Le bruit d'à côté
Chapitre 5 | Prétexte félin
Pendant trois jours, Eugène ne tenta rien.
Rien.
Aucune infiltration.
Aucun regard prolongé vers le balcon voisin.
Aucune patte glissée sous le grillage renforcé.
Aucun comportement suspect, en dehors de son comportement normal, qui restait globalement suspect par principe.
Il dormait.
Mangeait.
Occupait le canapé avec l’assurance d’un propriétaire non déclaré.
Parfois, il fixait la baie vitrée comme on fixe un souvenir heureux, mais sans passer à l’acte.
Je décidai donc que le problème était réglé.
Décision optimiste.
Presque dangereuse.
Le grillage tenait. Les attaches aussi. Le bas était doublé, puis triplé, avec une précision que j’avais refusé d’accorder jusque-là à mes démarches administratives.
Même Eugène semblait avoir accepté la nouvelle frontière.
Ou préparait autre chose.
Avec lui, la paix ressemblait toujours un peu à une embuscade.
Je repris mon travail.
Enfin.
J’essayai.
Les commandes n’avaient pas disparu parce que mon chat s’était découvert une vocation de diplomate de voisinage. Les clients continuaient de vouloir des visuels « plus humains », des ambiances « plus respirantes », des couvertures « moins froides mais pas trop chaleureuses ».
Je passai une matinée entière sur une forêt qui devait être inquiétante sans être anxiogène.
Différence fondamentale.
Apparemment.
Je dessinai des arbres.
Les effaçai.
Ajoutai une lumière.
La retirai.
Sauvegardai.
Ouvris un mail.
Le refermai.
Sur le bureau, derrière la fenêtre du logiciel, un dossier intitulé « intérieurs_sélection » restait ouvert depuis deux jours.
Je le minimisai.
Pas maintenant.
Les images personnelles avaient une façon très désagréable de regarder le travail alimentaire par-dessus son épaule.
Je me levai pour remplir mon verre.
De l’autre côté du mur, une porte claqua.
Pas fort.
Enfin, fort selon des critères normaux.
Normal selon les critères de Liora.
Je restai immobile, le verre vide à la main.
Des pas.
Rapides.
Une voix.
La sienne.
Impossible de distinguer les mots, seulement le rythme. Une phrase lancée trop vite, une réponse plus grave, probablement son père, puis un bruit de clés.
Je regardai l’heure.
Dix-sept heures vingt-deux.
Entraînement ?
Peut-être.
Non.
Je ne connaissais pas ses horaires.
Je ne les suivais pas.
J’avais simplement constaté, par hasard, qu’elle partait souvent entre dix-sept heures et dix-huit heures avec un sac. Et qu’elle revenait plus tard, parfois en parlant moins fort. Ce qui pouvait vouloir dire fatigue. Ou mauvaise humeur. Ou juste respect tardif des cloisons.
Observation neutre.
Aucune implication.
Je bus mon verre d’eau.
Puis je retournai à mon bureau.
Le lendemain, même chose.
Dix-sept heures trente.
Pas rapides.
Clés.
Voix.
Porte.
Le jour suivant, un peu plus tôt.
Je remarquai aussi qu’elle rentrait parfois en traînant légèrement les pieds.
Pas beaucoup.
Juste assez pour que le rythme change.
Moins d’impact.
Moins d’élan.
Comme si le monde pesait davantage après le stade.
Je ne voulais pas savoir ça.
Enfin.
Je ne cherchais pas à savoir ça.
Mais les murs étaient fins. La réalité acoustique de l’immeuble me forçait à développer une expertise passive.
C’était indépendant de ma volonté.
Le quatrième jour, à onze heures, je travaillais sur un croquis de fenêtre quand quelqu’un toqua à ma porte.
Deux coups.
Pas ceux du père.
Les siens étaient nets, posés, avec une gravité notariale.
Ceux-là étaient plus rapides.
Presque impatients.
Mon stylet resta suspendu au-dessus de la tablette.
Eugène leva la tête depuis le canapé.
Lapin, lui, ne réagit pas. Ou alors d’une manière si intérieure que personne ne pouvait juridiquement le prouver.
Je regardai la porte.
Puis Eugène.
Puis la porte.
Deuxième série de coups.
— Aurèl ?
Je fermai les yeux.
Évidemment.
Je me levai, vérifiai vaguement mon pull, mon pantalon, l’état général du studio, puis compris immédiatement qu’il était trop tard pour améliorer quoi que ce soit en moins de cinq secondes.
Le studio était dans son état normal.
Désordre maîtrisé.
Donc désordre.
Des carnets empilés sur la table basse. Une tasse vide près de l’ordinateur. Des feuilles au sol, mais pas au hasard. Enfin, pas complètement. La guitare dans un coin, près de la lampe. Une couverture mal pliée sur le canapé. Eugène sur la couverture. Et, derrière l’angle de la bibliothèque, le territoire de Demitrius, suffisamment discret pour exister sans attirer l’attention.
Un monde entier organisé selon une logique que moi seul pouvais défendre devant un tribunal.
Je traversai la pièce et ouvris la porte.
Liora était sur le palier.
Debout devant moi.
Un pied légèrement en arrière, comme si elle s’était arrêtée juste avant de repartir. Elle portait un jean, des baskets, une veste légère ouverte sur un sweat. Ses cheveux étaient attachés, encore, mais quelques mèches s’échappaient autour de son visage. Elle avait un petit sac en tissu sur l’épaule et l’air de quelqu’un qui venait avec une demande préparée depuis exactement deux minutes.
Pas plus.
— Salut, dit-elle.
— Salut.
Elle jeta un regard derrière moi.
Pas discret.
— Il est là ?
Je tournai légèrement la tête, même si je savais.
Eugène n’avait pas bougé.
Il était toujours sur le canapé, dans une position tellement noble qu’on aurait pu croire que la visite avait été programmée par ses services.
— Oui.
— Bien.
Silence.
Je la regardai.
Elle me regarda.
Puis elle inspira, comme si elle décidait d’assumer pleinement l’absurdité de sa présence.
— Je peux le voir ?
Je clignai des yeux.
— Eugène ?
— Oui.
— Maintenant ?
— Si tu peux.
— Tu veux voir mon chat.
— Oui.
Elle hocha la tête avec un sérieux presque admirable.
— Officiellement.
— Officiellement ?
— Oui.
Je posai une main sur le bord de la porte.
Le couloir était calme autour de nous. Trop calme pour une conversation pareille.
— Pourquoi ?
Elle ouvrit la bouche.
La referma.
Puis haussa les épaules.
— Parce que j’en ai envie.
Réponse dangereusement simple.
Aucune stratégie apparente.
Aucun détour.
Juste l’envie, posée là, au milieu du palier, comme une chose qui suffisait.
Moi, j’avais immédiatement douze objections.
Allergie.
Père.
Porte ouverte.
Voisine.
Chat.
Allergie, encore.
Studio pas préparé.
Implications sociales d’une fille entrant chez moi pour voir un animal qui avait déjà envahi son appartement deux fois.
Message possible au groupe de copropriété.
« Bonjour, attention, le jeune du cinquième organise maintenant des visites. »
Très mauvais.
— Tu es allergique, dis-je.
— Moyennement.
— C’est toujours allergique.
— J’ai pris un antihistaminique.
Je la regardai.
— Pour venir voir mon chat ?
— Peut-être.
— Liora.
— Quoi ?
Elle eut un petit sourire.
Elle savait.
Elle savait que c’était bizarre.
Elle ne semblait pas s’en excuser pour autant.
C’était là toute la difficulté.
— Je sais que c’est un peu… dit-elle en cherchant le mot.
— Inquiétant ?
— Non.
— Médicalement discutable ?
— Non plus.
— Socialement étrange ?
— Voilà.
Elle pointa un doigt vers moi.
— Socialement étrange. Mais pas grave.
— Ce n’est pas toi qui seras interrogée par ton père si tu fais une réaction.
— Si.
— D’accord, mais moi je serai accusé.
— Il ne t’accusera pas.
Je levai les yeux.
Elle corrigea :
— Pas officiellement.
— Rassurant.
— Il demandera juste pourquoi j’étais chez toi.
— Voilà.
— Et je dirai que j’étais venue voir Eugène.
— Ça n’arrange rien.
— Si. C’est la vérité.
Je restai silencieux.
La vérité, dans ce cas précis, avait un potentiel catastrophique.
Je regardai derrière moi.
Eugène nous observait maintenant.
Il avait levé la tête.
Très calme.
Très conscient d’être le centre du problème.
Liora suivit mon regard, puis son expression changea. Elle s’adoucit, mais d’une manière vive.
— Oh, il me regarde.
— Il regarde tout le monde comme s’il évaluait la valeur locative des lieux.
— Il m’a reconnue.
— Probablement.
— Tu vois.
— Je ne vois rien.
— Tu refuses de voir.
Je soupirai.
Erreur.
Elle prit ça comme une ouverture.
— Je peux rester deux minutes, dit-elle. Vraiment. Je le vois, je dis bonjour, je repars. Je ne touche pas tout. Je ne m’installe pas. Je ne fais pas d’état des lieux.
Je regardai son sac.
Son visage.
Le couloir derrière elle.
Puis mon appartement.
Je pouvais dire non.
Techniquement.
Poliment.
Simplement.
Je pouvais dire : « Pas aujourd’hui. »
Je pouvais dire : « C’est mieux d’éviter. »
Je pouvais dire : « Ton père a raison. »
Rien dans ma vie ne m’obligeait à ouvrir davantage cette porte.
Sauf qu’Eugène descendit du canapé à cet instant précis.
Il s’étira.
Longuement.
Puis marcha vers l’entrée avec une lenteur dramatique.
Liora se redressa, comme s’il venait lui-même de valider la demande.
— Tu vois, souffla-t-elle.
— Non.
— Il vient.
— Il marche chez lui.
— Vers moi.
— Vers la porte.
— Où je suis.
Je baissai la tête.
Très bien.
Je venais de perdre un débat contre une voisine et un chat.
Situation humiliante.
J’ouvris un peu plus la porte.
— Deux minutes.
Son sourire fut immédiat.
— Promis.
— Et tu ne le portes pas.
— D’accord.
— Tu ne mets pas ton visage dessus.
— Je sais.
— Tu te laves les mains après.
— Tu parles vraiment comme mon père.
— C’est à cause de toi.
— C’est touchant.
— Ce n’est pas ce que je voulais dire.
Elle entra.
Juste un pas d’abord.
Puis deux.
Et le studio changea.
Pas physiquement.
Rien ne bougea vraiment. La table basse resta la table basse. Les carnets restèrent les carnets. La guitare ne devint pas soudainement autre chose qu’une guitare posée dans un coin.
Mais sa présence fit comme les bruits d’à côté, sauf sans le mur.
Elle remplissait l’espace immédiatement.
Pas en criant.
Pas même en parlant.
Simplement en étant là.
Elle regarda autour d’elle avec une curiosité directe, sans gêne excessive, mais sans indiscrétion méchante. Elle ne fouillait pas. Elle recevait tout trop vite.
Le bureau. Les feuilles près de la tablette.
Le dossier minimisé sur l’écran.
Le canapé. Les plantes. La lampe près de la bibliothèque.
La guitare.
Trop longtemps, la guitare.
Ou peut-être une seconde seulement.
Je le remarquai quand même.
Évidemment.
— C’est petit, dit-elle.
Je me figeai.
Elle tourna aussitôt la tête vers moi.
— Pas dans le mauvais sens.
— Il y a un bon sens ?
— Oui. Petit comme… contenu.
— Contenu ?
— Oui. Tout est là.
Je ne répondis pas.
Je ne savais pas si c’était un compliment. Ou une observation. Ou une violation douce de mon organisation intérieure.
Elle avança encore un peu, puis s’arrêta près du canapé parce qu’Eugène venait d’arriver à ses pieds.
Il ne se frotta pas contre elle.
Bien sûr que non.
Il s’assit à un mètre.
Face à elle.
Très droit.
Très digne.
Absolument pas disponible.
Liora porta une main à sa poitrine.
— Il m’ignore ?!
— Oui.
— Après tout ce qu’on a vécu ?!
— Vous avez vécu une chaussette et deux intrusions.
— C’est déjà beaucoup.
— Pour lui, non.
Elle s’accroupit lentement.
Je me tendis.
Elle leva une main sans quitter Eugène des yeux.
— Je sais. Pas le visage. Pas le porter. Pas le respirer comme un coussin.
— Merci.
— Je peux lui dire bonjour ?
— Verbalement, oui.
Elle sourit et baissa la voix.
— Bonjour, Eugène.
Eugène tourna la tête vers la fenêtre.
Refus complet.
Liora resta accroupie, bouche entrouverte.
— Il me snobe.
— Il est chez lui.
— Chez moi aussi, il faisait son important.
— C’est sa personnalité.
— J’adore.
— Mauvaise nouvelle pour ton système immunitaire.
Elle tendit une main, paume vers le haut, sans toucher.
Eugène ne bougea pas.
Puis il avança d’un demi-pas.
S’arrêta.
La fixa.
Et contourna sa main pour aller se frotter contre le pied du canapé.
Liora resta figée.
— C’était une humiliation.
— Oui.
— Tu as vu ?
— Oui.
— Tu ne vas rien faire ?
— Contre mon chat ?
— Dis-lui d’être gentil.
— Eugène, sois gentil.
Eugène s’allongea.
Dos à nous.
Liora tourna lentement la tête vers moi.
— Il te respecte énormément.
— Nous avons une relation complexe.
Elle rit.
Puis renifla légèrement.
Mon attention se fixa immédiatement sur son nez.
— Ça va ?
— Oui.
— Déjà ?
— Ce n’est rien.
— Tu viens d’entrer.
— Et ?
— Ton allergie est rapide.
— Toi aussi, tu es rapide pour paniquer.
— Je m’informe.
— Tu paniques méthodiquement.
Je n’eus pas de réponse.
Elle se releva et regarda autour d’elle à nouveau. Je vis ses yeux passer sur les carnets empilés. Sur les feuilles près du bureau. Sur les croquis retournés contre la table, comme si le simple fait de cacher leur face suffisait à les rendre invisibles.
Ça ne suffisait pas.
Elle les avait vus.
Elle vit aussi mon mouvement, minuscule, celui de quelqu’un qui hésite entre se placer devant et prétendre qu’il n’a rien remarqué.
Elle ne posa pas de question.
Pas tout de suite.
Son regard glissa simplement, s’arrêta sur une feuille au mur, puis repartit.
— Tu fais tout ici ? demanda-t-elle.
Je suivis son regard.
Bureau. Tablette. Tasses.
Carnets.
— La plupart du temps.
— Tu travailles vraiment dans ce fauteuil ?
— Oui.
— Ton dos va mourir.
— Il a déjà commencé.
— Je le savais.
Elle pointa la chaise de bureau.
— Ça, ce n’est pas une vraie chaise pour rester assis toute la journée.
— C’est une chaise.
— Pas une vraie.
— Elle a les propriétés essentielles.
— Tu veux dire quatre pieds et une assise ?
— C’est une base solide.
— Ton dos te déteste.
Je faillis répondre, mais Eugène choisit ce moment pour rouler légèrement sur le côté.
Liora se retourna aussitôt vers lui.
— Ah, quand même.
Elle s’approcha du canapé, puis s’arrêta à une distance raisonnable.
— Je peux ?
Elle me regardait.
Cette fois, elle demandait vraiment.
Pas avec provocation.
Pas avec son air de transformer chaque limite en négociation.
Une vraie question.
Je baissai les yeux vers Eugène.
Il s’était installé sur la couverture, pattes repliées, regard à moitié fermé.
Disponible.
Ou en train de préparer une humiliation plus subtile.
— Tu peux essayer.
Liora tendit la main.
Doucement.
Elle toucha le haut de sa tête du bout des doigts.
Eugène ne bougea pas. Puis il ferma les yeux.
Victoire totale.
Son visage à elle changea.
Pas beaucoup.
Juste assez.
La joie devint plus silencieuse.
— Oh, murmura-t-elle.
Je la regardai caresser mon chat avec une concentration rare. Elle semblait retenir son énergie pour ne pas aller trop vite. Ses doigts passaient entre les oreilles, puis s’arrêtaient, puis recommençaient.
Un éternuement monta.
Elle tourna la tête au dernier moment.
— Désolée.
— Tu devrais arrêter.
— Dans trente secondes.
— Liora.
— Vingt.
— Tu négocies avec ton allergie.
— Je gagne souvent.
— Elle aussi.
Elle sourit sans relever les yeux.
— Il est plus doux chez toi.
— Il est pareil.
— Non.
— Si.
— Chez moi, il visitait. Ici, il habite.
Je regardai Eugène.
Puis le studio.
Je n’avais jamais pensé la différence comme ça.
Visiter.
Habiter.
Encore une phrase qu’elle lançait sans prévenir et qui restait accrochée quelque part.
Elle retira enfin sa main et se redressa.
— Voilà. Je suis raisonnable.
Elle éternua.
Deux fois.
— Relativement, ajoutai-je.
— Relativement raisonnable, c’est déjà bien.
Elle sortit un petit flacon de gel hydroalcoolique de son sac.
Je la regardai.
— Tu avais prévu.
— Oui.
— Donc ce n’était pas une impulsion.
— Un peu quand même.
— Tu as pris un antihistaminique et du gel pour une impulsion ?
— Je suis spontanée avec préparation.
Je restai silencieux.
— Ça n’a aucun sens, dis-je.
— Pour toi.
Elle se frotta les mains, puis se tourna encore une fois vers le studio.
Son regard passait partout, mais il était moins rapide maintenant. Comme si elle commençait à comprendre qu’il fallait regarder autrement ici.
Moins fort. Moins vite.
Ça me troubla plus que son énergie.
— C’est bizarre, dit-elle.
Je me tendis.
— Quoi ?
— Je t’imaginais autrement.
— Comment ?
Elle réfléchit.
Mauvais signe.
— Je ne sais pas. Plus vide.
Je ne répondis pas.
— Pas toi. Enfin, pas vide toi. Ton appartement. Depuis le couloir, tu fais très… discret.
— C’est une qualité.
— Oui. Mais ici, c’est plein.
Je regardai les carnets.
Les plantes.
Les feuilles.
Les tasses.
La guitare dans son coin.
Le canapé.
Eugène, déjà satisfait de lui-même.
— Plein de désordre.
— Non. Plein de trucs qui restent.
Je déglutis.
Très discrètement.
Elle n’avait vraiment pas le droit d’être précise comme ça.
Pas en étant là depuis quelques minutes.
Enfin.
Beaucoup plus que deux.
Je regardai l’heure sur mon écran.
Elle aussi.
— Ah, dit-elle.
— Oui.
— Ça fait plus que deux minutes.
— Oui.
— Je vais y aller.
— D’accord.
Aucun de nous ne bougea immédiatement.
Eugène s’était rendormi.
Le studio semblait avoir accepté sa présence avec une facilité agaçante.
Moi, moins. Ou autrement.
Elle fit un pas vers la porte.
Puis un deuxième.
Je me détendis presque.
Erreur.
Liora s’arrêta net.
Pas un ralentissement.
Un vrai arrêt.
Rare.
Son regard venait de tomber vers le coin près de la bibliothèque. Là où Demitrius, trahi par sa curiosité ou par une très mauvaise gestion de la discrétion, avait avancé de quelques centimètres hors de son territoire.
Oreilles dressées. Nez en mouvement. Regard prudent.
Liora ne respira presque plus.
— Attends.
Je suivis son regard.
Ah.
Très bien.
— C’est…
Elle plissa légèrement les yeux, comme si son souvenir arrivait avec quelques secondes de retard.
Puis son visage s’éclaira.
— Mais oui. Demitrius !
Je fermai les yeux une seconde.
Évidemment. Elle se souvenait.
Pas vaguement.
Pas comme on se souvient d’un détail secondaire croisé à trois heures du matin dans une scène absurde.
Elle se souvenait vraiment.
— Il existe vraiment, dit-elle.
— C’est généralement ce que font les lapins.
— Non, mais je veux dire… je l’avais vu, oui, mais là…
Elle s’interrompit.
Quelque chose dans sa voix venait de baisser.
Pas beaucoup.
Juste assez pour que Demitrius ne recule pas immédiatement.
Elle savait faire ça, donc.
Ralentir.
Je n’avais pas prévu cette information.
Liora fit un pas dans sa direction.
Je levai une main.
— Doucement.
Elle s’arrêta aussitôt.
Aussitôt.
Ce qui fut presque plus inquiétant que si elle avait continué.
— Je sais, dit-elle.
Et elle parlait moins fort.
Beaucoup moins fort.
Demitrius remua le nez.
Eugène, depuis le canapé, ouvrit un œil avec un manque total d’intérêt pour la tension dramatique.
Liora regarda Demitrius, puis moi.
Ses yeux brillaient.
Catastrophe.
— Aurèl.
— Oui ?
— Je peux rester encore un peu ?
Je regardai la porte ouverte. Le couloir, juste derrière. La sortie possible.
Le plan initial, parfaitement simple, parfaitement mort.
Deux minutes.
Elle avait dit deux minutes.
Je regardai Demitrius, qui n’avait pas encore fui.
Puis Liora, debout, au milieu de mon studio, les mains sagement immobiles, comme si toute son énergie venait d’apprendre à se tenir sur la pointe des pieds.
Je compris immédiatement.
La visite n’était plus courte.
Elle venait seulement de commencer.
— Techniquement, dis-je, tu étais venue voir mon chat.
Elle sourit.
Très doucement, cette fois.
— Techniquement, oui.