Le bruit d'à côté
Chapitre 22 | Courir autrement
À quatorze heures trente-sept, Liora m’envoya un message.
« Diagnostic officiel : cheville dramatique mais pas tragique. »
Je répondis :
« Traduction médicale ? »
Les trois points apparurent.
« Entorse légère. Pas de fracture. Pas d’appui forcé deux ou trois jours. Reprise progressive si douleur supportable. Glace. Bande. Repos. Ennui. Humiliation. Décès social. »
Je répondis :
« Pas de fracture, c’est bien. »
Elle répondit presque immédiatement.
« Réponse de quelqu’un qui a dormi correctement. »
Faux.
« Réponse de quelqu’un qui ne sait pas comment dire qu’il est soulagé sans faire un tableau. »
Elle mit un peu plus longtemps.
« Tu fais un tableau quand tu es soulagé ? »
« Mentalement, oui. »
« J’en étais sûre. »
C’était bien.
Vraiment.
Et ça ne réglait presque rien.
Liora avait besoin de son corps comme j’avais besoin de mon studio. Pas pour faire joli. Pour tenir. Pour se retrouver. Pour savoir quoi faire d’elle-même quand le monde devenait trop large.
Lui demander de ralentir, ce n’était pas lui demander de rester assise avec une poche de froid.
Enfin si.
Concrètement.
Mais dessous, c’était beaucoup plus violent.
Le téléphone vibra avant que je choisisse une autre phrase.
« Le médecin a dit que je pouvais marcher un peu si je ne force pas. Mon père a entendu ‘immobilisation stricte en milieu surveillé’. Ma mère a entendu ‘on observe’. Moi j’ai entendu 'peut-être stade demain’ »
Je fixai le dernier morceau.
Peut-être stade demain.
Je posai le téléphone.
Je ne répondis pas tout de suite.
C’était ça, le problème avec l’inquiétude.
Elle se déguisait très vite en autorité.
Elle arrivait avec une raison valable, posait ses affaires, ouvrait les placards, et soudain vous étiez en train d’expliquer à quelqu’un comment vivre dans son propre corps.
Je repris le téléphone.
J’écrivis :
« Qu’est-ce que ton coach en pense ? »
Message prudent. Relativement.
Elle répondit :
« Il veut me voir demain matin. Séance test. Rien de violent. Je mets ça par écrit avant que tu développes une allergie. »
Je souris malgré moi.
« Aurèl : Trop tard. Premiers symptômes. »
« Liora : Respire dans un sac en papier. »
« Aurèl : Je n’ai que des sacs de croquettes. »
« Liora : Encore mieux, Eugène validera. »
« Aurèl : Tu veux venir ? »
Je restai immobile.
La question avait l’air simple.
Elle ne l’était pas.
Venir au stade.
La voir courir.
Ou essayer de courir.
Être là dans un endroit qui n’était pas mon studio, pas le couloir, pas un accident, pas une urgence.
Être là après le baiser.
Avec son corps blessé et ma tendance préoccupante à transformer la peur en liste de recommandations.
Je commençai à taper :
« Si tu veux. »
J’effaçai.
Trop vieux réflexe.
Je tapai :
« Oui. »
Puis j’ajoutai :
« Si je deviens insupportable, tu as le droit de me le dire. »
Elle répondit :
« Tu l’étais déjà avant, mais c’était moins médical. »
Je souris.
Puis elle ajouta :
« Merci. »
Un simple merci.
Très dangereux.
Je posai le téléphone.
Puis je regardai Eugène.
— Demain, tu ne fais rien.
Il cligna des yeux.
— Rien du tout.
Il posa sa patte sur ma souris.
Le curseur bougea.
— C’est exactement ce que je veux dire.
Le lendemain, je partis trop tôt.
Évidemment.
La séance de Liora était à dix heures.
À neuf heures vingt, j’étais déjà prêt.
Avant de sortir, je vérifiai Eugène.
Fenêtre fermée. Balcon verrouillé.
Porte intérieure tirée.
Gamelle remplie.
Lapin protégé.
Eugène assis au milieu du tapis, l’air de trouver cette surveillance vexante.
— Tu es la raison de cette ambiance carcérale.
Il miaula.
— Plainte rejetée.
Je sortis.
Liora m’attendait déjà sur le palier.
Appuyée sur une béquille.
Une seule.
Sac de sport sur l’épaule opposée.
Cheveux attachés.
Veste ouverte.
Elle avait l’air prête à partir en compétition et à assassiner quiconque lui proposerait une chaise.
Sa cheville gauche était maintenue par une chevillère noire.
Je regardai la chevillère.
Puis son visage.
Trop tard.
Elle avait vu.
— Bonjour à toi aussi.
— Bonjour.
— Elle va bien.
— Je n’ai rien dit.
— Ton regard a rédigé un rapport.
— Il est encore en brouillon.
— Supprime-le.
Elle avait les joues un peu rosées.
Surement à cause de l’effort.
Je baissai les yeux vers la béquille.
— Tu veux que je porte ton sac ?
Elle me regarda.
— Est-ce que tu demandes parce qu’il est lourd ou parce que tu veux gérer quelque chose ?
Question scandaleusement précise.
Je pris une seconde.
Vraiment.
— Les deux.
Elle sourit.
— Réponse acceptée à cinquante pour cent.
— C’est mieux que prévu.
— Tu peux le prendre dans les escaliers. Pas tout le trajet.
— Marché conclu.
Elle me tendit le sac.
Nos doigts se frôlèrent.
Rien de spectaculaire.
Juste assez pour que mon cœur montre encore une fois son manque de formation professionnelle.
Liora baissa les yeux vers nos mains, puis détourna la tête vers l’ascenseur avec une expression trop innocente.
— On y va ?
— Oui.
Dans le hall, son père apparut près des boîtes aux lettres.
Bien sûr.
Ou alors il vivait maintenant dans les zones de passage pour superviser les flux.
— Vous partez ?
Liora s’arrêta.
— Papa.
— Je descends le courrier.
Il avait une enveloppe à la main.
Une seule.
Alibi mince.
— Bien sûr, dit-elle.
Il regarda la béquille. Puis moi.
Puis le sac de sport sur mon épaule.
— Séance test ?
— Oui.
— Rien de violent.
— Oui.
— Si douleur supérieure à cinq, arrêt.
Liora ferma les yeux.
— Tu as parlé au coach ?
— Oui.
Elle ouvrit les yeux.
— Papa.
— Il m’a appelé.
— Tu l’as appelé.
— Puis il m’a rappelé.
— Parce que tu l’avais appelé.
— Liora, la chronologie n’a pas d’importance.
Je regardai le sol.
Très bon sol.
Sol neutre.
Sol qui ne participait pas.
Son père se tourna vers moi.
— Vous l’accompagnez ?
— Oui.
— Vous n’avez pas besoin d’intervenir.
— Je sais.
Liora tourna la tête vers moi.
— Ah bon ?
— Théoriquement.
Son père ne sourit pas, mais quelque chose passa dans son regard.
— Très bien. Restez théorique.
— Je vais faire de mon mieux.
Liora soupira.
— Je suis présente.
— Nous savons, dit son père.
Elle s’approcha de lui et l’embrassa sur la joue avec une rapidité presque agressive.
— Je t’écris après.
— Pendant.
— Après.
— Avant de commencer, puis après.
— Tu négocies vraiment avec une blessée ?
— Oui.
Elle le fixa.
Puis céda.
— Avant et après.
— Merci.
Il sembla soulagé.
Pas satisfait. Soulagé.
Je vis alors ce que Liora voyait peut-être depuis toujours sans pouvoir le supporter complètement : son père n’essayait pas seulement de contrôler. Il cherchait une forme de prise sur la peur.
Je connaissais cette technique.
La mienne avait plus de carnets.
Nous sortîmes.
L’air était frais.
Liora avançait avec une vitesse contrariée. Même avec une béquille, elle donnait l’impression de trouver le trottoir trop lent.
Je marchais à côté.
Pas trop près.
Puis un peu plus près quand elle évitait une irrégularité du sol.
Elle le remarqua.
— Tu fais attention aux trous ?
— Non.
— Mensonge.
— Aux trous, aux grilles, aux feuilles glissantes, aux chiens, aux pigeons suspects.
— Pigeons suspects ?
— Tous les pigeons sont suspects.
Elle rit.
Puis regarda devant elle.
— Tu vas être invivable au stade.
— Probablement.
— Je te préviens, si tu fais une tête de père numéro deux, je te renvoie chez toi.
— D’accord.
— Vraiment.
— D’accord.
Elle ralentit légèrement.
— Tu ne vas pas argumenter ?
— Non.
— C’est inquiétant.
— J’apprends.
Elle me regarda.
Son expression changea.
Très peu.
— Moi aussi, je crois.
Puis elle reprit sa marche.
Un peu moins vite.
Le stade municipal était à quinze minutes à pied.
Vingt avec une béquille.
Vingt-deux avec Liora qui refusait de se comporter comme quelqu’un avec une béquille.
Il n’avait rien de spectaculaire.
Une piste rouge un peu usée. Des gradins bas.
Un terrain au milieu. Des vestiaires gris.
Des sacs posés contre un banc.
Quelques personnes s’échauffaient déjà, silhouettes en mouvement, foulées souples, jambes légères.
Je sentis Liora les regarder.
Pas avec envie seulement.
Avec une faim.
Son corps voulait rejoindre le rythme avant même qu’elle ait posé son sac.
Elle s’arrêta à l’entrée de la piste.
Sa main se resserra sur la béquille.
— Ça va ? demandai-je.
Elle ne me regarda pas.
— Oui.
Je ne dis rien.
Elle souffla.
— Non, d’accord. Ça fait bizarre.
Je regardai la piste.
— De revenir ?
— De revenir comme ça.
Comme ça.
Avec une cheville surveillée.
Une béquille. Un sac porté par quelqu’un d’autre.
Un corps qui n’arrivait pas en pleine possession de lui-même.
Je hochai la tête.
— Tu veux que je reste où ?
Elle tourna enfin les yeux vers moi.
Question importante.
Je le compris après l’avoir posée.
Pas « je viens avec toi ».
Pas « je te surveille ».
Où.
À quelle distance.
Quelle présence supportable.
Liora regarda les gradins.
Puis le banc près de la piste.
Puis moi.
— Là, dit-elle en montrant le banc. Pas trop loin. Et pas sur la piste.
— Banc. Pas piste.
— Et pas de visage catastrophe.
— Je vais mettre un visage neutre.
— Ton visage neutre ressemble parfois à un devis de réparation.
— Je peux travailler dessus.
— Merci.
Un homme d’une quarantaine d’années s’approcha. Grand, mince, survêtement bleu, sifflet autour du cou. Il avait le regard rapide des gens habitués à voir si un appui triche.
— Liora.
— Samir.
Il regarda la béquille.
Puis la cheville.
Puis son visage.
— Tu as mauvaise mine.
— Merci. Moi aussi je suis contente de te voir.
— Tu as dormi ?
— Question piège.
— Donc non.
Il me regarda.
— Et vous êtes ?
Moment intéressant.
Très mauvais.
— Aurèl.
Liora ajouta :
— Le voisin.
Puis elle se figea presque.
Le voisin. Très bien.
Catégorie pratique.
Ancienne. Pas fausse. Pas suffisante.
Je vis son visage traverser la même chose.
Elle reprit :
— Enfin, Aurèl.
Samir nous regarda l’un après l’autre.
Avec une intelligence désagréable.
— D’accord.
D’accord très peu dupe.
Je contemplai la piste.
Belle piste. Très rouge.
Samir revint à Liora.
— On va faire simple. Mobilité, marche, quelques éducatifs très doux si ça ne tire pas. Pas de vitesse. Pas de départ. Pas de virage en appui fort. Si douleur, tu t’arrêtes.
— Oui.
Il leva les sourcils.
— Je veux dire vraiment.
— Oui.
— Pas ton « oui » de compétition.
— J’ai plusieurs oui ?
— Au moins quatre. Celui-là était le mauvais.
Je baissai les yeux pour cacher un sourire.
Liora me vit.
— Ne t’allie pas avec lui.
— Je suis sur le banc.
— Reste-y.
Samir me lança un regard amusé.
— Bonne place.
Je lui tendis le sac.
Liora le reprit immédiatement.
— Je peux porter mon sac sur trois mètres.
— Oui, dis-je.
Elle me regarda, presque surprise que je ne lutte pas.
Puis elle posa elle-même le sac sur le banc.
Petite victoire. Très locale.
Je m’assis.
Elle alla vers Samir, enleva sa veste, puis sa béquille, qu’elle posa contre le banc avec une agressivité contrôlée.
Le stade avait ses bruits.
Chaussures sur la piste.
Respirations. Sifflet au loin.
Frottement des vestes.
Quelques voix.
Rien à voir avec le studio.
Ici, le corps était partout.
Dans les lignes peintes, les chronos, les sacs, la manière dont chacun secouait une jambe, vérifiait une lacet, tournait une cheville.
Je n’étais pas dans mon élément.
Pas mal. Juste ailleurs.
Liora, même blessée, y appartenait.
Ça se voyait immédiatement.
Les autres la saluaient. Un garçon lui demanda si ça allait. Une fille fit une grimace en voyant la chevillère. Liora répondit trop vite, plaisanta, minimisa.
Classique.
Puis son regard passa vers moi.
Je ne fis rien. Je ne levai pas les sourcils. Je ne pointai pas la chevillère.
Je restai simplement là. Sur le banc.
Sans visage catastrophe, j’espère.
Elle détourna les yeux.
Mais je crus voir sa bouche se détendre un peu.
Samir commença par la faire marcher.
Lentement.
Un aller sur la ligne droite.
Puis retour.
Liora avait l’air humiliée par l’activité.
Marcher sur une piste, pour elle, semblait être un usage insultant de l’infrastructure.
Elle fit pourtant l’aller.
Puis le retour.
Samir la regardait.
— Douleur ?
— Trois.
— Honnête ?
— Quatre.
— Bien.
Elle soupira.
— J’adore ce système où je suis récompensée d’avoir plus mal.
— Tu es récompensée de ne pas mentir.
— Très nouveau pour moi.
— Je sais.
Il lui fit faire des mouvements de cheville, des montées de genou très basses, quelques appuis légers.
Elle obéit.
Mal.
Enfin, techniquement bien.
Emotionnellement mal.
Chaque geste réduit semblait lui rappeler tout ce qu’elle ne faisait pas.
Pas d’accélération. Pas de poussée. Pas de départ.
Pas cette impression que le corps s’aligne soudain, que le souffle trouve sa place, que le monde devient une ligne à traverser.
À un moment, un autre groupe partit sur une série de lignes droites.
Liora les regarda.
Son corps avança d’un demi-pas sans permission.
Samir dit :
— Non.
Elle se figea.
— Je n’ai rien fait.
— Tu allais faire.
— Tout le monde me dit ça maintenant.
Je faillis sourire. Je ne le fis pas.
Maturité spectaculaire.
Samir croisa les bras.
— Tu veux courir le championnat ?
— Oui.
— Alors tu ne cours pas aujourd’hui comme si tu avais quelque chose à prouver.
Elle leva les yeux au ciel.
— Je sais.
— Non. Tu détestes le savoir.
Elle ne répondit pas.
Il continua, plus doucement :
— Tu peux participer. Si tu respectes la reprise. Si tu acceptes de perdre quelques séances maintenant pour ne pas perdre trois semaines ensuite. Ça veut dire pas de séance dure cette semaine. Renforcement adapté. Vélo si pas de douleur. Ligne droite douce dans quelques jours. Pas de virage rapide avant validation. Et si ça gonfle, on stoppe.
Liora regarda la piste.
— Donc je vais arriver diminuée.
— Tu vas arriver avec une préparation différente.
— C’est une phrase de coach.
— Oui. Je suis coach.
— Elle est agaçante.
— Elle est vraie.
Elle se tourna un peu, regarda vers moi.
Pas pour demander de l’aide.
Peut-être pour vérifier si j’avais entendu.
J’avais entendu.
Tout.
Je sentis la phrase arriver en moi.
« Je te l’avais dit. «
Elle était là. Parfaitement disponible.
Bien construite.
Avec plusieurs arguments.
Un historique.
Une annexe muret.
Je la laissai passer.
Sans la dire.
Énorme performance.
Invisible.
Personne ne m’applaudit.
Scandale.
Liora revint vers le banc quelques minutes plus tard. Samir partit chercher un élastique dans un sac plus loin.
Elle s’assit à côté de moi, pas trop près, puis trop près quand même parce que les bancs de stade avaient une conception approximative de l’espace personnel.
Son épaule toucha presque la mienne.
Presque.
Puis elle bougea un peu.
L’épaule toucha vraiment.
Elle ne s’écarta pas.
Moi non plus.
— Tu as ton visage neutre, dit-elle.
— Il fonctionne ?
— Tu as l’air d’un homme qui essaie très fort de ne pas avoir d’opinion.
— C’est exactement ce qui se passe.
Elle regarda droit devant elle.
Les autres couraient. Des foulées souples.
Faciles.
— J’ai l’impression d’être punie.
Je ne répondis pas tout de suite.
Parce que la mauvaise réponse était prête :
Ce n’est pas une punition, c’est une adaptation.
Phrase exacte. Inutile.
Je pris un peu plus de temps.
— Parce que tu ne peux pas faire ce que tu fais normalement ?
— Oui.
— Ou parce que tu dois faire autrement devant les autres ?
Elle tourna la tête vers moi.
Touché. Pas agréable.
— Les deux.
Je hochai la tête.
— Je sais que ce n’est pas grave. Enfin, c’est une entorse. Les gens ont des vrais problèmes. Je peux marcher. Je vais courir. Peut-être. Probablement. Donc je sais que je suis ridicule.
— Tu n’es pas ridicule.
Elle baissa les yeux vers sa chevillère.
— J’ai envie de pleurer parce qu’on m’interdit de faire des virages.
— C’est assez spécifique.
Un rire lui échappa. Petit.
— C’est mon endroit. Ici. Mon corps, la piste, les séances, tout ça. Même quand le reste est flou, ça, je sais faire.
Elle avala.
— Et là, je ne sais plus.
Je regardai les lignes blanches sur la piste.
Elles avaient l’air simples. Rectilignes.
Même les virages savaient où aller.
— Tu sais encore, dis-je.
— Tu viens de me voir marcher comme une retraitée prudente.
— Les retraitées prudentes ont probablement une excellente stratégie de longévité.
— Aurèl.
— Pardon.
Je posai mes mains entre mes genoux.
— Tu sais encore. Tu ne peux juste pas utiliser la même version de ce que tu sais.
Elle resta silencieuse.
Je sentis la phrase suivante.
La retins. La simplifiai.
— Tu peux changer la manière de courir sans décider que la course est foutue.
Liora regarda droit devant elle.
Longtemps.
Je regrettai presque.
La possibilité d’avoir dit trop.
Puis elle souffla :
— J’aime pas quand tu as raison aussi calmement.
— Moi non plus.
— Pourquoi toi non plus ?
— Parce que ça m’oblige à être cohérent.
Elle tourna la tête.
— Avec l’exposition ?
Je regardai la piste.
— Un peu.
— Tu ne refusais pas d’avancer.
— Non.
— Tu refusais d’avancer dans une phrase qui te tordait la cheville.
Je la regardai.
Elle aussi sembla surprise par sa comparaison.
— Désolée. Image médicale trop proche.
— Non.
Je souris un peu.
— Elle est assez juste.
Elle baissa les yeux.
Son épaule était toujours contre la mienne.
Maintenant, nous le savions tous les deux.
Aucun de nous ne bougea.
— Je crois que j’ai confondu ralentir et disparaître, dit-elle.
Ce fut dit sans grande musique.
Sans confession.
Presque avec agacement.
— Ça arrive, dis-je.
— À toi aussi ?
— Dans l’autre sens.
Elle sourit.
— Bien sûr.
Samir revint avec un élastique.
Il nous regarda.
Regarda nos épaules.
Regarda l’élastique.
Très professionnellement, il choisit de ne rien dire.
— Renforcement léger.
Liora se leva. Trop vite.
Elle grimaça.
Samir leva les sourcils.
Moi, je ne bougeai pas.
Ce fut extrêmement difficile.
— Quatre, dit-elle avant qu’on demande.
— Très bien, répondit Samir. Tu vois, la vérité n’a tué personne.
— Elle a blessé mon orgueil.
— Il survivra.
La suite de la séance fut lente. Très lente.
Élastique autour des chevilles.
Petits pas latéraux. Repos.
Mobilité. Repos.
Quelques foulées ridiculement courtes, selon l’avis visible de Liora.
Samir lui demanda de courir vingt mètres à très faible allure, seulement pour sentir l’appui.
Elle se plaça sur la ligne.
Sans béquille. Sans vitesse.
Je sentis tout mon corps se tendre.
Je respirai avant qu’elle puisse le voir.
Elle partit. Pas vite. Pas vraiment courir.
Plutôt un trot contrôlé.
Mais c’était déjà autre chose que marcher.
Son visage changea.
Pas de joie spectaculaire. Pas de victoire.
Une concentration totale.
Chaque appui comptait.
Chaque sensation.
Elle atteignit les vingt mètres.
S’arrêta. Pas brutalement.
Samir demanda :
— Douleur ?
Elle ferma les yeux.
Je la vis lutter.
Pas contre la douleur.
Contre le mensonge.
— Quatre.
Samir hocha la tête.
— Encore une fois. Pas plus.
Elle ouvrit les yeux.
— C’est tout ?
— C’est déjà beaucoup.
— C’est vingt mètres.
— C’est vingt mètres intelligents.
Elle fit une grimace.
— Phrase horrible.
— Je l’assume.
Elle revint au départ.
Cette fois, avant de partir, elle me regarda.
Je ne levai pas le pouce. Je ne fis pas de signe.
Je restai là.
Elle hocha presque imperceptiblement la tête.
Puis repartit.
Vingt mètres.
Lents. Contrôlés.
Très frustrants. Très réels.
Quand elle revint vers le banc, elle avait les joues rouges.
Pas d’effort physique intense.
Elle s’assit.
— Je hais la maturité.
— C’est assez nouveau comme discipline.
— Je suis nulle.
— Tu progresses vite.
— Ne sois pas fier de toi.
— Je fais attention.
Elle attrapa sa gourde.
Puis se pencha légèrement en arrière.
— Quatre.
— Encore ?
— Oui. Ça ne monte pas.
— C’est bien.
— Je sais.
Elle regarda la piste.
— Je le déteste un peu.
— Le « bien » ?
— Oui.
Samir donna les consignes finales.
Repos l’après-midi. Glace.
Mobilité douce le soir.
Pas d’entraînement normal avant avis.
Deux jours avant de retester une allure un peu plus soutenue.
Et surtout, arrêt si douleur.
Il répéta ça trois fois.
Liora leva trois fois les yeux au ciel.
À la quatrième, il dit :
— Si tu veux faire une bonne course dans trois semaines, il va falloir accepter de ne pas faire une belle séance aujourd’hui.
Elle ne répondit pas.
Puis, plus bas :
— D’accord.
Samir la regarda.
— Vrai d’accord ?
— Oui.
— Lequel ?
— Le deuxième.
— Acceptable.
Il partit voir un autre groupe.
Liora resta assise, la béquille contre son genou, ses chaussures de piste encore aux pieds.
— Une course intelligente, dit-elle.
— Pardon ?
— Je vais faire une course intelligente. Voilà. C’est dit.
Elle fit aussitôt une grimace profonde.
— Mon Dieu.
— Quoi ?
— J’ai l’impression d’avoir vieilli de trente ans.
Je la regardai.
Elle avait les cheveux un peu échappés de son élastique, la joue marquée par le vent, une chevillère noire, une expression de contrariété immense, et le regard brillant de quelqu’un qui venait de céder sans se rendre.
— Tu as l’air très contrariée par ta propre maturité.
— Je le suis.
— Ça te va plutôt bien.
Elle tourna la tête vers moi.
Le silence changea. Très légèrement.
Il y eut le stade autour. Les autres.
Samir. Les bruits de chaussures.
Le vent.
Rien d’intime, normalement.
Pourtant, sa main vint se poser sur le banc, entre nous.
Pas sur la mienne.
À côté.
Je regardai.
Puis je posai la mienne assez près pour que nos doigts se touchent.
Geste minuscule. Ridicule.
Absolument considérable.
Elle sourit sans me regarder.
— On fait quoi, là ?
— On touche des doigts sur un banc public.
— Très technique.
— Je décris les faits.
— Et hier ?
Je respirai.
Son doigt ne bougea pas.
Le mien non plus.
— Hier, on a dépassé le stade du banc public.
Elle eut un rire bas.
— Réponse de survivant.
— C’est ma spécialité.
Elle regarda nos mains.
— Je ne sais pas comment on fait.
Je sentis mon cœur se calmer. Un peu.
Parce qu’elle l’avait dit.
Parce que je n’étais pas seul avec cette phrase.
— Moi non plus.
— Ça te fait peur ?
— Oui.
Elle hocha la tête.
— Moi aussi.
Je la regardai.
— Toi ?
— Oui.
— Tu as l’air moins…
— Moins quoi ?
— Moins moi.
Elle sourit.
— Je suis terrifiée plus vite. Ça donne une impression de courage.
Je ris doucement.
— C’est possible.
Elle bougea son doigt contre le mien.
Un vrai contact maintenant.
Simple.
— On peut faire lentement ?
La question semblait lui coûter.
Lentement n’était pas sa langue habituelle.
Je répondis :
— Oui.
— Sans disparaître ?
Je la regardai.
Elle ne plaisantait pas. Pas entièrement.
— Oui.
Elle hocha la tête.
— D’accord.
Puis elle ajouta :
— Mais pas trop lentement non plus. Je reste moi.
— J’avais cru comprendre.
— Très bien.
Son téléphone vibra.
Elle le prit.
— Mon père.
Elle lut.
Puis soupira.
— « Compte rendu ? »
— Il met un point d’interrogation ?
— Oui.
— Donc il progresse.
— Je vais lui envoyer : vivante, contrariée, pas aggravée.
— C’est précis.
Elle tapa. Puis s’arrêta.
— Et toi, tu fais quoi cet après-midi ?
— Texte d’exposition.
— Tu as avancé ?
— Un peu.
— Tu veux m’en parler ?
La question était douce.
Et surtout, elle restait une question.
— Plus tard.
— D’accord.
Pas de déception visible. Pas d’insistance.
Une petite victoire.
Elle rangea son téléphone.
— Tu vois, moi aussi je peux ne pas monter sur le muret.
— Très belle métaphore.
— Merci. Je l’ai blessée moi-même.
Le vent soulevait légèrement les cheveux de Liora.
Son doigt était toujours contre le mien.
Rien n’était réglé.
Sa cheville existait. Le championnat existait. Mon texte existait.
Le baiser aussi.
Sans mode d’emploi. Sans déclaration.
Sans case.
Mais Liora avait couru vingt mètres sans tricher, ce qui, dans son monde, ressemblait peut-être à un exploit plus grand qu’un record.
Et moi, je n’avais pas dit « je te l’avais dit ».
Personne n’avait applaudi ça non plus.
Décidément, les progrès importants manquaient souvent de public.
Quand elle remit sa veste, elle s’appuya sur la béquille sans faire semblant de ne pas en avoir besoin.
Je pris son sac.
Elle ne protesta pas. Pas tout de suite.
Puis, au bout de trois pas, elle dit :
— Je te laisse le porter seulement parce que je fais une course intelligente.
— C’est cohérent.
— Et parce que tu as l’air content.
— Je maîtrise très bien mon visage.
— Pas du tout.
Nous sortîmes du stade. Plus lentement qu’à l’aller.
Elle ne s’énerva pas contre le rythme.
Enfin, moins.
À l’entrée, elle s’arrêta une seconde pour regarder la piste derrière elle.
Puis elle reprit la marche.
— Je vais courir autrement, dit-elle.
On aurait dit qu’elle l’annonçait autant à elle-même qu’à moi.
— D’accord.
— Intelligemment.
Elle grimaça aussitôt.
— Horrible.
— Très mature.
— Tais-toi.
Je souris.
Elle aussi.
Sa béquille frappa doucement le trottoir.
Un rythme nouveau.
Pas le sien. Pas encore.
Mais elle avançait.
Sans disparaître.
Et moi, à côté, j’essayais d’apprendre la même chose.