— Oui.
— Je crois que ce qui m’a fait mal, ce n’est pas uniquement le texte.
Je regardai le tapis.
Un poil d’Eugène collé près du pied du canapé.
Évidemment.
Il participait à tout.
— C’est ce qu’il faisait de mon calme.
Liora écoutait.
— J’ai passé des années à construire un endroit où je pouvais respirer. Le studio. Les images. Les habitudes. Les petits trucs qui se répètent. Ce n’est pas glorieux. Ce n’est pas très impressionnant. Mais ce n’est pas une prison.
Je relevai les yeux vers elle.
— Et le texte disait, en gros : regardez, il ne sort pas. Regardez, il est enfermé. Regardez, son calme est un symptôme. Si mes images sont présentées de cette manière, je deviens une preuve contre ma propre vie.
— J’ai cru que tu reculais.
Elle ferma les yeux un instant.
Puis les rouvrit.
— Dans mon monde, quand tu t’arrêtes, tu perds. À l’entraînement, au travail, à la fac, même avec mon père parfois. Si tu n’avances pas, quelqu’un prend ta place. Si tu ralentis, tu sors de la course. Si tu attends, tu rates.
Elle eut un rire bref.
— Visiblement, si tu n’attends pas, tu peux aussi tomber d’un muret.
— C’est une donnée nouvelle.
— À intégrer dans le modèle.
— Je vais faire un schéma.
Elle sourit.
Puis son visage redevint sérieux.
— Quand tu as voulu poser une limite, j’ai vu une sortie. Pas une limite. Une porte.
Je regardai la porte de mon studio.
Fermée.
— Dans mon monde, avancer trop vite ressemble parfois à se perdre.
Elle hocha la tête.
Pas vite.
Elle prit la phrase et la posa quelque part.
Peut-être que c’était ça, écouter.
Ne pas répondre immédiatement.
Laisser l’autre phrase exister avec son poids.
— On a des mondes très mal synchronisés, souffla-t-elle.
— Oui.
— C’est un problème.
— Oui.
— Tu pourrais dire un truc rassurant.
— Je pourrais.
— Tu ne le fais pas ?
— Je réfléchis à une formulation moins mauvaise.
Elle rit doucement.
Puis grimaça.
— Aïe.
— Tu vois. Même mes formulations peuvent blesser.
— Très puissantes.
Je me penchai vers la poche de froid.
Cette fois, elle ne m’arrêta pas.
Je la soulevai légèrement, vérifiai la peau autour.
Toujours gonflé.
Pas catastrophique.
Pas bien.
Quand je retirai ma main, Liora posa ses doigts sur mon poignet.
Pas fort.
Juste une seconde.
Mon corps oublia immédiatement la plupart de ses fonctions secondaires.
Elle aussi sembla surprise de son geste.
Ses doigts étaient chauds.
Les miens froids.
Je regardai sa main.
Puis elle.
Elle ne la retira pas.
Le silence changea.
Plus précis.
Eugène choisit ce moment pour soupirer.
Un vrai soupir de chat.
Long.
Accablé.
Comme s’il jugeait la lenteur générale des humains présents.
Liora baissa les yeux vers lui.
Un sourire trembla sur sa bouche.
— Il désapprouve.
— Il voulait une scène plus efficace.
— Avec plus de croquettes.
— Probablement.
Je ne bougeai pas. Elle non plus.
Sa main glissa un peu.
De mon poignet vers mes doigts.
Plus lentement qu’elle n’aurait fait n’importe quel autre geste.
Comme si elle demandait avec le mouvement lui-même.
Comme si elle avait appris, ce soir, que tout ne se prenait pas par vitesse.
Je ne savais pas qui avança en premier.
Peut-être elle. Peut-être moi.
Peut-être que, pour une fois, la question n’avait aucune importance.
Je me rapprochai du canapé.
Elle ne bougea pas vite.
Elle ne pouvait pas, déjà.
Mais ce n’était pas seulement sa cheville.
Son visage resta ouvert.
Un peu inquiet.
Un peu étonné.
Je m’arrêtai avant.
Assez près pour sentir son souffle.
Assez loin pour qu’elle puisse ne pas.
Mon cœur manquait clairement de professionnalisme.
Encore.
Liora regarda ma bouche.
Puis mes yeux.
— Là, tu réfléchis trop, murmura-t-elle.
— Probablement.
— Pas besoin.
— Tu es sûre ?
Elle sourit à peine.
— Non.
Très bien.
Honnêteté absolue.
Désastreuse.
Parfaite.
— Moi non plus, dis-je.
Et c’est peut-être pour ça que je l’embrassai.
Ou qu’elle m’embrassa.
Je ne savais vraiment pas.
Le baiser fut léger.
D’abord.
Presque une vérification.
Un contact doux, prudent, un peu maladroit parce que j’étais mal placé, assis trop bas près du canapé, et qu’elle ne pouvait pas bouger la jambe sans grimacer.
Très romantique.
Très nous.
Elle eut un petit souffle contre ma bouche.
Je reculai à peine.
Juste assez pour comprendre que c’était arrivé.
Liora avait les yeux ouverts maintenant.
Moi aussi, probablement.
Je n’avais pas reçu le manuel.
Elle me regarda comme si elle venait de découvrir une information qui aurait dû être évidente depuis longtemps.
Puis ses doigts serrèrent les miens.
Alors je revins.
Plus doucement.
Cette fois, le baiser dura un peu plus.
Juste assez pour que le studio disparaisse par couches.
La lampe.
Le tapis.
Le bruit de Demitrius.
Eugène au sol.
La poche de froid contre sa cheville.
La dispute.
Le mail.
Le muret.
Rien ne s’effaça vraiment.
Tout recula.
Nous restâmes dans ce petit espace précis où aucun de nous n’allait plus vite que l’autre.
C’était ça, le plus étrange.
Le rythme.
Le fait de le trouver en même temps.
Quand on se sépara, personne ne parla.
Heureusement.
J’aurais pu dire quelque chose de catastrophique.
Statistiquement, c’était même probable.
Liora baissa les yeux sur nos mains.
Puis vers Eugène.
— Il a vu.
Je suivis son regard.
Eugène nous regardait.
Très calme.
Très rond.
Témoin absolument non sollicité.
— Il ne témoignera pas gratuitement.
Liora rit.
Vraiment.
Puis grimaça.
— Aïe. Toujours ta faute.
— La cheville ou le rire ?
— Les deux.
Je restai près d’elle, nos mains encore presque ensemble, pas complètement lâchées.
La poche de froid glissa un peu.
Je la remis.
Geste très normal.
Après. Avant.
Pendant.
Je ne savais plus.
Liora me regarda faire.
— Tu sais, je ne peux pas fuir très vite, de toute façon.
Je relevai les yeux.
Phrase très elle.
Moitié blague.
Moitié aveu.
— C’est une menace assez peu sportive.
— Temporaire.
— On verra demain.
Elle plissa les yeux.
— Tu es avec ma mère maintenant ?
— Sur ce sujet, oui.
— Traître confirmé.
— Je construis une réputation.
Elle sourit.
Puis le sourire ralentit.
— Je vais devoir rentrer.
— Oui.
— Pas tout de suite, dit-elle.
— Non.
Eugène se leva et vint s’installer près de mes jambes, comme si la scène avait officiellement besoin de son poids.
Je le poussai doucement du genou.
— Pas vers elle.
Il s’assit.
À nouveau à la limite.
Liora le regarda.
— Tu es officiellement responsable de beaucoup trop de choses.
Eugène cligna des yeux.
Aucune défense.
Aucun remords.
— Pour une fois, l’accusation me semble juridiquement recevable.
Elle rit plus bas cette fois, pour ne pas réveiller sa cheville.
Nous restâmes comme ça.
Pas longtemps.
Ou peut-être longtemps.
La notion de durée avait perdu en fiabilité.
Son téléphone vibra sur le canapé.
— Ma mère.
Elle lut.
— Elle demande si je suis encore vivante.
— Réponds oui, mais sous supervision.
Elle tapa lentement. Plus lentement que d’habitude.
Je regardai ses doigts.
Elle s’arrêta.
— Quoi ?
— Tu écris moins vite.
— Je suis blessée à la cheville, pas aux pouces.
— Pourtant.
— Je ralentis pour t’impressionner.
— Ça marche.
Elle envoya le message.
Quelques secondes plus tard, on toqua doucement.
Liora ferma les yeux.
— Déjà.
Je me levai.
J’allai ouvrir.
Sa mère était là, avec une autre poche de froid, une paire de béquilles pliantes que je ne préférai pas questionner, et un regard qui passa de mon visage au sien avec une précision maternelle terrifiante.
Je fis de mon mieux pour avoir l’air normal.
Donc probablement coupable.
— Ça va ? demanda-t-elle.
— Oui, répondit Liora.
Puis elle ajouta :
— Vraiment.
Sa mère entra, regarda sa cheville, changea la poche de froid, vérifia la bande, expliqua très calmement qu’elle monterait à cloche-pied avec de l’aide et qu’on appellerait le médecin demain si nécessaire.
Liora protesta trois fois.
Perdit trois fois.
Son père revint une minute plus tard.
Il portait son manteau maintenant, comme si la soirée avait officiellement franchi un seuil de gravité.
— Prête ?
— Non.
— Très bien. On y va.
— Papa.
— Je ne t’ai pas demandé si tu avais envie.
Je me tins près du canapé pendant qu’ils l’aidaient à se lever.
Liora posa un pied au sol.
L’autre resta levé.
Elle s’appuya sur son père, puis sur sa mère, puis brièvement sur moi quand il fallut contourner la table basse.
Sa main se posa sur mon bras.
Une seconde.
Pas comme avant. Pas comme le baiser.
Ou peut-être un peu.
Elle me regarda.
Rien d’énorme.
Pas de déclaration.
Juste un regard qui disait que ce qui venait de se passer restait là, même si ses parents étaient dans la pièce, même si sa cheville lançait, même si Eugène allait probablement recommencer à vivre comme un délinquant domestique.
Je l’accompagnai jusqu’à la porte.
Eugène tenta de suivre.
— Non, dit tout le monde.
Il s’arrêta.
Encore surpris.
Sur le seuil, Liora se tourna vers moi.
— Merci.
Le mot était simple.
Trop petit pour tout contenir.
Il le fit quand même.
— De rien.
Elle baissa la voix.
— Pour le froid. Le canapé. La guitare. Le fait de ne pas me laisser gérer.
— Ça fait beaucoup de services.
— Je te ferai une facture de gêne plus tard.
— Je pensais te facturer l’usage intensif de mon muret émotionnel.
Elle sourit.
— Très mauvais nom.
— Je retravaillerai.
Son père toussa légèrement.
Pas pour interrompre.
Enfin, si.
Mais avec une certaine délicatesse.
Liora leva les yeux au plafond.
— J’arrive.
Elle regarda Eugène derrière moi.
— Toi, on reparlera.
Il s’assit.
Serein.
Un homme innocent.
Enfin, un chat innocent.
Non.
Un chat.
Un gros chat.
Elle s’éloigna dans le couloir, soutenue par ses parents.
Lentement.
Cette fois, le rythme était imposé. Elle ne l’aimait pas.
Je le voyais à la raideur de ses épaules, à sa manière de vouloir aider même ceux qui l’aidaient.
Elle avançait. Pas vite.
Elle avançait quand même.
Avant d’entrer chez elle, elle tourna la tête une dernière fois.
Je levai vaguement la main.
Très vaguement.
Geste social minimal.
Elle sourit.
Puis la porte se referma.
Je restai sur le seuil.
Le couloir était calme.
Pas vide.
Plus maintenant.
Je rentrai.
Refermai la porte.
Eugène se frotta immédiatement contre ma jambe, comme si nous n’avions pas frôlé l’effondrement collectif par sa faute.
— Non.
Il continua.
— Tu n’es pas pardonné.
Il ronronna.
Stratégie basse.
Je retournai dans le studio.
La table basse était de travers. Le plaid froissé.
Le verre à moitié plein. Le torchon humide oublié près du canapé.
La guitare posée contre la table.
Il y avait des traces partout.
De la peur. Du soin.
De Liora.
Je remis la table un peu droite.
Puis j’arrêtai.
Pas besoin. Pas tout de suite.
Je m’assis sur le canapé, à la place où elle n’avait pas été.
À côté du creux laissé par son corps.
Eugène sauta près de moi.
Je le regardai.
Il cligna lentement des yeux.
— Tu es officiellement responsable de beaucoup trop de choses.
Il posa sa tête sur le plaid.
Aucune objection.
Derrière le mur, j’entendis des voix.
Plus basses que d’habitude.
Son père.
Sa mère.
Puis Liora.
Je ne distinguai pas les mots.
Seulement le rythme.
Plus lent.
Je restai là, sans allumer la grande lumière.
Demitrius sortit enfin de son abri.
Il avança jusqu’à son foin.
Le frigo ronronnait.
La ville aussi, plus bas.
Le studio était calme.
Mais ce n’était plus le calme d’avant.
Il n’avait rien perdu.
Pas vraiment.
Il avait simplement gardé quelque chose en plus.
Une poche de froid oubliée.
Un accord qui avait continué.
Un baiser très doux, un peu maladroit, arrivé sans réussir à tout expliquer.
Et, derrière le mur, un bruit qui ne ressemblait plus seulement à la vie des autres.