Le bruit d'à côté
Chapitre 4 | Récidive
J’achetai de quoi sécuriser le balcon.
Vraiment.
Pas une chaise.
Pas des cartons.
Pas une caisse de carnets que même un lapin aurait pu contourner avec un minimum de motivation.
Une vraie protection.
Enfin, ce que le magasin de bricolage le plus proche appelait une vraie protection, c’est-à-dire un rouleau de grillage souple, des attaches en plastique, deux tendeurs, et une notice qui semblait avoir été traduite par quelqu’un qui n’avait jamais vu de balcon.
Je rentrai chez moi avec l’ensemble sous le bras, l’air d’un homme responsable.
Eugène m’attendait près de la porte.
Assis.
Droit.
Silencieux.
Comme s’il avait déjà été informé de mes intentions.
— Ne commence pas.
Il cligna des yeux.
Trop lentement.
Je posai le sac sur la table basse, retirai mon manteau et déballai le contenu avec une concentration excessive. Le grillage se déroula d’un coup sec et faillit renverser ma tasse.
Lapin sursauta dans son coin.
Moi aussi.
Eugène, lui, ne bougea pas.
Il avait la stabilité émotionnelle d’un meuble ancien.
— Tout va bien, dis-je à personne en particulier.
Lapin me regarda.
Je ne sus pas s’il me croyait.
Je passai l’heure suivante à transformer mon balcon en dispositif de prévention féline.
Je fixai le grillage contre la séparation.
Puis je le détachai.
Puis je le refixai plus haut.
Puis je réalisai qu’il baillait.
Puis je le retendis.
Puis une attache céda.
Puis j’en mis deux.
Enfin, trois.
À un moment, je me retrouvai accroupi sur le balcon, une attache entre les dents, le rouleau de grillage coincé sous un genou, en train de négocier avec le vent.
Très digne.
Très professionnel.
Un voisin du dessous sortit brièvement fumer.
Il leva les yeux.
Je fis semblant de ne pas le voir.
Il fit semblant de ne pas m’avoir vu.
Respect mutuel entre habitants d’immeuble.
Quand j’eus terminé, je reculai de deux pas pour observer le résultat.
Le balcon avait maintenant l’air d’un petit enclos improvisé pour animal délinquant.
Ce qui était techniquement exact.
Je tirai sur le grillage.
Solide.
Je poussai la séparation.
Stable.
Je testai l’espace entre le sol et le bas du filet.
Trop étroit.
Je regardai l’ensemble.
Puis Eugène, qui m’observait depuis l’intérieur à travers la baie vitrée.
— Voilà.
Il me fixa.
— Tu peux essayer, mais c’est fini.
Il se leva.
S’étira.
Puis repartit vers le canapé.
Très bien.
Message reçu.
Ou ignoré.
Avec les chats, la différence était souvent théorique.
Je passai le reste de l’après-midi à travailler sur une commande de couvertures illustrées pour une petite maison d’édition. Trois propositions d’ambiance. Une forêt. Une maison isolée. Une lumière chaude à la fenêtre.
J’aimais mieux ça que les légumes émotionnellement disponibles.
C’était moins rentable.
Évidemment.
Je travaillai presque correctement.
C’est-à-dire que je restai concentré par périodes de douze minutes avant de jeter un œil vers le balcon.
Baie vitrée fermée.
Eugène visible.
Grillage en place.
Tout allait bien.
Je sauvegardai.
Une fois.
Deux fois.
Trois fois.
Puis je reçus un mail d’un client qui commençait par :
« Petite remarque rapide. »
Mensonge.
Il n’existait aucune petite remarque rapide dans un mail professionnel.
Je l’ouvris quand même.
À la quatrième ligne, il proposait de « revisiter entièrement la direction spirituelle du visuel ».
Je fermai les yeux.
Direction spirituelle ?
D’une bannière promotionnelle ?
Je commençai à répondre avec une politesse qui me coûtait plusieurs années d’espérance de vie.
C’est à ce moment-là que j’entendis un bruit.
Pas un grand bruit.
Un frottement léger.
Puis un petit choc.
Puis rien.
Mon corps se figea avant mon cerveau.
Je tournai lentement la tête.
Le canapé était vide.
Le coussin près de la bibliothèque aussi.
Mon regard glissa vers la baie vitrée.
Ouverte.
Pas grande ouverte.
Juste assez.
Une faille.
Je restai immobile.
Non.
Impossible.
J’avais fermé ?
J’étais presque sûr d’avoir fermé.
Presque sûr n’était pas une notion acceptable quand on vivait avec Eugène.
Je me levai trop vite, cognai mon genou contre le bureau, ignorai la douleur par pure priorité dramatique, puis traversai le studio.
— Eugène ?
Rien.
Je sortis sur le balcon.
Le grillage était toujours là.
En place.
Solide.
Enfin.
Solide, sauf à un endroit.
Le coin inférieur, près du mur.
Là où la tension créait un léger écart.
Pas grand.
Juste assez pour un chat très déterminé, très mou quand il le voulait, et moralement défaillant.
Je fixai l’espace.
Puis je fixai le balcon voisin.
Silence.
Une seconde.
Deux.
Puis un rire.
Pas discret.
Pas totalement fort non plus.
Un rire étouffé, comme quelqu’un qui essayait de ne pas se faire entendre et échouait avec beaucoup de personnalité.
Liora.
Évidemment.
Ensuite, un éternuement.
Puis sa voix.
— Non, mais tu es incroyable.
Je posai lentement une main sur mon visage.
Très bien.
Récidive.
Le mot était parfait.
Eugène avait récidivé.
Après renforcement du dispositif.
Avec préméditation.
Je m’approchai de la séparation.
Je ne voyais pas encore l’intérieur de chez eux, seulement un morceau de balcon voisin, le rebord, une plante beaucoup mieux entretenue que la mienne, et le rideau de leur baie vitrée légèrement ouvert.
— Eugène, appelai-je à voix basse.
Un mouvement gris et blanc apparut.
Pas chez moi.
Bien sûr.
Chez eux.
Eugène sortit tranquillement sur leur balcon, queue haute, l’air de quelqu’un qui revenait d’une visite officielle parfaitement réussie.
Derrière lui, Liora apparut à son tour.
Elle portait un sweat trop large, un short de sport, et des chaussettes dépareillées. Ses cheveux étaient attachés au sommet de sa tête d’une manière qui semblait tenir par optimisme. Elle avait un mouchoir dans une main.
Et elle souriait.
Beaucoup trop.
— Ah, dit-elle. Bonjour.
Je regardai Eugène.
Puis elle.
Puis le grillage.
Puis Eugène.
— Bonjour.
Elle essaya de reprendre un visage sérieux.
Échec immédiat.
— Je crois que ton système a une petite faiblesse.
— J’ai remarqué.
— Très petite.
— Pas assez.
— Non.
Elle baissa les yeux vers Eugène.
— Lui, par contre, il l’a trouvée tout de suite.
Eugène s’assit devant sa baie vitrée.
Chez elle.
Comme s’il attendait qu’on lui serve quelque chose.
Je sentis un mélange très précis monter en moi.
Soulagement, parce qu’il était vivant.
Agacement, parce qu’il était vivant chez les autres.
Malaise, parce que ces autres étaient Liora.
Et parce qu’elle avait l’air sincèrement contente.
Ce qui compliquait tout.
— Je suis désolé, dis-je.
— Tu t’excuses beaucoup.
— Mon chat entre chez toi.
— Chez moi, oui.
— Sans invitation.
— Là, c’est discutable.
Je la regardai.
— Tu l’avais invité ?
Elle caressa doucement la tête d’Eugène.
Eugène ferma les yeux.
Traître absolu.
— Pas officiellement.
— Donc non.
— Mais je pense qu’il s’est senti attendu.
— Il ne faut pas l’encourager.
— C’est difficile. Il a une tête qui encourage toute seule.
Je ne pus pas vraiment contester.
C’était aussi son arme principale.
Eugène avait la tête d’un animal innocent même quand il démontait méthodiquement votre vie sociale.
Je m’appuyai contre la rambarde, prudemment. Le grillage séparait maintenant nos balcons d’une manière absurde. Comme une frontière installée trop tard entre deux pays déjà en négociation.
Liora était de l’autre côté.
Pas trop près.
Pas dans mon couloir.
Pas face à moi dans une cage d’escalier trop étroite.
Le balcon créait une distance étrange.
Assez proche pour parler.
Assez loin pour respirer.
Je pouvais la regarder sans avoir l’impression qu’elle venait d’entrer directement dans mon espace vital avec ses clés, son sac, sa voix et son allergie sélective.
C’était plus simple.
Un peu.
— Il est venu vite ? demandai-je.
— Très.
— Depuis combien de temps il est là ?
Elle regarda vers l’intérieur de son appartement.
— Trois minutes.
— Et tu l’as laissé entrer ?
— Il était déjà entré.
— Liora.
Le prénom sortit avant que je puisse le retenir.
Elle se redressa légèrement.
Pas vexée.
Plutôt amusée.
— Oui ?
Je regrettai immédiatement.
Dire son prénom donnait à la scène une familiarité que je n’avais pas validée en interne.
— Je veux dire… il ne faut pas.
— Je sais.
— Tu es allergique.
— Oui.
— Ton père va me tuer.
— Il ne te tuera pas.
— Il va me juger.
— Ça, oui.
— Longtemps ?
— Probablement.
Très bien.
Honnête.
Elle éternua soudain.
Une fois.
Puis leva la main.
— Ça va.
— Tu n’avais même pas entendu ma question.
— Je l’ai anticipée.
— C’est inquiétant.
— Non, c’est efficace.
Elle se moucha rapidement, puis se pencha vers Eugène.
— Tu vois, lui, il ne dramatise pas.
— Lui ne comprend pas les conséquences.
— Ou alors il les comprend et il s’en fiche.
— C’est pire.
— C’est plus félin.
Je devrais être en colère, pensai-je.
Ou au moins plus ferme.
Je devrais récupérer Eugène, reboucher la faille, m’excuser auprès de ses parents, installer un dispositif digne d’une prison haute sécurité et reprendre ma vie normale.
Sauf que Liora était de l’autre côté du grillage, en chaussettes dépareillées, avec mon chat à ses pieds, et qu’elle parlait comme si cette intrusion répétée était une évidence du monde.
Et je ne savais pas quoi faire de l’étrange soulagement que cela provoquait.
— Tu es toujours aussi dramatique avec lui ? demanda-t-elle.
— Je ne suis pas dramatique.
Elle baissa les yeux vers le grillage.
Puis vers l’espace où Eugène était passé.
Puis vers moi.
— Aurèl.
Encore.
Mon prénom, utilisé comme argument complet.
— J’ai sécurisé le balcon parce que mon chat a failli tomber de quatre étages.
— Il n’a pas failli tomber. Il a changé d’appartement.
— Par un balcon.
— Avec succès.
— Ce n’est pas parce qu’une catastrophe n’a pas eu lieu qu’il faut féliciter le protocole.
Elle me fixa une seconde.
Puis rit.
Pas un rire moqueur.
Je le compris avant même de l’analyser.
Elle ne riait pas de moi comme de quelqu’un de ridicule.
Elle riait parce qu’elle trouvait ma panique lisible.
Peut-être même logique, à sa manière.
Drôle.
Pas méprisable.
La nuance était minuscule.
Elle comptait énormément.
Je détournai les yeux vers Eugène pour éviter qu’elle remarque que je venais de remarquer ça.
— En plus, ajoutai-je, il a déjà recommencé. Donc il va recommencer, encore.
— Peut-être qu’il a juste besoin de me voir régulièrement.
— Non.
— Tu dis non très vite.
— Parce que la phrase ne méritait pas plus d’analyse.
— Dur.
— Réaliste.
— Tu devrais le laisser décider.
— C’est exactement ce que je ne devrais jamais faire.
Elle sourit en coin.
— Tu n’aimes pas laisser les choses décider toutes seules, hein ?
La question arriva doucement.
Trop doucement pour elle.
Ou trop précisément.
Je sentis quelque chose se refermer un peu dans mon torse. Une réaction.
Défense automatique.
— J’aime éviter que mon chat meure ou rende ma voisine malade.
— Ta voisine ?
— Tu habites à côté.
— C’est vrai.
Elle avait l’air satisfaite d’une victoire que je ne comprenais pas.
Eugène choisit ce moment pour se lever, entrer dans son appartement, puis disparaître de mon champ de vision.
Mon corps se tendit.
— Eugène.
— Il va juste boire, dit Liora.
— Boire quoi ?
— De l’eau.
— Où ?
— Dans un bol.
— Tu lui as donné un bol ?
Elle se figea une demi-seconde.
— Non…
Silence.
— Liora.
— Peut-être.
Je posai les deux mains sur la rambarde.
— Il ne faut pas servir les animaux qui entrent illégalement chez toi.
— Je ne l’ai pas nourri.
— Tu lui as donné de l’eau.
— Je ne l’ai pas nourri.
— C’est une hospitalité.
— Tu veux que je laisse ton chat mourir de soif à deux mètres de chez toi ?
— Il était chez moi il y a cinq minutes.
— On ne sait pas ce qu’il a vécu pendant le trajet.
Je la regardai.
Elle se mordit l’intérieur de la joue pour ne pas rire.
Échec.
Elle rit quand même.
Et, contre toute logique, je sentis ma bouche bouger.
Un peu.
Très peu.
Un sourire incomplet.
Probablement invisible.
Elle le vit.
Évidemment.
Son visage s’éclaira.
— Ah.
— Quoi ?
— Rien.
— Ce n’était pas un sourire.
— Je n’ai rien dit.
— Tu allais le dire.
— Non.
— Si.
— J’allais dire que tu as l’air moins en colère quand tu fais ça.
— Je ne suis pas en colère.
— Non. Tu es inquiet avec des bords secs.
Je restai silencieux.
Formulation scandaleusement précise.
Je n’aimais pas ça.
Ou alors j’aimais trop qu’elle soit capable de remarquer.
— Tu as une façon très libre de décrire les gens, dis-je.
— Et toi tu as une façon très compliquée de ne pas dire les choses.
— Je dis les choses.
— En trois mots maximum.
— Efficacité.
— Protection.
Cette fois, je ne répondis pas.
Parce qu’il n’y avait rien à répondre sans ouvrir une porte que je n’avais pas encore regardée correctement.
À l’intérieur de son appartement, quelque chose bougea.
Une voix grave traversa l’air.
— Liora ?
Je me redressai immédiatement.
Le père.
Évidemment.
Toutes les scènes avec Liora semblaient équipées d’un mécanisme d’alerte paternelle.
Elle se retourna vers l’intérieur.
— Oui ?
— Tu es sur le balcon ?
— Oui !
— Pourquoi ?
Elle hésita.
Mauvais signe.
Je le vis de dos.
Ses épaules montèrent très légèrement.
— Pour prendre l’air.
Silence.
Je fermai les yeux.
Mensonge catastrophique.
Elle était en short et sweat, avec un mouchoir dans la main, debout à côté d’un bol d’eau probablement destiné à mon chat clandestin.
Prendre l’air.
Très solide.
La voix du père reprit.
Plus proche.
— Il y a encore le chat ?
Liora tourna la tête vers moi.
Ses yeux s’écarquillèrent.
Comme si j’étais responsable de la réponse.
Ce qui était techniquement vrai.
Socialement injuste.
Je secouai très légèrement la tête.
Elle fit un geste de la main vers le bas, probablement pour me dire de ne pas paniquer.
C’était exactement le genre de geste qui faisait paniquer.
— Non, dit-elle.
Silence.
Eugène ressortit à ce moment précis sur le balcon.
Il miaula.
Fort.
Trés fort.
Je fermai les yeux.
Liora aussi.
Long silence.
La voix du père devint plus grave.
— Liora.
Elle inspira.
— Alors, définition de « là »…
Je portai une main à mon front.
Complice.
J’étais devenu complice.
Sans avoir bougé de mon balcon.
Le père apparut partiellement derrière elle, à l’intérieur. Je ne le vis pas entièrement, seulement sa silhouette au-delà de la baie vitrée, droite, solide, immédiatement préoccupée.
Son regard passa de Liora à Eugène.
Puis d’Eugène à moi.
À travers le grillage.
Moi, debout sur mon balcon.
Mains vides.
Visage probablement coupable.
Mon chat chez lui.
Deuxième fois.
— Bonjour, monsieur, dis-je.
Pourquoi.
Pourquoi avais-je parlé.
Il resta immobile une seconde.
Puis répondit avec cette gravité tranquille qui donnait envie de présenter ses papiers d’identité.
— Bonjour, Aurèl.
Il connaissait mon prénom.
Très bien.
Le dossier avançait.
— Je suis désolé, repris-je. J’avais sécurisé le balcon, mais il a trouvé un passage.
— Je vois cela.
Phrase simple.
Condamnation complète.
Liora se plaça légèrement devant Eugène.
Comme si elle pouvait dissimuler huit kilos et demi de chat derrière ses mollets.
— Papa, ça va. Il n’est là que depuis deux minutes.
— Sept, corrigeai-je par réflexe.
Elle me lança un regard.
Trahison.
Le père tourna les yeux vers moi.
Erreur.
J’aurais dû mentir.
Ou me taire.
Me taire était une compétence que je maîtrisais généralement très bien.
Liora reprit vite :
— Et je n’ai presque pas éternué.
Son père la regarda.
Elle éternua.
Une fois.
Parfait.
Un timing d’une cruauté rare.
— Presque, répéta-t-il.
— C’est la poussière.
— Sur le balcon ?
— L’air urbain est très complexe.
Je baissai la tête pour cacher un sourire.
Raté.
Je sentis le regard de Liora sur moi.
Elle avait gagné quelque chose.
Je ne savais pas quoi.
Mais elle l’avait gagné.
Le père soupira.
Pas un soupir excédé.
Plutôt le soupir d’un homme qui voyait une situation absurde se transformer en précédent juridique.
— Le chat doit rentrer chez lui.
— Oui, répondis-je immédiatement.
Trop vite.
— Bien.
Il recula d’un pas, puis pointa Liora avec une autorité calme.
— Et toi, tu te laves les mains après.
— Oui.
— Et pas ce visage.
— Papa.
— Liora.
— Je sais.
— Tu sais et tu fais quand même.
Elle ouvrit la bouche.
La referma.
Parce que, pour une fois, il avait résumé la situation avec une précision difficile à attaquer.
Le père disparut à l’intérieur.
Pas complètement.
On sentait encore sa présence.
Comme une administration dans la pièce voisine.
Liora attendit deux secondes, puis se tourna vers moi.
— Bon.
— Bon.
— Il faut qu’on rende le fugitif.
— Oui.
Eugène était assis entre nous, côté Liora, l’air parfaitement satisfait d’avoir mobilisé trois humains adultes ou presque adultes autour de sa personne.
Elle s’accroupit.
— Eugène.
Il la regarda.
— Il faut rentrer.
Il cligna des yeux.
— Tu vois, dit-elle, il comprend.
— Il n’a pas bougé.
— Il réfléchit.
— Il désobéit lentement.
Elle tendit une main vers lui.
Eugène frotta sa tête contre ses doigts.
Je regardai le geste.
Elle avait la main légère.
Contrairement à ce que j’aurais imaginé d’elle, elle ne caressait pas vite.
Pas trop fort.
Elle suivait le mouvement du chat, le laissait venir, puis repartait doucement entre les oreilles.
Eugène ferma les yeux.
Je ne sus pas pourquoi ce détail m’arrêta.
Peut-être parce qu’elle bougeait tout le temps.
Et que là, pendant quelques secondes, elle ralentissait pour lui.
Pour mon chat.
Le chat qui l’obligeait à se moucher toutes les trois minutes.
— Tu peux le faire passer ? demandai-je.
— Par-dessus ?
Je regardai la séparation.
Le grillage.
Le vide.
Le quatrième étage.
Mon estomac répondit avant moi.
— Non.
Elle sourit.
— Je plaisante.
— Ne plaisante pas avec les hauteurs et les chats.
— Noté.
Elle se leva et ouvrit un peu plus le passage près du bas du grillage, là où Eugène avait dû se faufiler. Je me penchai de mon côté pour maintenir la structure et éviter qu’il décide soudainement de tester une troisième option plus dramatique.
Nous nous retrouvâmes tous les deux accroupis de part et d’autre de la séparation.
Le grillage entre nous.
Eugène au milieu.
Liora d’un côté.
Moi de l’autre.
Une scène parfaitement normale.
— Allez, Eugène, dit-elle doucement. Chez toi.
Il ne bougea pas.
— Eugène, appelai-je.
Il me regarda.
Très calme.
— Viens.
Il resta assis.
Liora pencha la tête.
— Il t’écoute toujours comme ça ?
— Oui.
— Impressionnant.
— Merci.
— On sent l’autorité.
— Je vais le porter.
— Attends.
Elle tendit la main vers l’intérieur de son appartement, attrapa quelque chose que je ne vis pas, puis revint avec un petit bout de tissu.
Une chaussette.
Probablement la sienne.
Celle de l’incident originel.
— Tu as gardé la preuve ? demandai-je.
— C’est ma chaussette.
— Une pièce à conviction.
— Une relique.
— Tu es inquiétante.
— Tu es jaloux parce qu’il l’aime bien.
— De ta chaussette ?
— De notre lien.
— Votre lien est textile.
Elle agita légèrement la chaussette devant Eugène.
Le chat suivit le mouvement des yeux.
Puis, avec une lenteur arrogante, il se leva.
Un pas.
Deux.
Il passa son museau dans l’ouverture.
Je retins presque mon souffle.
Liora lui parla doucement.
— Voilà. Très bien. On coopère. On évite les drames. On rentre chez soi comme un citoyen responsable.
— Ce n’est pas un citoyen.
— Pas encore.
Eugène se glissa enfin sous le grillage, du côté de mon balcon, avec une souplesse insultante compte tenu de son volume.
Je l’attrapai dès qu’il fut assez près.
Il se laissa faire, avec l’expression d’un roi provisoirement déplacé par son personnel.
Je le serrai contre moi.
Pas trop fort.
Juste assez pour vérifier qu’il était là.
Chaud.
Lourd.
Indifférent.
Mon cœur ralentit un peu.
Je levai les yeux vers Liora.
Elle me regardait déjà.
Pas avec son sourire large habituel.
Avec quelque chose de plus petit.
Plus attentif.
Ça dura une seconde.
Puis elle éternua.
La réalité revint.
— Désolé, dis-je encore.
Elle agita la main.
— Ça va.
— Tu dis toujours ça.
— Et toi tu t’excuses toujours.
— Parce que mon chat t’attaque immunologiquement.
— Il m’a choisie.
— Ton système respiratoire n’est pas d’accord.
— Il s’adaptera.
— Ce n’est pas comme ça que ça marche.
— Peut-être que si.
— Non.
— Tu n’es pas médecin.
— Toi non plus.
— Mais moi, je connais Eugène.
Je baissai les yeux vers le chat dans mes bras.
— Depuis hier.
— Les grandes histoires commencent vite.
— Ce n’est pas une grande histoire.
Elle sourit.
— Pas encore.
Encore ce pas encore.
Décidément.
Elle le lançait comme on laisse une porte entrouverte.
Moi, je restais devant avec un extincteur, un plan d’évacuation et des doutes.
À l’intérieur de son appartement, son père toussa.
Pas une vraie toux.
Une toux de rappel.
Liora leva les yeux au ciel.
— Je dois y aller avant qu’il vienne nous lire le règlement sanitaire de l’immeuble.
— Il en a un ?
— Non, mais il peut l’écrire avant ce soir.
Je faillis sourire.
Cette fois, je n’eus pas le temps de le cacher complètement.
Elle le vit.
Encore.
— À plus tard, Aurèl.
— À plus tard.
Elle resta une seconde de plus.
Puis elle ajouta :
— Et renforce le bas.
Je regardai l’ouverture.
— Oui.
— Parce qu’il est malin.
— Il est obstiné.
— Comme toi.
— Je ne passe pas sous les grillages des voisins.
— Pas encore.
Je la fixai.
Elle sourit, ravie de sa propre absurdité, puis rentra chez elle en refermant la baie vitrée derrière elle.
Le rideau bougea.
Sa silhouette disparut.
Puis j’entendis, plus étouffé :
— Oui, papa, je vais me laver les mains.
Une pause.
— Non, je n’ai pas mis mon visage sur son pelage.
Une autre pause.
— Mais c’est une phrase bizarre quand même.
Je restai sur le balcon, Eugène dans les bras, à écouter malgré moi.
Pas par curiosité malsaine.
Enfin.
Pas uniquement.
Le père répondit quelque chose que je ne distinguai pas. Liora protesta. Un tiroir s’ouvrit. De l’eau coula probablement dans la cuisine ou la salle de bain.
La vie reprenait de l’autre côté du mur.
De l’autre côté du balcon.
Je baissai les yeux vers Eugène.
— Tu comprends que tu es en train de créer un problème ?
Il posa sa tête contre mon avant-bras.
Geste doux.
Manipulation évidente.
Je rentrai dans le studio.
Refermai la baie vitrée.
À clé.
Puis, par prudence, tirai légèrement le rideau.
Eugène sauta de mes bras dès que je le posai au sol. Il alla directement vers son coussin, tourna deux fois sur lui-même, et s’installa comme si rien de notable ne venait de se produire.
Lapin, depuis son coin, le regardait avec une expression que je choisis d’interpréter comme du mépris.
— Oui, dis-je. On est d’accord.
Je retournai sur le balcon avec des attaches supplémentaires, réparai le bas du grillage, ajoutai deux couches, puis une troisième.
Quand ce fut terminé, l’ensemble ressemblait encore moins à une installation discrète.
Très bien.
Je sacrifiais l’esthétique à la survie.
Je rentrai, me lavai les mains, puis retournai à mon bureau.
Le mail du client était toujours ouvert.
« Revisiter entièrement la direction émotionnelle du visuel. »
Je fixai l’écran.
Puis regardai Eugène.
Puis la baie vitrée.
Puis le mur de droite.
Derrière, j’entendis Liora rire de nouveau.
Un rire court.
Suivi d’une remarque de son père, plus grave.
Puis sa voix à elle, rapide, vivante, impossible à ignorer.
Je posai les doigts sur le clavier.
Ne tapai rien.
Cette fois, le silence du studio n’était plus exactement le même.
Il y avait une sorte de passage dedans.
Un endroit nouveau par lequel le monde pouvait entrer.
Je n’étais pas sûr d’aimer ça.
Je n’étais pas sûr de ne pas aimer ça.
Je regardai Eugène, déjà à moitié endormi, parfaitement innocent dans son mensonge général.
— Cette situation ne va pas rester un accident, hein ?
Il ouvrit un œil.
Le referma.
Aucune réponse.
Évidemment.