Le bruit d'à côté
Chapitre 3 | Allergie sélective
Le lendemain matin, je sécurisai le balcon.
Enfin.
Je tentai de sécuriser le balcon.
Nuance importante.
À neuf heures dix, après quatre heures et demie d’un sommeil approximatif et deux cafés trop rapides, je me retrouvai debout devant ma baie vitrée, les bras croisés, en train d’observer le lieu du crime.
Le balcon n’avait pas changé.
Évidemment.
Deux mètres carrés de carrelage froid. Une chaise pliante. Une plante qui survivait par pure rancune. La rambarde. La séparation avec l’appartement voisin.
Basse.
Beaucoup trop basse.
La veille encore, elle m’avait semblé normale. Un élément architectural banal. Une frontière claire entre deux espaces de vie. Une ligne simple que tout être vivant raisonnable pouvait comprendre.
Eugène avait visiblement interprété cette séparation comme une invitation.
Je regardai le passage possible.
Le rebord.
L’espace entre les barreaux.
L’angle contre le mur.
Je plissai les yeux.
Un chat de taille moyenne aurait pu passer avec un peu de souplesse.
Eugène n’était pas de taille moyenne.
Eugène était une créature imposante, sûre d’elle, construite comme un coussin diplomatique.
Et pourtant.
Il était passé.
Je me retournai vers lui.
Il était assis au milieu du salon, dans un rayon de lumière, occupé à se lécher une patte avec la concentration tranquille d’un individu qui avait traversé une frontière internationale et n’avait pas été arrêté.
— Tu te rends compte de ce que tu as fait ?
Il leva à peine les yeux.
Aucun remords.
Très bien.
Je pris un carnet sur la table basse et notai :
« Balcon. Risque de récidive. »
Puis je m’arrêtai.
Je venais vraiment d’écrire ça.
Dans un carnet.
À propos d’un chat.
Je posai la pointe du stylo sur la page.
Ajoutai quand même :
« Capacité de saut supérieure aux prévisions. »
Parce que c’était vrai.
Il fallait rester scientifique.
Je sortis sur le balcon avec un mètre, deux cartons vides, une chaise, une caisse de vieux carnets et un niveau de détermination qui aurait probablement mieux servi à ma déclaration d’impôts.
Je mesurai la séparation.
Puis la hauteur de la rambarde.
Puis la largeur de l’appui.
Puis l’espace au sol entre la chaise et le mur.
Je dessinai un schéma.
Un vrai.
Avec des flèches.
Trajet probable d’Eugène.
Zone de propulsion.
Point de réception.
Angle d’infiltration.
Je contemplai mon croquis.
On aurait dit le plan d’évasion d’un prisonnier dans un film beaucoup trop sérieux.
Je rajoutai un point d’interrogation près de la plante.
La plante avait peut-être servi d’appui.
Complice végétale.
Je la déplaçai immédiatement à l’intérieur.
Elle ne protesta pas.
C’était déjà ça.
Ensuite, je plaçai la chaise contre la séparation.
Mauvaise idée.
Elle créait une marche.
Je l’enlevai.
Je mis les cartons.
Encore pire.
Un escalier.
Je retirai les cartons.
Je posai la caisse de carnets.
Eugène, attiré par l’idée qu’un nouvel élément de mobilier venait d’apparaître dans son royaume, sortit sur le balcon avec une lenteur calculée.
— Non.
Il s’arrêta.
Me regarda.
Regarda la caisse.
Regarda la séparation.
Je reconnus immédiatement cette expression.
Calcul.
Projet.
Désastre en préparation.
— Non, répétai-je.
Il avança d’un pas.
Je plaçai mon pied devant lui.
Il regarda mon pied comme si l’obstacle était intellectuellement décevant.
— Tu ne vas pas recommencer.
Il s’assit.
Devant moi.
Très droit.
Très calme.
Le genre de calme qui ne rassure jamais chez les chats.
Je notai mentalement :
Obstacle humain efficace à court terme.
Peu viable professionnellement.
Je ne pouvais pas passer le reste de ma vie debout sur le balcon à faire barrage avec une jambe pendant qu’une cliente me demandait si une aubergine pouvait être plus inclusive.
Je rentrai la caisse.
Puis je fermai la baie vitrée.
À clé.
Eugène posa une patte contre la vitre.
Moi aussi, presque.
De l’autre côté, le balcon voisin était vide.
Rideau tiré.
Pas de voix.
Pas de père.
Pas de fille allergique ravie.
Je restai quand même quelques secondes à regarder.
Pas longtemps.
Juste assez pour vérifier que la scène de la veille avait bien eu lieu.
Parce qu’au réveil, certains événements prenaient une texture étrange. Ils semblaient appartenir à une heure illégale de la nuit, donc moins réels. Comme les idées qu’on trouve géniales à trois heures du matin et qu’on supprime prudemment le lendemain.
Sauf qu’Eugène avait vraiment disparu.
Liora avait vraiment dit qu’il pouvait revenir quand il voulait.
Son père avait vraiment précisé que non.
Et moi, j’avais vraiment parlé des murs fins.
Je fermai les yeux.
Pourquoi.
Pourquoi avais-je dit ça.
Je passai la matinée à travailler par petit à coups.
Correction client.
Sauvegarde.
Regard vers Eugène.
Déplacement d’un tabouret.
Correction.
Regard vers le balcon.
Mail.
Panique légère.
Nouvelle sauvegarde.
Lapin, depuis son coin, semblait vivre cette agitation avec un mélange de prudence et de déception. Il avait reçu son foin, son eau, et la promesse qu’aucun changement architectural majeur ne concernerait son territoire.
Il ne me croyait pas.
À midi, je décidai de descendre vérifier le courrier.
Décision simple.
Banale.
Socialement sans danger.
Enfin, normalement.
Je pris mes clés, mon téléphone, puis m’arrêtai devant la baie vitrée.
Eugène dormait maintenant sur le canapé.
Ou faisait semblant.
Je savais reconnaître un chat qui dormait vraiment.
Là, il gardait une oreille légèrement orientée vers moi.
Simulation.
— Je reviens dans trois minutes.
Il ne bougea pas.
— Si tu ouvres une fenêtre tout seul, je déménage.
Toujours rien.
Je sortis.
Le couloir avait son odeur habituelle. Un mélange de poussière tiède, de lessive, de vieux bois et de repas préparés quelque part derrière une porte. La lumière du jour rendait tout moins dramatique que la veille.
Le palier.
Les deux portes.
La mienne.
La leur.
Je ne regardai pas.
Enfin, pas directement.
Un peu.
La porte de Liora était fermée. Calme. Normale. Aucune chaussette mâchouillée en évidence. Aucune trace d’incident diplomatique.
Je descendis l’escalier.
Deux étages.
Puis trois.
Je récupérai une facture, une publicité pour une pizzeria, et une enveloppe adressée à l’ancien locataire, qui continuait visiblement de vivre dans mon appartement malgré son départ.
Je remontais déjà quand la porte de l’immeuble s’ouvrit en bas avec un bruit sec.
Des pas rapides.
Très rapides.
Je n’eus pas besoin de voir pour savoir.
Mon cerveau fit immédiatement le lien.
Pas.
Rythme.
Impact légèrement trop énergique sur les marches.
Liora.
Elle apparut au tournant de l’escalier avec un sac de sport sur l’épaule, une veste ouverte, les cheveux attachés plus correctement que la veille mais quand même pas totalement, et une gourde coincée sous le bras. Elle montait comme si les escaliers étaient un obstacle personnellement insultant.
Elle leva les yeux.
Me vit.
S’arrêta.
Enfin, ralentit.
Chez elle, s’arrêter semblait être une version locale de ralentir.
— Aurèl !
Mon prénom rebondit dans la cage d’escalier.
Je me figeai une marche au-dessus.
Elle avait retenu mon prénom.
Normal.
Je lui avais dit.
Ce n’était pas une information intime.
Les gens retenaient des prénoms tous les jours sans que cela nécessite un brief.
— Salut, dis-je.
Réponse brillante.
Elle arriva à mon niveau, légèrement essoufflée, mais pas comme quelqu’un de fatigué. Elle dégageait une chaleur de dehors, de mouvement, d’air froid et de vitesse.
Je regardai son sac.
Puis ses chaussures.
Puis de nouveau le sac.
Analyse immédiate.
Entraînement.
Sport.
Départ ou retour ?
Elle avait l’air de partir.
Ou de revenir.
Ou de vivre dans un état permanent de transition entre deux lieux.
— Comment va Eugène ? demanda-t-elle.
Pas bonjour.
Pas « ça va ».
Eugène.
Évidemment.
— Il va bien.
— Il a bien dormi ?
Je la regardai.
— Je crois.
— Tu crois ?
— Je ne l’ai pas interrogé.
Elle sourit.
Trop vite.
Comme si elle attendait exactement ce genre de réponse.
— Dommage. Il aurait sûrement eu des choses à dire.
— Probablement contre son avocat.
— Il en a un ?
— Lui-même.
— Logique.
Elle rajusta la sangle de son sac sur son épaule, tout en fouillant dans une petite poche avec l’autre main. Elle réussissait à parler, respirer, chercher quelque chose et rester attentive en même temps.
Inquiétant.
Moi, il m’arrivait de perdre le fil d’une conversation parce qu’une notification apparaissait sur mon téléphone.
— J’ai pensé à lui ce matin, dit-elle.
— À Eugène ?
— Oui.
— D’accord.
Je ne savais pas ce qu’on répondait à une voisine qui annonçait avoir pensé à votre chat après l’avoir rencontré à trois heures du matin dans le cadre d’une violation de domicile.
Merci ?
Toutes mes condoléances ?
Veuillez consulter ?
Elle continua sans attendre mon autorisation.
— Je pense que c’était une rencontre importante.
Je clignai des yeux.
— Importante.
— Oui.
— Avec mon chat.
— Oui.
Je regardai autour de moi.
La cage d’escalier.
Les boîtes aux lettres.
Le carrelage usé.
Le néon un peu triste.
Rien dans le décor ne semblait prêt à soutenir une tel déclaration.
— Il est entré chez vous par effraction, rappelai-je.
— Chez moi.
— Chez vous.
— Chez moi aussi, techniquement.
— D’accord. Chez toi.
Elle sourit encore.
Je regrettai immédiatement d’avoir cédé sur ce point.
— Et justement, reprit-elle, il aurait pu aller n’importe où. Il a choisi notre balcon. Notre salon. Ma chaussette.
— La chaussette était peut-être l’objectif principal.
— Tu crois ?
— Je préfère ne pas sous-estimer ses motivations criminelles.
Elle rit, puis porta rapidement une main à son nez.
Je me raidis.
— Ça va ?
— Oui.
— Tu es sûre ?
— Oui.
Elle renifla.
— Enfin, je suis allergique, donc « ça va » a une définition un peu souple.
Très bien.
Nous y étions.
Le dossier sanitaire.
Je me redressai légèrement, comme si mon corps pouvait devenir plus responsable par posture.
— Je suis vraiment désolé pour hier. Je vais sécuriser le balcon. J’ai commencé. Enfin, j’ai essayé. Je dois acheter quelque chose de plus… solide.
— Quoi, tu as mis une chaise ?
Je ne répondis pas assez vite.
Son visage s’éclaira.
— Tu as mis une chaise.
— Temporairement.
— Deux ?
— Pas exactement.
— Des cartons ?
Je détournais les yeux.
Elle éclata de rire.
Pas longtemps, parce qu’elle éternua juste après.
Une fois.
Puis elle leva un doigt.
— Rien à voir.
— Ça a l’air très en lien.
— Non, ça c’est la cage d’escalier. Il y a de la poussière.
— Bien sûr.
— Et peut-être un peu Eugène dans ma mémoire immunitaire.
Je la regardai.
— Ta mémoire immunitaire ?
— Oui.
— C’est un concept médical ?
— Aucune idée.
Parfait.
J’imaginais déjà le père ouvrant la porte au même moment.
Sa fille en tenue de sport, dans l’escalier, expliquant à son voisin que son système immunitaire gardait un souvenir émotionnel de son chat.
Moi, à côté.
Propriétaire du chat.
Sans emploi stable.
Danger sanitaire.
À surveiller plus activement.
— Plus sérieusement, dit-elle, je suis vraiment allergique aux chats.
— Oui, j’avais compris.
— Pas une allergie dramatique à mourir sur place.
— Ton père a parlé d’asthme.
— Mon père parle toujours comme si le monde préparait un dossier contre nous.
Je ne pus pas m’empêcher de sourire.
Très peu.
Un accident.
Elle le vit.
Encore.
— Il t’a fait peur ?
— Non.
Mensonge.
— Aurèl.
Elle disait mon prénom avec une facilité dérangeante.
Comme si elle avait déjà le droit de l’utiliser pour contester mes réponses.
— Un peu, admis-je.
— Il fait ça à tout le monde. Même au facteur. Une fois, le facteur a sonné pour un colis, mon père lui a demandé s’il avait bien fermé la porte de l’immeuble en entrant.
— Il avait bien fermé ?
— Non.
— Donc il avait raison.
Elle ouvrit la bouche.
La referma.
Puis pointa un doigt vers moi.
— Ne prends pas son parti.
— Je constate.
— Tu constates comme lui.
— C’est grave ?
— Un peu.
Elle chercha à nouveau dans son sac. Des clés tintèrent. Un paquet de mouchoirs tomba au sol.
Je me baissai par réflexe pour le ramasser.
Elle aussi.
On faillit se cogner le front.
Petit arrêt.
Très court.
Trop proche.
Je sentis l’odeur de son shampoing, ou de sa lessive, ou juste de l’air froid.
Je me redressai immédiatement.
Elle récupéra les mouchoirs de ma main.
— Merci.
— De rien.
Silence.
Une seconde.
Peut-être deux.
Puis elle reprit, comme si son corps refusait les silences prolongés.
— Donc, oui. Allergique. Mais avec Eugène, c’était moins violent que prévu.
— Moins violent ne veut pas dire sans risque.
— Tu parles comme mon père.
— Je suis désolé.
— Non, c’est drôle.
— Je ne suis pas sûr que ce soit rassurant.
Elle haussa les épaules.
— Normalement, quand je touche un chat, j’ai les yeux qui piquent, je me mets à éternuer, parfois je tousse, et mon père agit comme si j’avais léché de l’amiante.
Je restai immobile.
— Tu ne devrais probablement pas lécher de l’amiante.
— Merci pour cette précision.
— De rien.
— Mais hier, avec Eugène, c’était différent.
Je regardai l’étage au-dessus.
Puis l’étage en dessous.
Comme si quelqu’un de plus compétent allait venir prendre le relais.
Personne.
— Différent comment ?
Elle leva les mains, cherchant ses mots tout en faisant glisser son sac de l’autre épaule.
— Je ne sais pas. J’ai éternué, oui. J’avais le nez un peu… enfin, tu as vu.
J’avais vu.
Yeux rouges.
Nez irrité.
Ravissement complet.
Mélange difficile à classer.
— Mais je n’ai pas eu la grosse réaction habituelle. Pas d’oppression, pas de crise, pas la sensation que mon visage voulait quitter mon crâne.
Je fronçai les sourcils.
— C’est une sensation fréquente ?
— Avec les chats, oui.
— Et tu voulais quand même en avoir un ?
— Évidemment !
Je la fixai.
Elle me fixa en retour.
Comme si c’était moi qui venais de dire quelque chose d’étrange.
— Tu as toujours voulu avoir un animal auquel tu es allergique.
— Pas « un animal auquel je suis allergique ». Un chat.
— Auquel tu es allergique.
— C’est un détail contraignant.
— C’est un détail respiratoire.
Elle sourit.
— Mon père dit exactement ça.
Je baissai la tête.
Excellent.
J’étais en train de fusionner mentalement avec le père de ma voisine après moins de douze heures de connaissance.
Évolution préoccupante.
— Donc, reprit-elle, je pense qu’Eugène est spécial.
— Il est surtout très poilu.
— Non. Spécial.
— Dans le sens médical ?
— Dans le sens destin.
Je restai silencieux.
Vraiment silencieux.
Mon cerveau reçut le mot, le posa sur une table intérieure, l’observa sous plusieurs angles, puis conclut qu’aucune réponse raisonnable n’était disponible.
Destin.
Pour un chat entré par un balcon.
Avec une chaussette volée.
— Tu ne crois pas au destin ? demanda-t-elle.
— Je crois aux fenêtres mal fermées.
Elle rit.
— C’est triste.
— C’est prudent.
— C’est très toi.
Je relevai les yeux.
— Tu ne me connais pas.
— Pas encore.
La réponse arriva vite.
Trop vite.
Elle-même sembla ne pas y mettre de poids particulier. Elle continuait à fouiller dans son sac, à chercher ses clés, à ajuster sa gourde, à exister en plusieurs gestes à la fois.
Moi, en revanche, je restai bloqué sur « pas encore ».
Pas encore.
Comme si une suite était déjà prévue.
Comme si elle avait ouvert un dossier, elle aussi.
Pas administratif.
Pire.
Curieux.
— Je pars à l’entraînement, dit-elle en tirant enfin ses clés de la poche latérale. Sinon je vais être en retard.
— Sport ?
Question idiote.
Elle avait un sac de sport, des chaussures de sport, une gourde, et l’air d’une personne qui considérait les escaliers comme un échauffement acceptable.
— Athlé.
— Ah.
— Tu as l’air surpris.
— Non.
— Si.
— Je réfléchissais.
— À quoi ?
À la manière dont elle semblait trop rapide même immobile.
À la façon dont son énergie avait une direction, pas seulement du volume.
À l’étrangeté de découvrir que les bruits d’à côté avaient un lieu où aller, une piste peut-être, un entraînement, un cadre que je n’avais jamais imaginé depuis mon canapé.
— À rien de précis, dis-je.
Elle plissa les yeux.
— Réponse de diplomate.
— Réponse de survivant.
Son sourire revint.
Le même que la veille.
Celui qui avait remarqué que je pouvais parfois répondre avant de paniquer complètement.
— Je fais de l’athlétisme depuis longtemps, expliqua-t-elle en reculant déjà d’une marche. Beaucoup trop selon mon père. Pas assez selon moi. Et là je suis en retard, donc son argument va gagner des points.
— Tu t’entraînes où ?
La question sortit avant que je l’aie vraiment validée.
Elle sembla contente.
Trop contente pour une question aussi banale.
— Au stade, pas très loin. Enfin, « pas très loin » si tu marches vite. Je suppose que pour toi c’est loin.
— Pourquoi pour moi ?
— Tu as l’air de quelqu’un qui considère sortir acheter du pain comme une expédition.
Je la regardai.
— C’est parfois vrai.
— Je savais.
— Je travaille chez moi.
— Oui, l’excuse classique.
— Ce n’est pas une excuse. C’est un statut fiscal.
Elle rit encore, puis éternua.
Cette fois, elle sortit un mouchoir.
Je pointai vaguement son visage.
— Tu devrais peut-être éviter de penser trop fort à Eugène.
— Impossible.
— C’est inquiétant.
— Non. C’est beau.
— C’est allergique.
— C’est sélectif.
— Ton allergie ?
— Oui.
— Je ne pense pas que les allergies fonctionnent comme ça.
— Tu n’en sais rien.
— Toi non plus.
— Mais moi j’ai l’expérience du terrain.
— Ton terrain est ton nez.
— Exactement.
Je n’avais aucune réponse à ça.
Aucune.
Elle recula encore d’une marche, puis remonta aussitôt, comme si elle venait d’oublier quelque chose.
— Et ton balcon ? Tu vas vraiment le sécuriser ?
— Oui.
— Avec autre chose qu’une chaise ?
— Oui.
— Vraiment ?
Le mot était simple.
Trop simple.
Je ne savais pas pourquoi il rendait la question moins légère.
Peut-être parce qu’elle ne demandait pas seulement pour son père.
Peut-être parce qu’elle demandait aussi pour Eugène.
Ou pour elle.
Ou je surinterprétais une conversation dans une cage d’escalier avec une fille allergique en retard à l’entraînement.
Option la plus probable.
— Promis, dis-je.
Elle hocha la tête, satisfaite.
— Bien. Parce que mon père a déjà un avis très ferme sur toi.
Ah.
Voilà.
Le procès.
— Déjà ?
— Oui.
— Très ferme comment ?
Elle prit une voix plus grave, redressa les épaules et imita avec une précision assez violente :
— « Ce garçon a l’air poli, mais il faudra vérifier s’il comprend les responsabilités liées à la vie collective ».
Je fermai les yeux.
Magnifique.
J’étais officiellement un sujet de vigilance domestique.
— Il a dit ça ?
— Presque.
— Presque comment ?
— Il a surtout dit « il faudra surveiller le chat ».
— Ah.
— Mais j’ai compris le sous-texte.
— Tu interprètes librement.
— Toujours.
Elle regarda sa montre.
Son visage changea d’un coup.
Pas totalement.
Juste assez.
La légèreté resta, mais quelque chose se tendit. Un fil. Une urgence claire. Elle était déjà ailleurs. Dans la rue, au stade, dans le mouvement suivant.
— Zut. Là je suis vraiment en retard.
Elle descendit deux marches rapidement, puis se retourna.
— Enfin, pas en retard en retard. Juste pas en avance.
— C’est différent ?
— Psychologiquement, oui.
Puis elle descendit.
Vite.
Trop vite pour des escaliers d’immeuble.
Je restai sur place, la main autour de mon courrier inutile, à la regarder disparaître étage après étage. Son sac tapait légèrement contre sa hanche. Ses clés tintaient. Ses pas remplissaient la cage d’escalier comme s’ils avaient toujours été là.
Arrivée au palier du bas, elle s’arrêta brusquement.
Se retourna.
Leva la tête vers moi.
— Au fait !
Sa voix remonta jusqu’à moi.
Claire.
Vive.
Naturellement trop présente.
— Oui ?
— Je n’ai jamais redemandé. Ton chat, il s’appelle bien comment ?
Je fronçai les sourcils.
— Tu le sais déjà.
— Je veux l’entendre officiellement.
Je ne compris pas.
Évidemment.
Il y avait probablement une logique quelque part, mais elle se trouvait à une vitesse supérieure à la mienne.
Je répondis quand même.
— Eugène.
Elle sourit.
Un vrai sourire.
Immédiat.
Comme si le prénom venait de confirmer une théorie.
— Parfait.
Je restai immobile.
Elle ajouta, beaucoup trop convaincue :
— Beaucoup trop parfait.
Puis elle disparut dehors, presque en courant.
La porte de l’immeuble se referma derrière elle.
Le silence revint.
Enfin.
Pas totalement.
Il restait encore le bruit de ses pas dans ma tête.
Je descendis lentement les yeux vers mon courrier.
Facture.
Pizzeria.
Ancien locataire.
Rien qui explique pourquoi mon appartement, mon chat, mon balcon et maintenant mon prénom semblaient avoir glissé dans une zone du réel que je ne maîtrisais plus très bien.
Je remontai jusqu’à mon étage.
Sur le palier, les deux portes se faisaient face.
La mienne.
La sienne.
Je regardai la séparation invisible entre les deux appartements.
Le mur.
Le balcon.
Le couloir.
Tous ces endroits qui, hier encore, fonctionnaient correctement.
Puis je rentrai chez moi.
Eugène m’attendait derrière la porte.
Assis.
Calme.
Comme s’il savait.
— Ne me regarde pas comme ça.
Il cligna lentement des yeux.
Je refermai derrière moi, posai le courrier sur la table, et allai vérifier la baie vitrée.
Toujours fermée.
Toujours verrouillée.
Dehors, le balcon voisin était vide.
Pour l’instant.
Je sortis mon carnet et ajoutai sous mon schéma :
« Acheter vraie protection. Urgent. »
Puis, après une hésitation, j’écrivis aussi :
« Allergie sélective ? »
Je regardai la phrase.
Absurde.