Le bruit d'à côté

Chapitre 19 | Trop haut

Je courus.

Très mal.

Il faut préciser.

Je n’étais pas quelqu’un qui courait souvent, sauf peut-être mentalement, et encore, principalement vers des catastrophes imaginaires. Mes jambes, elles, n’avaient pas reçu la note. Elles descendirent le passage étroit avec un enthousiasme désorganisé, ma lampe torche secouée dans une main, les clés dans l’autre, le cœur beaucoup trop haut dans la gorge.

Devant moi, Liora allait plus vite.

Évidemment.

Elle ne courait même pas vraiment.

Elle avançait avec cette efficacité naturelle des gens dont le corps avait toujours servi à faire des choses, pas seulement à transporter une anxiété d’un endroit à l’autre.

— Liora ! dit son père derrière nous.

Elle ralentit à peine.

Pas assez.

— Je l’ai entendu !

— Nous aussi, répondit-il.

— Donc il est là !

— Ce n’est pas une raison pour…

Elle avait déjà tourné au bout du passage.

Je la suivis.

La cour réapparut d’un coup, plus sombre maintenant. La lumière du hall faisait un rectangle jaune sur les dalles. La mère de Liora était toujours près du muret, bol de croquettes à la main, serviette sur l’avant-bras. Elle nous vit arriver et se redressa immédiatement.

— Il est où ?

— Derrière le local, répondit Liora. Ou dessus. Enfin derrière. On l’a entendu.

— Il miaule ?

Je voulus répondre.

Un son sortit.

Pas un mot.

Très utile.

Liora me lança un regard bref.

Pas pour me juger. Pour vérifier.

Puis elle se tourna vers sa mère.

— Oui. Faiblement.

Le mot faiblement avait un effet terrible prononcé par elle. Il n’allait pas avec son énergie. Il semblait l’obliger à tenir quelque chose entre deux doigts, délicatement, alors que tout en elle voulait saisir à pleines mains.

Son père arriva derrière nous.

— Il faut comprendre où il est exactement avant de faire quoi que ce soit.

— Il est coincé, dit Liora.

— Probablement.

— Donc il faut le sortir.

— Oui. Méthodiquement.

Elle ferma les yeux une demi-seconde.

Je connaissais cette expression.

Méthodiquement venait de devenir un obstacle.

Je regardai le local à vélos.

Depuis la cour, son toit était plus haut que depuis l’arrière. Pas très haut.

C’était le problème.

Pas assez haut pour qu’on appelle ça dangereux tout de suite.

Trop haut pour tomber sans conséquence.

Un mètre quatre-vingt peut-être. Deux avec le rebord. Un toit plat, couvert de feuilles mortes, accolé au mur du bâtiment voisin. Derrière, un enchevêtrement de conduits, de grilles et de tuyaux formait une zone sombre, étroite, oubliée par toute logique architecturale.

Exactement le genre d’endroit qu’un chat pouvait considérer comme une excellente décision.

Je m’approchai.

— Eugène ?

Rien.

Puis, quelques secondes plus tard, un miaulement.

Plus net cette fois.

Court.

Râpeux.

Mon corps eut un mouvement vers le mur.

Liora aussi.

Son père posa une main devant elle.

— Non.

— Je n’ai rien fait.

— Tu allais faire.

— Oui, parce que lui, il est là-haut.

— Et toi, tu restes en bas.

— Papa…

— Liora.

Il était père avant tout le reste.

Je levai la lampe vers le toit.

Le faisceau trembla sur les feuilles, les traces de poussière, le vieux ballon dégonflé, puis accrocha enfin une forme.

Grise.

Blanche.

Arrondie.

Mon souffle se coupa.

— Là.

Tout le monde se figea.

Eugène était assis derrière un tuyau, sur une partie légèrement plus basse du toit, presque coincé entre le mur et une gaine métallique. Il ne semblait pas coincé dans le sens dramatique du terme. Pas blessé. Pas étalé. Pas écrasé.

Assis.

Très droit.

Les oreilles un peu basses, certes.

Mais assis avec cette dignité insultante d’un animal qui venait de mobiliser quatre humains, interrompre une dispute, compromettre une soirée, et qui considérait probablement que le vrai problème était l’absence de coussin.

Je ressentis un soulagement si brutal qu’il faillit me faire mal.

Puis aussitôt, une autre panique prit sa place.

Il était là.

Maintenant il fallait le récupérer.

Sans le faire tomber.

Sans qu’il saute vers la rue.

Sans que quelqu’un se blesse.

Sans que moi, idéalement, je devienne un fait divers local.

— Eugène, murmurai-je.

Il tourna la tête.

Me regarda.

Puis miaula.

Une fois.

Comme s’il était légèrement agacé par la qualité du service.

— Il est vivant, dit Liora.

Sa voix se brisa sur vivant.

Très peu.

Assez pour que je l’entende.

Je gardai les yeux sur Eugène.

— Oui.

Le mot ne contenait rien.

Et tout.

Je fis un pas vers le local.

— Il faut une échelle.

— Le gardien en a une, dit le père de Liora.

— Il est là ?

— À cette heure-ci, probablement pas.

— On peut appeler, dit sa mère.

— Ou les pompiers, ajouta Liora.

Son père la regarda.

— Les pompiers pour un chat ?

— Les gens appellent les pompiers pour des chats.

— Les pompiers ont d’autres urgences.

— D’accord, donc le gardien.

— Je peux aussi regarder dans le local technique, dit-il. Il y a peut-être un escabeau.

Je continuais de fixer Eugène.

Il bougeait à peine.

Ce qui était bon signe.

Ou mauvais.

Très pratique.

— Il ne faut pas le pousser à se déplacer, dis-je.

Ma voix revenait.

Pas entièrement.

Mais elle avait retrouvé une forme.

— S’il a peur, il peut aller plus loin derrière les conduits.

— Ou sauter, dit Liora.

Personne ne répondit.

Merci, encore.

Les évidences inutiles n’avaient pas besoin d’être confirmées.

Sa mère posa le bol de croquettes au sol, près du mur.

— On peut essayer de l’attirer doucement.

Elle secoua un peu le bol.

Le bruit fit lever la tête d’Eugène.

Ah.

Très bien.

La civilisation tenait encore grâce à l’appétit.

— Eugène, viens, mon grand.

Sa mère avait une voix douce.

Pas mièvre.

Douce au sens pratique. Une voix qui ne cherchait pas à convaincre toute la cour, seulement le chat.

Eugène regarda le bol.

Puis me regarda.

Puis regarda le tuyau.

Puis resta où il était.

Bien sûr.

Il fallait qu’il participe à la tension narrative.

Animal de mauvais goût.

Liora fit un pas vers le mur.

— Il peut descendre par là.

Elle montra une trajectoire.

Poubelle.

Muret.

Rebord du local.

Tuyau.

Une sorte d’escalier absurde que seul un chat, une personne sportive ou quelqu’un ayant définitivement perdu la notion de prudence pouvait considérer.

— Ou quelqu’un peut monter par là, ajouta-t-elle.

Non.

Le mot arriva dans ma tête avant ma bouche.

Son père le prononça.

— Non.

— Papa, je peux juste monter sur le muret, pas sur le toit.

— Non.

— Regarde, c’est bas.

— Ce n’est pas bas.

— Pour moi, si.

— Ce n’est pas un argument.

Elle se tourna vers moi.

Erreur.

Terrible erreur.

Je vis dans ses yeux qu’elle cherchait une alliance.

Ou peut-être une permission.

Ou simplement quelqu’un qui comprenne que l’attente la rongeait de l’intérieur.

— Aurèl, je peux l’atteindre.

— Non.

Ma réponse sortit immédiatement.

Trop sèche.

Liora resta immobile.

Je me sentis presque coupable.

Puis Eugène miaula encore.

Plus faible.

La culpabilité disparut.

— On va chercher une échelle, dis-je.

— Ça va prendre du temps.

— Tant pis.

— Il est là maintenant.

— Justement.

Elle serra la mâchoire.

— Si on attend, il peut bouger.

— Si tu montes, il peut paniquer.

— Il me connaît.

— Il t’aime bien, mais il est allergique au bon sens.

— Aurèl.

— Liora.

Son prénom sortit d’une manière inhabituelle.

Plus bas.

Plus dur.

Elle l’entendit.

Son père aussi.

Sa mère aussi, probablement.

Moi, je l’entendis surtout après.

Comme un objet tombé trop fort.

Liora baissa les yeux, puis regarda le local.

— Je veux aider.

— Je sais.

— Non, tu crois que je veux juste foncer.

Je ne répondis pas.

Parce que c’était en partie vrai.

Parce que c’était en partie faux.

Parce que je ne savais pas comment dire les deux sans faire tomber autre chose.

Elle reprit, plus vite :

— Je peux monter sur le muret, me tenir à la grille, passer le bras derrière le tuyau. Je n’ai pas besoin d’aller sur le toit. Juste de le faire venir vers moi.

— Et si tu glisses ?

— Je ne vais pas glisser.

Phrase dangereuse.

Très dangereuse.

Je la reconnus tout de suite.

La version physique de toutes les fois où elle disait qu’elle gérait, qu’elle pouvait, que ça irait, que le corps suivrait parce qu’il avait toujours suivi.

— Tu n’en sais rien, dis-je.

— Je sais ce que mon corps peut faire.

Cette phrase-là.

Elle n’était pas arrogante.

Pas vraiment.

Elle était construite sur des années de pratique, d’entraînements, de réflexes, de fatigue traversée, de limites repoussées assez souvent pour finir par ressembler à des suggestions.

Je le compris.

Et ça ne me rassura pas.

— Justement, dit son père.

Liora lui lança un regard.

— Pas maintenant.

— Si. Maintenant.

La mère de Liora intervint doucement :

— On va chercher de quoi monter correctement.

— Le temps qu’on cherche, il peut tomber.

— Le temps que tu grimpes trop vite aussi, dit son père.

Elle inspira brusquement.

Je vis que la phrase l’avait touchée.

Trop directement.

Pas parce qu’elle était injuste.

Parce qu’elle ne l’était pas assez.

Eugène bougea.

Tout le monde se retourna.

Il sortit légèrement la tête de derrière le tuyau, posa une patte sur la partie plate, hésita, puis recula.

— Non non non, soufflai-je.

Comme si le chat allait comprendre le concept de négation répétée en situation verticale.

Liora fit un pas.

— Il faut faire quelque chose.

— On fait quelque chose, dis-je.

— Non, on regarde.

Je me tournai vers elle.

Il y avait encore la dispute dans sa voix.

Pas la même.

Pas l’exposition. Pas le mail.

Mais la même racine.

Moi qui voulais tenir l’espace.

Elle qui ne supportait pas l’immobile quand quelqu’un avait mal.

Même si ce quelqu’un était un chat obèse coincé derrière un conduit et qu’il n’avait pas mal.

— Chercher une méthode, c’est faire quelque chose, dis-je.

— Pas assez vite.

— Pour toi.

Elle ouvrit la bouche.

La referma.

La mère de Liora se baissa pour reprendre le bol de croquettes.

— J’essaie par l’autre côté.

Elle contourna doucement le muret, secouant à peine le bol.

Le père sortit son téléphone.

— J’appelle le gardien.

Enfin.

Décision stable.

Adulte.

Appropriée.

Il composa un numéro.

Silence.

— Répondeur.

Très bien.

La stabilité venait de raccrocher.

Liora leva les yeux vers le toit.

Je la vis changer avant qu’elle bouge.

Son corps prit une décision.

Pas son visage.

Son corps.

— Liora, non.

Trop tard.

Elle avait déjà posé un pied sur le bas du muret.

— Je monte juste là.

— Descends.

— Je regarde seulement.

Son père fit deux pas.

— Liora.

— Je suis stable.

Elle attrapa la grille métallique d’une main.

Sa chaussure trouva un appui entre deux pierres.

Le mouvement était fluide.

Trop fluide.

C’était ça, le problème.

Elle ne grimpait pas comme quelqu’un qui prend un risque.

Elle grimpait comme quelqu’un qui accomplit un geste connu.

Un geste presque ordinaire.

Sa manche remonta un peu sur son avant-bras.

Ses doigts se serrèrent sur la grille.

Le tissu de son pantalon frotta contre le mur.

Son pied gauche se plaça sur une saillie minuscule que je n’aurais même pas appelée un appui.

— Liora, descends, dit son père.

Cette fois, sa voix trembla.

Très légèrement.

Elle ne répondit pas.

— Je le vois mieux d’ici, dit-elle.

Elle était sur le muret maintenant, à hauteur du rebord du local.

Pas encore sur le toit.

Pas tout à fait.

Juste assez haut pour que mon corps entier refuse la scène.

Je calculai trop tard.

La hauteur. La distance.

Le sol dur. L’angle de sa cheville.

Le rebord humide.

La lampe dans ma main qui tremblait tellement que le faisceau passait de son épaule au mur, puis à Eugène, puis au vide.

— Ne bouge pas trop vite, dis-je.

Très utile.

Dire ça à Liora revenait probablement à conseiller à la pluie de tomber avec modération.

Mais elle hocha la tête.

— Je sais.

Non.

Elle ne savait pas.

Ou elle savait autre chose.

Elle savait sa force.

Pas ce que la peur faisait aux gestes.

Elle tendit une main vers Eugène.

— Eugène… viens.

Sa voix était douce.

Trop douce pour ce qu’elle faisait avec son corps.

Eugène la regarda.

Je fus traversé par une pensée totalement absurde.

S’il venait vers elle, j’allais lui pardonner beaucoup de choses.

À lui.

À elle.

Peut-être même aux organisateurs d’exposition.

Eugène avança d’une patte.

Puis une autre.

Liora sourit.

Très peu.

— Voilà. Viens.

La mère de Liora secoua les croquettes depuis l’autre côté.

Le son monta jusqu’au toit.

Eugène hésita.

Il regarda Liora. Puis le bol.

Puis moi.

J’eus envie de lui promettre n’importe quoi.

Du thon.

Un coussin neuf.

Le droit temporaire de dormir sur mon clavier.

Une extension territoriale limitée.

Tout.

— Viens, dis-je.

Ma voix était ridicule.

Pleine.

Il avança encore.

Liora tendit un peu plus le bras.

— Je peux presque l’attraper.

— Ne l’attrape pas, dis-je.

— Je vais juste…

— Ne l’attrape pas.

Elle s’arrêta.

Ses doigts à quelques centimètres d’Eugène.

Il renifla sa main.

Bien sûr.

Le moment le plus délicat de notre semaine, et monsieur procédait à une vérification olfactive.

Puis Eugène fit ce que les chats font toujours quand plusieurs humains investissent toute leur stabilité émotionnelle dans une trajectoire simple.

Il changea d’avis.

Brusquement.

Il tourna sur lui-même, passa derrière le tuyau, glissa le long de la gaine, puis bondit sur une partie plus basse du toit.

— Eugène !

Tout se passa en fragments.

Liora qui pivote.

Son pied droit qui cherche un appui.

Le vieux ballon qui roule sur le toit.

Son père qui dit son prénom, plus fort.

La main de Liora qui lâche la grille une seconde.

Eugène qui descend d’un saut parfaitement maîtrisé sur la poubelle.

Moi qui avance trop tard.

Liora qui veut le suivre du regard.

Sa chaussure gauche qui glisse.

Le bruit sec de la semelle contre la pierre.

Son corps qui bascule.

Pas loin.

Pas comme dans un film.

Pas assez pour que le monde ralentisse vraiment.

Juste une erreur.

Un mauvais angle.

Une seconde humaine.

Elle tenta de se rattraper à la grille.

Sa main accrocha le métal.

Son pied droit descendit vers le sol.

Mais trop vite.

Trop tordu.

Sa cheville plia.

Un son sortit de sa bouche.

Pas un cri complet.

Un son court, étranglé.

Elle tomba sur le côté, genou contre la dalle, main encore agrippée au mur.

Je fus près d’elle sans comprendre comment.

— Liora.

Son prénom était sorti de moi.

Pas fort.

Pas doux.

Nu.

Son père arriva presque en même temps.

— Liora !

— Ça va, dit-elle immédiatement.

Évidemment.

Évidemment.

Elle était au sol, une main sur le mur, le visage blanc, et elle disait ça va.

Je détestai cette phrase avec une violence immédiate.

— Ne bouge pas, dis-je.

— Ça va.

— Ne bouge pas.

Elle me regarda.

Ses yeux étaient brillants.

De douleur.

De colère.

Des deux.

— C’est rien. J’ai juste mal posé.

— Tu viens de tomber.

— Pas vraiment.

Je la fixai.

— Pas vraiment ?

Très bien.

Ma voix venait de passer dans une zone nouvelle.

Trop calme.

Beaucoup trop.

Liora tenta de ramener sa jambe sous elle.

Son visage se contracta.

Elle s’arrêta.

Le silence qui suivit fut beaucoup plus fort que n’importe quel cri.

Son père s’accroupit à côté d’elle.

— Où ?

— Cheville.

— Quelle cheville ?

— Gauche.

— Tu peux bouger les orteils ?

— Papa.

— Réponds.

Elle ferma les yeux.

Bougea légèrement le pied.

Son visage se crispa.

— Oui.

Sa mère arriva avec la serviette et le bol de croquettes.

Et Eugène.

Parce que, pendant que Liora venait de tomber, Eugène avait tranquillement sauté de la poubelle au sol, puis s’était approché du bol comme si toute cette opération avait toujours eu pour but d’organiser un service en extérieur.

Il mangeait.

Il mangeait.

Je regardai mon chat.

Puis Liora au sol.

Puis mon chat.

Une partie de mon cerveau nota que l’humour existait encore quelque part, mais très loin, dans une pièce fermée à clé.

— Il est là, dit la mère de Liora doucement.

Je n’arrivai pas à répondre.

Eugène leva la tête, des miettes de croquettes près des moustaches.

Aucun remords.

Aucune conscience.

Aucune participation morale.

Son père enleva sa veste et la posa derrière Liora pour qu’elle puisse s’appuyer.

— Ne mets pas de poids dessus.

— Je sais.

— Tu ne savais pas il y a trente secondes.

Elle lui lança un regard.

Puis détourna les yeux.

Sa respiration était rapide.

Elle essayait de la contrôler.

On voyait l’effort.

C’était nouveau.

Ou plutôt, c’était la première fois que son corps refusait de couvrir son discours.

La mère de Liora me tendit le bol.

— Aurèl, prenez Eugène.

Je bougeai enfin.

Je m’approchai du chat.

— Viens ici.

Ma voix tremblait encore.

Eugène se laissa attraper avec une facilité scandaleuse.

Comme s’il n’avait jamais envisagé de fuir.

Comme si nous étions les personnes bizarres dans cette histoire.

Je le pris contre moi.

Il était chaud.

Lourd.

Réel.

Son cœur battait contre mon avant-bras.

Le soulagement revint.

Puis se heurta immédiatement à Liora, assise par terre, une main serrée autour de sa cheville.

Je ne pouvais pas le recevoir entièrement.

Pas maintenant.

Eugène était vivant.

Et Liora avait mal.

Les deux informations refusaient de tenir dans le même endroit.

— Tu peux te lever ? demanda son père.

— Oui.

— Sans appuyer ?

Elle répondit trop vite.

— Oui.

— Liora.

— Je peux.

Elle posa une main sur le mur, l’autre sur le bras de son père, et essaya de se redresser.

Elle réussit presque.

Puis son pied gauche toucha le sol.

Son visage se vida.

Pas longtemps.

Une seconde.

Mais je la vis.

Elle se rassit immédiatement, malgré elle.

Et là, enfin, elle ne dit rien.

C’était le pire.

Je resserrai Eugène contre moi.

Il ronronna.

Bien sûr.

Très bon timing.

— C’est probablement une entorse, dit sa mère.

Voix calme. Pratique.

— Il faut de la glace.

— Je n’ai pas besoin de glace, dit Liora.

— Si, répondit sa mère.

— Je dois juste marcher un peu.

— Non, dit son père.

— Je connais mon corps.

Cette fois, je ris.

Pas vraiment un rire.

Quelque chose de sec.

Très moche.

Tout le monde me regarda.

Liora surtout.

Je la fixai.

— Tu connaissais aussi le muret.

Sa bouche s’entrouvrit.

Puis se referma.

La phrase avait été trop dure.

Je le sus immédiatement.

Je ne la repris pas.

Pas encore.

La peur n’était pas assez loin de ma peau.

Son père me regarda aussi, mais il ne dit rien.

Peut-être parce qu’il pensait la même chose.

Peut-être parce qu’il voyait que je n’étais pas en train de lui faire la leçon.

J’étais en train de tenir un chat vivant contre moi pour ne pas trembler.

Liora détourna les yeux.

— Je voulais aider.

Sa voix était basse.

Pas défensive cette fois.

Ou moins.

Je fermai les yeux une seconde.

Voilà.

Le problème était là.

Elle voulait aider.

C’était vrai.

C’était entièrement vrai.

Et c’était exactement pour ça que j’étais furieux.

Parce qu’elle n’avait pas grimpé pour briller.

Elle n’avait pas grimpé pour prouver qu’elle avait raison.

Elle avait grimpé parce qu’elle avait vu ma peur et qu’elle avait voulu l’arrêter avec son corps.

Comme elle arrêtait tout.

Vite. Fort.

En se mettant au milieu.

Je rouvris les yeux.

— Je sais.

Elle leva la tête.

Je continuai, plus bas :

— C’est ça qui me rend malade.

Elle ne répondit pas.

Sa mère se leva.

— On rentre. Maintenant.

— Chez nous, dit son père.

— Le studio est plus près, dis-je.

Les mots sortirent avant réflexion.

Tout le monde me regarda.

Je détestai immédiatement être devenu une personne proposant son appartement dans une situation familiale.

Mais c’était vrai.

Mon studio était à cinq étages par l’ascenseur ou l’escalier, mais plus proche de la porte de l’immeuble que leur appartement dans la logique du trajet depuis la cour ? Non.

Absurde.

En fait, ce n’était pas plus proche.

Pas du tout.

Mon cerveau venait d’inventer une géographie affective.

Très bien.

Je repris :

— Enfin… il y a de la glace chez moi. Et Eugène doit être remis à l’intérieur. Mais vous avez aussi de la glace. Probablement. Vous êtes une famille fonctionnelle.

Silence.

La mère de Liora me regarda.

Puis, contre toute attente, sourit très légèrement.

— Nous avons de la glace.

— Oui. Bien sûr.

— Mais votre appartement est juste à côté.

— Oui.

— Et elle peut s’asseoir chez vous le temps qu’on voie si elle peut monter chez nous ensuite.

Le père de Liora sembla sur le point de protester.

Puis il regarda sa fille.

Puis sa cheville.

— Très bien.

Liora leva les yeux.

— Je peux marcher.

Trois voix répondirent en même temps :

— Non.

La mienne aussi.

Trop vite.

Elle me regarda.

Je ne retirai pas le mot.

Pas cette fois.

— Tu ne peux pas toujours réparer les choses en montant plus vite que les autres, dis-je.

La phrase tomba.

Plus doucement que prévu.

Plus lourdement aussi.

Liora resta immobile.

Son visage changea.

Pas seulement blessée par la cheville.

Touchée ailleurs.

Je regrettai la phrase et la gardai en même temps.

Elle était injuste par la forme. Juste par le centre.

Combinaison détestable.

— Je ne voulais pas te faire peur, dit-elle.

Je regardai Eugène.

Puis elle.

— Trop tard.

Elle baissa les yeux.

Son père passa un bras sous le sien.

— On se lève lentement. Pas d’appui à gauche.

— Papa, je peux…

— Pas de négociation.

La mère de Liora plia la serviette, récupéra le bol, puis me tendit la boîte de maquereau.

— Gardez ça pour l’attirer si besoin.

— Maintenant qu’il est dans mes bras ?

Elle regarda Eugène, qui essayait déjà de tourner la tête vers l’odeur.

— Surtout maintenant.

Je pris la boîte d’une main maladroite, Eugène dans l’autre bras.

Liora se redressa avec l’aide de son père.

Elle fit un petit saut sur son pied droit.

Son visage resta fermé.

Trop fermé.

Elle avait mal.

Elle essayait de faire comme si la douleur était un détail logistique.

Son corps, heureusement, commençait à trahir la version officielle.

Nous traversâmes la cour très lentement.

C’était étrange de voir Liora aller lentement.

Pas ralentir par choix.

Ralentir par obligation.

Chaque mouvement semblait lui coûter plus que la douleur. Son père la soutenait d’un côté. Sa mère marchait de l’autre, prête à intervenir. Moi, je suivais avec Eugène contre moi, inutile et nécessaire à la fois.

Le chat ronronnait encore.

Liora l’entendit.

Elle tourna la tête.

— Sérieusement ?

— Oui, dis-je.

— Il ronronne ?

— Il pense que c’était une sortie réussie.

Un rire minuscule lui échappa.

Puis elle grimaça aussitôt.

— Ne me fais pas rire.

— Je n’avais pas prévu.

— Tu as une tête qui peut faire rire toute seule.

— Merci.

— Ce n’était pas une insulte.

— Très rassurant.

Son père nous lança un regard.

Pas exactement sévère. Épuisé.

Peut-être un peu soulagé aussi.

— Nous pouvons éviter les conversations absurdes pendant qu’elle boite ?

— C’est ma méthode antidouleur, dit Liora.

— Elle ne fonctionne pas.

— Un peu.

— Non.

La mère de Liora appuya sur le bouton de l’ascenseur.

Nous attendîmes.

Le hall était trop éclairé.

Tout avait l’air banal maintenant.

Boîtes aux lettres.

Plantes en plastique.

Affiche de copropriété rappelant que les encombrants ne se déposaient pas dans le local poubelles.

Il y avait quelque chose d’indécent dans le fait que les immeubles continuent à ressembler à des immeubles après une peur.

L’ascenseur arriva.

Petit.

Évidemment.

Nous entrâmes avec une coordination douteuse.

Le père de Liora soutenant Liora.

Sa mère avec le bol et la serviette.

Moi avec Eugène.

Eugène avec aucune conscience spatiale.

Il tenta de poser une patte sur mon épaule pour voir le tableau des boutons.

— Non, murmurai-je.

Il insista.

— Pas maintenant.

Liora souffla.

— Il veut peut-être choisir l’étage.

— Il a déjà choisi assez de choses ce soir.

Elle baissa les yeux vers sa cheville.

— Oui.

Silence.

L’ascenseur monta.

Premier. Deuxième. Troisième.

Le bruit mécanique semblait trop fort.

Je regardai Liora dans le miroir piqué au fond de la cabine.

Erreur.

Nos regards se croisèrent dans le reflet.

Pas longtemps.

Assez.

Elle avait les yeux brillants.

Pas de larmes franches.

Mais quelque chose tremblait dans son visage, et ça n’avait rien à voir avec l’exposition.

Ou peut-être que si.

Peut-être que tout se touchait.

Le mail. Le muret.

Le refus d’attendre. L’envie d’aider.

Le corps qui va plus vite que le reste.

Moi qui demande une seconde.

Elle qui entend une fuite.

Elle qui grimpe.

Moi qui panique.

Cinquième.

Les portes s’ouvrirent.

Le couloir nous reçut.

Ma porte était toujours entrouverte.

Très bien.

Excellent propriétaire animalier.

Studio ouvert, chat disparu, voisine blessée.

Dossier complet.

Nous entrâmes chez moi.

Lapin était toujours dans son coin.

Il leva la tête.

Vit cinq humains ou presque, un chat récupéré, un bol de croquettes, une serviette, une atmosphère dramatique.

Il recula immédiatement dans son abri.

Réaction saine.

Je déposai Eugène au sol.

Erreur.

Il tenta aussitôt de retourner vers la porte.

Je le rattrapai par réflexe.

— Non.

Cette fois, tout le monde le dit avec moi.

Eugène s’immobilisa.

Surpris, peut-être, par la première décision collective cohérente de la soirée.

Je le déposai dans la salle de bain et fermai la porte.

Provisoirement.

Très provisoirement.

Il miaula aussitôt derrière.

Scandalisé.

— Plaignez-vous, dis-je à travers la porte. Vraiment. Vous avez beaucoup souffert.

Liora était assise sur mon canapé.

Son père l’avait aidée à s’installer, jambe allongée sur un coussin. Sa mère avait déjà retiré sa chaussure avec précaution. La chaussette suivit.

La cheville était gonflée.

Pas énormément.

Mais trop.

Liora regarda ailleurs.

— C’est moche ? demanda-t-elle.

Sa mère toucha doucement autour.

— Ce n’est pas catastrophique.

— Donc c’est moche.

— C’est gonflé.

— Maman.

— Oui, c’est un peu moche.

Liora ferma les yeux.

— Super.

Son père se redressa.

— Il faudra consulter si la douleur ne diminue pas, et pas d’entraînement tant que…

— Non.

Un mot. Immédiat.

Elle rouvrit les yeux.

— Non, je ne peux pas arrêter.

Personne ne parla.

Voilà.

Nous y étions.

Pas la chute. Pas seulement.

La conséquence.

Son corps comme outil. Son corps comme preuve.

Son corps comme endroit où elle plaçait son assurance quand tout le reste allait trop vite.

— Liora, dit sa mère.

— Le championnat approche.

— Justement.

— Je ne peux pas débarquer en ayant raté une semaine.

— Tu ne vas pas courir demain sur une cheville gonflée.

— On ne sait pas encore si elle sera gonflée demain.

Son père regarda sa cheville.

— Elle est gonflée maintenant.

— Merci pour l’observation, papa.

— Je t’en prie.

Elle passa une main sur son visage.

Pour la première fois, elle eut l’air vraiment jeune.

Pas faible. Pas petite.

Juste brutalement ramenée à quelque chose qu’elle ne contrôlait pas.

Je restai près de la cuisine, incapable de trouver ma place.

Mon studio était plein.

Plein de gens.

Plein de peur retombée.

Plein de Liora sur mon canapé, jambe tendue, mâchoire serrée.

Je pris des glaçons dans le congélateur.

Je les mis dans un torchon propre.

Puis je regardai le torchon.

Pas assez propre ?

Très bien.

Mon cerveau venait de vouloir relancer un cycle de lessive en pleine crise.

Je pris un autre torchon.

Même problème.

La mère de Liora apparut à côté de moi.

— Celui-là ira très bien.

Elle me le prit doucement des mains, comme si elle savait que j’étais sur le point d’entrer dans une impasse textile.

— Merci.

— Respirez, Aurèl.

Je la regardai.

Elle ne me donnait pas un conseil vague.

Elle constatait simplement un oubli fonctionnel.

J’inspirai.

Pas assez.

Elle retourna vers Liora avec la glace.

Je restai là une seconde.

Puis je vins près du canapé.

Pas trop près.

Liora posa la glace sur sa cheville.

Son visage se contracta.

— Ça va ? demanda son père.

— Oui.

Je la regardai.

Elle me vit.

— Quoi ?

— Rien.

— Dis-le.

— Non.

— Aurèl.

Mon prénom.

Encore.

Même blessée, même pâle, même furieuse contre sa propre cheville, elle réussissait à le dire comme une prise directe.

Je baissai les yeux vers sa jambe.

— Arrête de dire ça va quand ça ne va pas.

Le silence tomba.

Dense.

Liora fixa la glace.

— C’est une habitude.

— Mauvaise.

— Tu en as aussi.

— Beaucoup.

— Voilà.

— Celle-là, elle est mauvaise quand même.

Elle releva les yeux.

On aurait pu repartir.

Se disputer.

Faire du mal proprement, avec des phrases exactes.

Mais elle était sur mon canapé, une cheville gonflée dans un torchon, et Eugène miaulait derrière la porte de la salle de bain comme un acteur secondaire contestant son temps de scène.

Alors elle ne répondit pas.

Pas vraiment.

Elle dit seulement :

— Je voulais qu’il arrête de te faire peur.

Cette phrase-là.

Elle trouva un endroit précis.

Très mauvais. Très tendre.

Je m’assis sur la table basse, face à elle.

Son père était juste là.

Sa mère aussi.

Aucun romantisme possible.

Heureusement.

Ou pas.

— Il a arrêté.

Elle eut un rire sans souffle.

— Pas grâce à moi.

Je pensai au toit.

À sa main tendue.

À Eugène qui avait bougé parce qu’elle était montée.

À Eugène qui était descendu parce que tout le monde l’appelait, parce que les croquettes existaient, parce qu’il avait soudain décidé que l’aventure était terminée.

— Un peu, dis-je.

Elle me regarda.

— Pas assez pour justifier ça.

Je désignai sa cheville.

Elle suivit mon regard.

— Non.

Le mot était petit.

Presque inaudible.

Mais il était là.

Son père posa une main sur son épaule.

Pas longtemps.

Elle ne se dégagea pas.

La mère de Liora se leva.

— Je vais chercher une bande et un anti-inflammatoire chez nous. Vous restez ici deux minutes ?

— Bien sûr, dit son père.

— Je viens, dit-il aussitôt.

— Non. Reste avec elle.

Il hésita.

La regarda.

Puis hocha la tête.

— D’accord.

Elle sortit du studio.

La porte se referma doucement.

Derrière la salle de bain, Eugène gratta.

Une fois. Deux fois.

Très offensé.

— Il a vraiment une conscience morale extrêmement limitée, dit le père de Liora.

Je tournai la tête vers lui.

Surpris.

Puis je compris qu’il venait peut-être de faire une blague.

Dans son registre.

Formel.

Mesuré.

Presque invisible.

— Oui, dis-je. Mais il compense par une grande constance.

Liora souffla un rire.

Son père aussi.

À peine.

La scène était absurde.

Eugène sain et sauf dans ma salle de bain.

Demitrius réfugié dans son abri.

Liora blessée sur mon canapé.

Son père debout au milieu de mon studio, veste pleine de poussière, regard fixé sur une cheville gonflée comme s’il pouvait la convaincre de désenfler.

Moi, assis sur ma table basse, encore secoué par deux peurs successives qui n’avaient pas demandé l’autorisation de cohabiter.

Personne n’avait gagné.

Pas Eugène, malgré son air de prisonnier politique derrière la porte.

Pas Liora, qui regardait sa cheville comme une trahison personnelle.

Pas moi, qui avais récupéré mon chat et perdu quelque chose de beaucoup plus simple.

La possibilité de faire semblant que Liora tombait dans une catégorie pratique.

Voisine.

Fille d’à côté.

Allergique à mon chat.

Personne qui parlait trop vite.

Plus maintenant.

J’avais eu peur de la voir tomber.

Pas une peur théorique.

Pas une phrase.

Une peur qui avait traversé mon corps avant la pensée.

Et maintenant qu’elle était assise là, vivante, blessée, en train de minimiser moins bien que d’habitude, je ne savais pas quoi faire de cette information.

Alors je restai.

Je regardai la glace fondre lentement dans le torchon.

Liora regardait la porte de la salle de bain.

Son père regardait Liora.

Demitrius ne regardait personne, par prudence.

Et dans mon studio, au milieu du désordre, de la poussière, des croquettes et des phrases trop récentes, tout le monde semblait attendre que quelque chose redescende.