Le bruit d'à côté

Chapitre 2 | Le père, le chat et moi

Je restai parfaitement immobile.

La main sur la poignée.

L’épaule douloureuse.

Le cœur très légèrement occupé à essayer de quitter mon corps par la gorge.

Quelqu’un venait de toquer à ma porte.

À trois heures du matin.

Ou presque quatre.

Dans tous les cas, à une heure où les interactions humaines devraient légalement être interdites, sauf incendie, urgence médicale ou livraison de nourriture qu’on regretterait le lendemain.

Un second coup retentit.

Plus calme.

Plus net.

Le genre de coup donné par quelqu’un qui savait exactement pourquoi il était là.

Je baissai les yeux vers ma tenue.

T-shirt froissé.

Jogging.

Sweat mal enfilé, une manche à moitié retournée.

Cheveux probablement dans un état compatible avec une enquête scientifique.

Très bien.

J’allais ouvrir la porte à mes voisins pour la première fois de ma vie avec l’apparence d’un homme qui venait de perdre un combat contre son propre mobilier.

Lapin, depuis son coin, leva la tête.

Cette fois, il me regardait vraiment.

Comme s’il venait enfin de comprendre que la situation pouvait devenir intéressante.

— Ne me juge pas.

Il remua le nez.

Jugement confirmé.

Je déverrouillai la porte.

L’ouvris.

Et me retrouvai face à un homme.

Très droit.

Très digne.

Très réveillé, ce qui me sembla immédiatement suspect.

Il avait cette façon de se tenir dans un couloir d’immeuble comme si le couloir lui appartenait provisoirement. Épaules droites. Menton stable. Regard posé. Pas agressif. Pire. Administratif.

Dans ses bras, Eugène.

Mon chat.

Installé contre lui avec la sérénité obscène d’un animal qui venait de déclencher une crise diplomatique et qui comptait rester neutre.

Je regardai Eugène.

Eugène me regarda.

Lent clignement.

Aucun remords.

Évidemment.

— Bonsoir, dit l’homme.

Sa voix était exactement comme à travers le mur.

Grave.

Posée.

Avec l’autorité naturelle d’un homme capable de dire « bonsoir » comme s’il introduisait un dossier devant une commission.

Je répondis trop vite.

— Bonsoir.

Puis je réalisai que ce n’était pas suffisant.

— Désolé.

Trop tôt.

Il n’avait encore rien dit.

Excellent départ.

L’homme baissa brièvement les yeux vers Eugène, puis les releva vers moi.

— Ce chat est à vous, je suppose.

Je regardai Eugène.

Puis l’homme.

Puis Eugène.

Il existait probablement une réponse plus subtile que celle que j’allais donner.

— Oui.

Très bien.

Concise.

Accablante.

L’homme hocha lentement la tête.

— Il est entré chez nous par le balcon.

— Oui. Enfin, je crois. Je veux dire… probablement. Je viens de m’en rendre compte.

— Il était dans le salon.

Je fermai les yeux une demi-seconde.

Le salon.

Bien sûr.

Pas le balcon.

Pas juste le rebord.

Le salon.

Eugène n’avait pas franchi une limite. Il avait immigré.

— Je suis vraiment désolé.

— Ma fille est allergique aux chats.

— Oui, j’ai entendu.

Silence.

Erreur.

Je venais d’avouer que j’écoutais mes voisins.

À trois heures du matin.

Dans un couloir.

Face à un père protecteur tenant mon chat comme une pièce à conviction.

Parfait.

Je repris immédiatement.

— Enfin, pas entendu entendu. Les murs sont fins. Et j’étais sur le balcon parce que je le cherchais. Eugène. Le chat. Pas… votre fille.

L’homme me fixa.

Longtemps.

Trop longtemps.

Je sentis mon âme essayer de sortir discrètement par l’escalier de secours.

— Je comprends, dit-il enfin.

Il ne comprenait absolument pas.

Ou alors il comprenait trop.

Derrière lui, un mouvement apparut dans l’encadrement de l’appartement voisin.

Une silhouette.

Puis une voix.

— Papa, tu lui fais peur !

Je levai les yeux.

Et je la vis.

Pour la première fois autrement qu’en fragments sonores.

Liora.

Je le sus avant même que quelqu’un prononce son prénom, ce qui était probablement ridicule. Je connaissais déjà sa voix, son rythme, sa façon d’occuper l’air. Son visage arriva simplement en retard sur tout le reste.

Elle se tenait derrière son père, légèrement penchée pour voir par-dessus son épaule. Ou plutôt pour contourner son autorité physique. Cheveux attachés n’importe comment, yeux un peu rouges, nez légèrement irrité, manches longues tirées sur les poignets. Elle avait l’air fatigué, allergique et absolument ravie.

Association inquiétante.

Elle ne ressemblait pas à quelqu’un réveillé par un problème.

Elle ressemblait à quelqu’un qui venait de découvrir un passage secret dans un mur.

Son regard passa de moi à Eugène, puis revint sur moi avec une curiosité immédiate, directe, presque dérangeante.

Pas impolie.

Juste sans détour.

Comme si elle venait d’ouvrir un livre au milieu et qu’elle avait décidé de comprendre l’intrigue tout de suite.

— C’est lui Eugène ?

Je clignai des yeux.

— Oui.

— Il s’appelle vraiment Eugène ?

— Oui.

— C’est incroyable.

Je ne sus pas si elle parlait du prénom, du chat, ou de la situation générale.

Son père tourna légèrement la tête vers elle.

— Liora, recule.

— Je suis reculée.

— Tu es à trente centimètres du chat.

— C’est déjà mieux que zéro.

— Tu éternues depuis dix minutes.

— Huit.

— Liora.

Elle soupira, mais ne bougea presque pas.

Son regard revint vers Eugène, qui avait posé une patte sur l’avant-bras de son père avec l’aisance d’un propriétaire exigeant un service de portage.

— Il est magnifique, dit-elle.

Je regardai mon chat.

Eugène avait effectivement mis son meilleur visage.

Celui des photos d’adoption.

Celui qui disait : je suis une créature douce, posée, composée uniquement de tendresse et de fourrure.

Une escroquerie visuelle.

— Il est surtout très désobéissant, répondis-je.

Liora sourit.

— Non, il est aventureux.

— Il est entré chez vous sans autorisation.

— Comme les héros au début des histoires.

Son père inspira lentement.

Je reconnus cette respiration.

Même à travers le mur, je l’avais déjà entendue.

Celle d’un homme qui découvrait que la logique ne suffirait pas à sauver sa soirée.

— Ce n’est pas une histoire, Liora. C’est une intrusion.

— Une petite intrusion.

— Féline.

— Donc moins grave.

— Justement pas.

Je restai sur le seuil, incapable de déterminer si je devais intervenir, récupérer mon chat, m’excuser, disparaître, ou déménager avant le lever du jour.

Toutes les options semblaient valables.

L’homme reporta son attention sur moi.

— Il faudra empêcher que cela se reproduise.

— Oui. Bien sûr. Je vais… sécuriser le balcon.

— Le balcon communique avec le nôtre ?

— Pas vraiment. Enfin, il y a une séparation. Mais elle est basse. Pour un humain, ça va. Pour un chat déterminé…

Je regardai Eugène.

Il cligna des yeux.

— … visiblement, ça ne va pas.

Liora eut un petit rire.

Bref.

Vif.

Un rire qui sembla se déplacer dans le couloir plus vite que le reste d’elle.

Je ne souris pas.

Pas extérieurement.

Enfin, j’espérai.

Parce qu’il n’y avait absolument rien de drôle dans cette situation.

Sauf peut-être mon chat porté par un père de famille en pleine mission de sécurité domestique pendant que sa fille allergique le regardait comme s’il venait d’accomplir un miracle.

D’accord.

Un peu drôle.

— Vous habitez seul ? demanda le père.

La question tomba avec une précision inquiétante.

— Oui.

— Depuis longtemps ?

— Deux ans. Enfin presque.

— Et vous avez plusieurs animaux ?

Je me figeai.

Comment savait-il ?

Puis je tournai légèrement la tête vers mon appartement.

Lapin venait d’avancer de quelques centimètres.

Il était visible derrière moi.

Assis au milieu du studio, parfaitement immobile, dans la lumière bleutée de l’écran encore allumé.

Traître numéro deux.

Liora le vit aussitôt.

Ses yeux s’agrandirent.

— Oh mon Dieu.

Je fermai mentalement toutes les issues.

Trop tard.

— C’est un lapin ?!

— Oui.

— Tu as un lapin ?!

Le passage soudain au tutoiement me percuta avec une violence disproportionnée.

Je la connaissais depuis quarante secondes.

Elle venait déjà de faire tomber une barrière grammaticale.

— Oui.

— Il s’appelle comment ?

Je jetai un regard vers son père, qui semblait estimer que cette question n’était pas prioritaire dans le cadre de l’incident en cours.

Je partageais cette analyse.

Malheureusement, Liora me regardait comme si la réponse avait une importance immense.

— Demitrius.

Silence.

Même Eugène sembla reconnaître que quelque chose venait de se passer.

Liora me fixa.

Puis elle éclata de rire.

Pas fort.

Pas méchamment.

Mais avec une spontanéité telle que le couloir sembla se réveiller autour d’elle.

— Pardon, dit-elle aussitôt en portant une main à son nez. Pardon. C’est juste… Eugène et Demitrius ?

— Oui.

— Tes animaux ont des noms de vieux messieurs qui jouent aux échecs au parc.

Je restai sérieux.

— Ils ont une vie intérieure complexe.

Elle sourit encore plus.

Son père, lui, ne sourit pas.

Ou très peu.

Ou alors il avait une façon extrêmement discrète de reconnaître l’humour.

— Liora, va prendre ton antihistaminique.

— J’en ai déjà pris un.

— Alors éloigne-toi.

— Mais je suis bien.

Elle éternua.

Une fois.

Puis deux.

Puis trois.

Son père la regarda.

Elle leva un doigt.

— Ce n’est pas une preuve.

— C’est exactement une preuve.

Je fis un pas en avant malgré moi.

— Vous voulez peut-être que je le récupère ?

L’homme baissa les yeux vers Eugène.

Eugène ne bougea pas.

Il était confortablement installé dans ses bras.

Confortablement.

Dans les bras de l’homme qui venait de dénoncer son comportement.

Ce chat n’avait aucune cohérence morale.

— Oui, dit-il.

Il me tendit Eugène.

Je m’avançai pour le prendre.

Le transfert eut quelque chose d’étrangement solennel.

Comme une remise d’enfant après médiation familiale.

Ou une restitution d’œuvre volée.

Eugène passa de ses bras aux miens avec une lenteur lourde, volontairement encombrante. Il étira une patte contre mon sweat, posa sa tête près de mon épaule, puis ronronna.

Très fort.

Je baissai les yeux vers lui.

— Maintenant tu ronronnes ?

Il ferma les yeux.

Bien sûr.

Liora porta les deux mains à sa poitrine.

— Il ronronne comme un moteur.

— Oui. Généralement quand il a obtenu ce qu’il voulait.

— Il voulait venir chez nous ?

— Apparemment.

— Tu vois, papa.

— Je ne vois rien du tout.

— Il nous a choisis.

— Il s’est introduit chez nous.

— C’est une manière de choisir.

Le père se tourna lentement vers sa fille.

— Liora.

Elle se tut.

Pas parce qu’elle semblait impressionnée.

Plutôt parce qu’elle connaissait assez bien la limite exacte avant le discours parental complet.

Je reconnus ça aussi.

Pas par expérience personnelle très marquée.

Plutôt par instinct de survie.

Un père comme lui ne criait probablement pas souvent. Il n’en avait pas besoin. Il pouvait produire une phrase complète, calme, construite, et tout le monde comprenait qu’il valait mieux remettre les objets fragiles à leur place.

Il me regarda à nouveau.

— Vous comprenez que je ne peux pas accepter qu’un chat entre chez nous.

— Oui. Totalement. Je suis désolé.

— Ma fille a toujours eu des allergies.

— Papa…

— Ce n’est pas anodin.

— Je sais.

— Tu dis ça comme si j’étais en sucre.

— Je dis ça parce que tu éternues dès qu’un chat existe dans un rayon de dix mètres.

— Pas celui-là.

Nouveau silence.

Je baissai les yeux vers Eugène.

Liora aussi.

Son père aussi.

Eugène continua de ronronner.

Énorme.

Satisfait.

Absolument inutile au débat scientifique.

— Enfin, pas trop, ajouta Liora.

Elle renifla discrètement.

Pas assez discrètement.

Son père leva les sourcils.

Elle leva les yeux au plafond.

— D’accord, un peu. Mais beaucoup moins que d’habitude.

— Liora.

— Quoi ? C’est vrai. Normalement je meurs.

Je me raidis.

— Vous… mourez ?

— Non, dit son père.

— Métaphoriquement, dit Liora.

— Il n’y a rien de métaphorique dans une crise d’asthme.

— Je n’ai pas fait de crise d’asthme.

— Parce que j’ai retiré le chat.

— Tu l’as pris dans tes bras, papa. Ne fais pas comme si tu avais mené une opération sanitaire.

Son père se redressa un peu.

— Je l’ai isolé.

— Tu l’as caressé.

— Je vérifiais son calme.

— Avec ta main sur sa tête ?

— C’est une méthode.

Je regardai l’homme.

Puis Eugène.

Puis Liora.

Une fatigue étrange me traversa.

Pas mauvaise.

Juste la fatigue de quelqu’un qui avait travaillé jusqu’à trois heures du matin, cherché son chat en imaginant sa mort, puis découvert que l’appartement voisin était habité par une fille capable de négocier une allergie comme un traité international.

Je resserrai Eugène contre moi.

— Je vais faire attention, dis-je. Vraiment. Je vais bloquer l’accès au balcon. Il n’a jamais fait ça avant.

— Les chats recommencent, dit le père.

Ton définitif.

J’eus envie de répondre que les freelances aussi, mais ce n’était ni clair ni utile.

— Oui, probablement.

— Il faudra une solution sérieuse.

— Je vais trouver.

— Une vraie solution.

— Oui.

— Pas une chaise devant la porte-fenêtre.

Je me figeai.

Parce que c’était précisément ma première idée.

Une chaise.

Peut-être deux.

Avec un carton.

Solution temporaire mais moralement rassurante.

Liora me regarda.

Son sourire apparut immédiatement.

Elle avait compris.

Évidemment.

— Tu allais mettre une chaise.

— Non.

Trop rapide.

— Si.

— Pas seulement.

— Deux chaises ?

Je détournai les yeux.

Elle rit encore.

— Papa, il a exactement ta méthode de bricolage.

— Ma méthode de bricolage est parfaitement fonctionnelle.

— Tu as réparé la porte du placard avec un livre de cuisine.

— Temporairement.

— Depuis novembre.

— Il tient.

Je ne voulais pas apprécier cette conversation.

Je ne voulais pas non plus remarquer la manière dont Liora parlait, rapide, directe, avec tout le visage. Pas seulement la bouche. Les yeux, les mains, les épaules. Elle semblait incapable de garder une émotion à un seul endroit.

J’avais passé des mois à l’entendre à travers un mur.

En vrai, c’était pire.

Pas plus fort.

Plus présent.

Elle donnait l’impression que le couloir avait gagné une source de lumière supplémentaire, très mal réglée, probablement énergivore, impossible à ignorer.

Je baissai le regard vers Eugène.

— Tu as créé ça.

Il ronronna plus fort.

Liora se pencha légèrement.

Son père posa aussitôt une main devant elle, sans la toucher vraiment. Simple barrage.

— Non.

— Je voulais juste lui dire au revoir.

— Tu peux lui dire d’ici.

Elle soupira, puis regarda Eugène avec une gravité absurde.

— Au revoir, Eugène…

Eugène ne répondit pas.

Même pas un mouvement d’oreille.

Liora sembla fascinée.

— Il est très impoli.

— Oui, dis-je.

— J’aime bien.

— Oui, ça aussi, c’est inquiétant.

Elle me regarda.

Cette fois, son sourire fut moins éclatant.

Plus précis.

Comme si elle venait de remarquer que j’avais parlé sans paniquer complètement.

Ce qui était faux.

Je paniquais encore.

Simplement, ma panique avait trouvé une chaise intérieure pour s’asseoir.

— Tu t’appelles comment ? demanda-t-elle.

La question arriva naturellement.

Sans détour.

Comme tout le reste.

— Aurèl.

— Aurèl, répéta-t-elle.

Elle prononça mon prénom comme si elle testait le son.

Je ne savais pas quoi faire de cette information.

Aucune procédure interne disponible.

— Moi c’est Liora.

— Je sais.

Silence.

Re-erreur.

Elle pencha la tête.

Son père aussi me regarda.

Génial.

J’allais vraiment devoir arrêter d’avouer spontanément des choses inquiétantes.

— Enfin, votre père vous a appelée comme ça, expliquai-je. Tout à l’heure. Quand… le chat.

— Ah.

Elle sourit.

— Oui. Logique.

Le père semblait moins convaincu par le caractère innocent de mon savoir.

Je repris, parce que visiblement ma bouche avait décidé de terminer seule sa descente.

— Et puis les murs sont fins.

Nouveau silence.

Pourquoi.

Pourquoi avais-je ajouté ça.

Liora me fixa une seconde.

Puis son visage s’illumina.

— Tu nous entends ?

— Non.

— Tu viens littéralement de dire que les murs sont fins.

— J’entends des bruits. Pas des conversations. Enfin, pas toujours. Enfin, rarement. Enfin…

Je m’arrêtai.

Trop tard.

On ne pouvait pas revenir d’un « pas toujours ».

Son père croisa les bras.

Lentement.

Très lentement.

J’eus soudain l’impression d’être redevenu adolescent, sauf que je n’avais rien fait d’adolescent depuis plusieurs années, à part manger des céréales au dîner quand une facture tombait mal.

— Les murs sont très fins, dit Liora en se tournant vers son père. Je te l’avais dit !

— Ce n’est pas le sujet.

— Un peu, quand même. S’il nous entend, on fait trop de bruit.

— Nous ne faisons pas trop de bruit.

Elle me regarda.

— On fait trop de bruit ?

Question piège.

Absolue.

Mortelle.

Je regardai le père.

Le père me regarda.

Je regardai Eugène.

Eugène avait fermé les yeux.

Lâche.

— C’est un immeuble, dis-je prudemment. Les gens vivent.

Liora plissa les yeux.

— Réponse de diplomate.

— Réponse de survivant.

Elle rit.

Encore.

Je ne pus pas empêcher le coin de ma bouche de bouger.

Très peu.

Un accident musculaire.

Probablement.

Son père le remarqua.

Je le vis dans son regard.

Il n’avait pas l’air hostile. Plutôt en train d’ajouter une information dans un dossier mental déjà ouvert.

Aurèl.

Voisin.

Jeune.

Vit seul.

Deux animaux aux noms suspects.

Chat fugueur.

Humour sec.

Potentiel bruit passif.

À surveiller.

Je pouvais presque entendre le tampon.

— Bon, dit-il enfin. Nous n’allons pas continuer cette conversation dans le couloir à cette heure-ci.

Soulagement.

— Oui. Bien sûr.

— Veillez à ce que votre chat ne revienne pas.

— Oui.

Liora ouvrit la bouche.

Son père leva un doigt sans même la regarder.

— Non.

— Je n’ai rien dit.

— Tu allais le dire.

— Tu ne sais pas.

— Je suis ton père.

— Ce n’est pas une preuve scientifique.

Il l’ignora avec une maîtrise impressionnante.

Puis il me tendit quelque chose que je n’avais pas remarqué dans sa main gauche.

Une chaussette.

Grise.

Mâchouillée.

Je la regardai.

Je regardai Eugène.

Je regardai la chaussette.

— Il avait ça ?

— Dans la cuisine, dit le père.

— Ce n’est pas à moi.

— C’est à moi, dit Liora.

Elle tendit la main.

Son père lui lança un regard.

— Elle est pleine de poils.

— C’était déjà une chaussette de sport, papa. Elle a connu pire.

Je ne savais pas où poser mes yeux.

Sur la chaussette ?

Sur Liora ?

Sur Eugène ?

Sur le sol ?

Le sol semblait raisonnable.

Je choisis le sol.

— Il vole parfois des choses, dis-je.

— Donc c’est un récidiviste, dit le père.

— Je préfère dire qu’il collectionne.

— Il collectionne mes affaires ? demanda Liora.

— Apparemment.

— C’est mignon.

— Non, dit son père et moi en même temps.

On se regarda.

Alliance brève.

Inattendue.

Désagréable dans ses implications.

Liora nous regarda tous les deux, puis sourit comme si elle venait d’assister à une scène prometteuse.

Je n’aimai pas ce sourire.

Il avait l’air de contenir un futur.

Je n’avais pas besoin de futur à cette heure-ci.

J’avais besoin d’eau, de sommeil et d’une barrière anti-chat conforme aux normes européennes.

— Bon, dit-elle en récupérant sa chaussette malgré le regard paternel. Eugène, tu as officiellement le droit de la garder si tu reviens.

— Liora.

— Quoi ?

— Il ne revient pas.

Elle se tourna vers moi.

— Il peut revenir quand il veut.

Son père répondit aussitôt :

— Non.

Réponse parfaite.

Instantanée.

Définitive.

Je baissai les yeux pour cacher un sourire.

Échec partiel.

Liora le vit.

Bien sûr.

Elle semblait voir beaucoup de choses, pour quelqu’un qui prétendait ne pas trop réfléchir avant d’agir.

— Tu souris, dit-elle.

— Non.

— Si.

— C’est la fatigue.

— La fatigue te fait sourire ?

— Rarement. Mais la situation est médicalement étrange.

Elle éclata d’un rire un peu plus fort, puis toussa aussitôt.

Son père posa une main dans son dos.

Geste simple.

Habitué.

Elle leva les yeux.

— Ça va.

Il ne répondit pas.

Il la regarda seulement.

Et pendant une seconde, quelque chose changea.

Pas grand-chose.

Juste assez pour que je voie que son sérieux n’était pas seulement du contrôle. C’était de l’inquiétude. Réelle. Précise. Fatiguée peut-être, elle aussi.

Liora détourna les yeux la première.

— Je vais prendre de l’eau.

— Bonne idée.

Elle recula enfin vers l’intérieur de l’appartement, mais pas avant d’avoir jeté un dernier regard à Eugène.

Puis à moi.

— Bonne nuit, Aurèl.

Mon prénom, encore.

Dans sa voix.

À travers le mur, elle avait toujours été une présence. Un bruit. Une énergie sans contour.

Maintenant elle avait un visage.

Des yeux rouges à cause de mon chat.

Une chaussette volée.

Et la capacité inquiétante de dire mon prénom comme si nous n’étions pas deux inconnus debout dans un couloir à une heure indéfendable.

— Bonne nuit, répondis-je.

Trop bas.

Elle l’entendit quand même.

Puis elle disparut dans l’appartement.

Pas totalement.

Il resta son mouvement.

Un bruit de pas rapides.

Un tiroir.

Une toux.

Puis sa voix, plus loin :

— Maman, tu dors ?

Une autre voix répondit quelque chose que je ne distinguai pas.

Une mère.

Bien sûr.

L’appartement d’à côté continuait de gagner des dimensions.

Le père, lui, resta encore une seconde devant moi.

Je resserrai Eugène contre mon torse.

— Encore désolé.

Il hocha la tête.

— Je vous crois.

Surprenant.

— Merci.

— Mais je vous préviens, si cela se reproduit, il faudra en parler plus sérieusement.

— Oui.

— Pas à trois heures du matin.

— Non.

— À une heure décente.

— Bien sûr.

— Et sans chat dans mon salon.

— Idéalement.

Il me regarda.

Puis, cette fois, je crus voir l’ombre d’un sourire.

Très mince.

— Bonne nuit, Aurèl.

Lui aussi connaissait mon prénom maintenant.

J’aurais dû m’y attendre.

J’avais littéralement répondu à sa fille deux minutes plus tôt.

Mais l’entendre dans sa voix à lui produisit un effet différent.

Comme une convocation.

— Bonne nuit, monsieur.

Je ne connaissais pas son nom.

Monsieur semblait suffisamment sûr.

Il inclina légèrement la tête, puis retourna vers son appartement.

La porte se referma.

Pas violemment.

Normalement.

Ce qui, dans cette famille, ressemblait presque à un événement.

Je restai dans le couloir avec Eugène dans les bras.

Une seconde.

Deux.

Trois.

Puis je rentrai chez moi.

Je refermai la porte derrière moi avec précaution.

Le studio me reçut immédiatement.

La lumière bleutée de l’écran.

Le bureau encombré.

La tasse abandonnée.

La guitare contre le mur.

Lapin au milieu du tapis, encore figé dans une position d’observation intense.

Tout était à sa place.

Enfin.

Presque.

Parce que quelque chose avait changé.

Je déposai Eugène au sol.

Il s’étira longuement, comme s’il revenait d’un séjour fatigant dans une résidence secondaire très agréable.

Puis il marcha jusqu’à son coussin et s’y installa.

Sans hâte.

Sans culpabilité.

Sans comprendre qu’il venait de modifier l’équilibre social de ma vie entière.

Je le regardai.

— Tu es interdit de balcon.

Il ferma les yeux.

— Définitivement.

Aucune réaction.

— Je vais mettre une chaise.

Silence.

— Deux chaises.

Lapin bougea une oreille.

Je me tournai vers lui.

— Ne commence pas.

Je passai une main sur mon visage.

La fatigue me tomba dessus d’un coup.

Lourdement.

Mais mon cerveau, lui, refusait de dormir.

Il repassait la scène.

Le père dans le couloir.

Eugène dans ses bras.

Liora derrière lui.

Ses yeux rouges.

Son rire.

Sa façon de dire « aventureux » au lieu de « désobéissant ».

Sa manière de parler à mon chat comme s’il venait d’entrer dans sa vie avec une mission particulière.

Ridicule.

Elle était ridicule.

La situation était ridicule.

Moi aussi, probablement.

Je retournai vers la porte-fenêtre et vérifiai qu’elle était bien fermée.

Puis je plaçai une chaise devant.

Puis je restai debout devant l’installation.

C’était objectivement laid.

Peu fiable.

Pas compatible avec l’expression « solution sérieuse ».

Je soupirai.

De l’autre côté du mur, j’entendis encore des bruits.

Plus calmes maintenant.

Des pas.

Une voix basse.

Puis Liora.

Un peu étouffée.

— Il s’appelle Eugène, maman.

Silence.

Puis elle ajouta, plus loin :

— Et il a un lapin qui s’appelle Demitrius.

Je fermai les yeux.

Très bien.

Mon anonymat dans l’immeuble était mort.

Officiellement.

Je retournai vers le canapé et m’assis sans allumer davantage.

Le studio avait repris son calme, mais ce n’était plus exactement le même.

Il y avait maintenant, dans le mur de droite, une personne que j’avais vue.

Pas seulement entendue.

Une fille allergique aux chats qui défendait les intrusions félines.

Une fille qui riait trop facilement.

Une fille qui prenait trop de place dans un encadrement de porte.

Dangereuse.

Pas au sens dramatique.

Pas au sens romantique non plus.

Non.

Dangereuse au sens très concret où certaines personnes arrivaient dans une soirée déjà mal rangée et donnaient soudain l’impression que tout ce qu’on avait organisé jusque-là pouvait être déplacé.

Je regardai Eugène dormir.

Il avait l’air paisible.

Bien sûr.

Lui avait déjà choisi.

Je m’allongeai sur le canapé sans prendre la peine de monter à la mezzanine.

Juste quelques minutes.

Le temps de redescendre.

Le temps de laisser mon cœur arrêter de commenter chaque seconde de cette rencontre.

De l’autre côté, une porte se ferma.

Puis un dernier bruit.

Plus doux.

Comme un rire retenu.

Je fixai le plafond.

Très bien.

Cette fille était dangereuse pour mon équilibre.

Et mon chat venait probablement de lui donner l’adresse.