Held in Your Hand
Chapitre 14 | Retour au bureau
Ce matin, le bureau avait exactement la même odeur que d’habitude.
Café. Climatisation. Papier chaud. Écrans allumés depuis trop tôt.
C’était presque insultant.
J’avais passé tout le week-end à essayer de ne pas trop penser au séminaire, ce qui, évidemment, m’avait conduit à y penser de manière quasi professionnelle.
Dans le bus du retour, j’avais déjà commencé à réorganiser les souvenirs en petites boîtes mentales : la cuisine, le dîner, la terrasse, le lac, la chambre, le matin, le documentaire sur les paresseux.
Et plus je les rangeais, plus quelque chose me dérangeait.
Le bureau, lui, n’avait pas bougé.
Même open space gris.
Même bruit de claviers.
Même plantes fatiguées près de la baie vitrée.
Je me suis installé à mon bureau.
Mon ordinateur s’est allumé avec ce calme obscène des machines qui ignorent tout des drames humains.
J’ai posé mon sac.
Sorti mon carnet.
Respiré une fois.
Puis deux.
Dans la vitre en face de moi, mon reflet avait cette tête étrange que j’ai parfois après un week-end trop chargé : pas vraiment fatigué, pas vraiment reposé, juste légèrement déplacé.
Comme si mon visage était revenu travailler avant le reste de moi.
Je me suis demandé si ça se voyait.
J’espérais que non.
Je craignais que si.
Clara est arrivée quelques minutes plus tard avec un café trop grand pour être raisonnable.
— Alors ?
J’ai levé les yeux.
— Alors quoi ?
— Le séminaire, évidemment.
Elle s’est assise à moitié sur le coin de mon bureau.
— Vous êtes revenus vivants, donc déjà bravo.
— Merci.
— Il y a eu des scandales ? Des larmes ? Des couples improbables ? Une noyade symbolique ?
Je me suis concentré sur mon écran.
— Non.
— Menteur.
— Pourquoi tout le monde me dit ça ?
— Parce que tu mens mal.
Je n’ai pas répondu.
Elle m’a observé deux secondes de plus.
Puis elle a souri.
— Bon.
Elle a tapoté mon bureau du bout des doigts.
— Si jamais tu veux me raconter des choses inutiles mais croustillantes, je suis là.
— Je note.
— Fais ça.
Elle est repartie avec son café.
Je l’ai regardée s’éloigner.
J’aurais aimé avoir son niveau de légèreté.
Le genre de légèreté des gens qui considèrent qu’une histoire reste une histoire tant qu’elle n’a pas décidé de s’installer dans ta cage thoracique.
Je n’avais pas encore ouvert mon premier fichier qu’une voix est tombée derrière moi.
— Alors.
Je me suis figé.
Lyralda.
Je me suis retourné.
Elle était là, debout près de mon bureau, un dossier sous le bras, exactement comme si rien au monde n’avait changé depuis vendredi.
Tailleur sombre.
Cheveux attachés.
Regard net.
Parfaitement professionnelle.
Parfaitement calme.
— Bonjour, Lyralda, j’ai dit.
— Bonjour, Eliott.
Elle a penché légèrement la tête.
Puis, avec ce demi-sourire presque invisible :
— La matinée était bonne ?
Je crois que mon cœur a raté un battement.
— Quoi ?
— La matinée.
Elle a haussé une épaule.
— Cette matinée.
Pause.
— Tu as pris un bon petit déjeuner ?
Sa voix était neutre.
Presque légère.
Comme si elle parlait d’un détail logistique banal.
Comme si le matin dans sa chambre n’avait été qu’une parenthèse pratique.
Je sentais une chaleur étrange monter dans mon cou.
— Oui.
— Bien.
Elle a tapoté une fois le dossier contre sa hanche.
— Tant mieux.
Puis elle a ajouté, très légèrement :
— Les paresseux sont une bonne influence.
Je l’ai regardée.
Elle ne souriait plus.
Elle avait déjà retrouvé son visage professionnel.
— À plus tard, Eliott.
Et elle est repartie.
Comme ça.
Sans ralentir.
Sans se retourner.
Je suis resté là, assis devant mon écran, avec l’impression très claire de m’être fait traverser par un train très poli.
Le pire, c’est que son ton n’avait rien de méchant.
Rien.
C’était justement ça, le problème.
Aucune gêne.
Aucune tension.
Aucun signe que la semaine dernière avait laissé une trace particulière.
Et soudain, tout ce que j’avais réussi à tenir à distance pendant quelques heures est revenu d’un bloc.
Bien sûr.
Évidemment.
Pour elle, c’était simple.
Un moment.
Une nuit.
Un petit déjeuner.
Fin de l’histoire.
J’ai regardé mon écran sans le voir.
Dans la vitre en face, mon reflet avait encore changé. Il ressemblait maintenant à quelqu’un qui vient de recevoir une information désagréable sur sa propre valeur marchande.
J’ai baissé les yeux.
C’était ridicule.
Et pourtant, mon cerveau tirait déjà les conclusions.
Vers dix heures, mon téléphone a vibré.
Un message.
Jade.
« T’as survécu au retour ? »
Je suis resté une seconde à regarder l’écran.
Puis j’ai répondu :
« Oui… »
Trois petits points sont apparus presque immédiatement.
« Exploit. »
J’ai souri malgré moi.
Un nouveau message est arrivé.
« J’ai encore mal au dos à cause du bus. Ta faute, t’étais pas assez moelleux. »
J’ai laissé échapper un petit souffle par le nez.
« Désolé de ne pas être un siège premium. »
Sa réponse est arrivée.
« Travaille ça. »
J’ai posé le téléphone.
C’était idiot.
Léger.
Presque rien.
Et pourtant, ça m’a fait du bien.
Peut-être parce qu’avec Jade, au moins, je savais à quoi m’attendre : du jeu, des piques, des phrases qui avancent masquées, mais pas trop.
C’était fatiguant, oui.
Mais lisible.
Lyralda, elle, était devenue soudain beaucoup plus difficile à comprendre.
Ou peut-être qu’elle avait toujours été claire et que c’était moi qui avais inventé le reste.
Vers midi, Jade est passée près de mon bureau.
Elle a ralenti.
— Pause déj ?
J’ai levé les yeux.
— Euh…
— C’était une invitation, pas un contrôle fiscal.
Je me suis redressé.
— Oui, d’accord.
— Parfait.
Elle a désigné l’ascenseur.
— Cinq minutes, pas une de plus, j’ai faim.
Puis elle est repartie.
Je l’ai regardée s’éloigner.
Dans l’open space, tout semblait banal.
Clara parlait avec quelqu’un près de l’imprimante. Ou avec l’imprimante, je ne sais toujours pas.
Monsieur Delmas sortait d’un appel dans le couloir vitré du service juridique.
Lyralda était juste à côté de lui.
Ils parlaient à voix basse.
Monsieur Delmas avait cette posture légèrement penchée qu’il prenait parfois quand il expliquait quelque chose de compliqué.
Lyralda écoutait.
Très concentrée.
Il a dit quelque chose.
Elle a souri brièvement.
Très brièvement.
Puis ils se sont séparés.
Rien d’anormal.
Absolument rien.
Et pourtant, mon cerveau a décidé immédiatement que cette scène contenait probablement plusieurs sous-textes tragiques.
J’ai détourné le regard le premier.
Le déjeuner s’est fait à la cafétéria, presque vide à cette heure-là.
Jade a posé son plateau en face du mien.
— J’en peux déjà plus de cette semaine.
— On est lundi.
— Justement.
Elle a bu une gorgée de son soda.
— C’est toujours le pire jour pour avoir des émotions.
J’ai relevé les yeux.
— C’est très spécifique.
— Je suis très spécifique.
Elle a attrapé une frite.
— T’as passé un bon week-end ?
La question paraissait banale.
Mais son regard, lui, ne l’était pas totalement.
— Oui.
— Tu mens encore mal.
— C’est devenu une tradition.
Elle a souri.
Puis son expression a changé légèrement.
— Mon père m’a appelée dimanche.
J’ai cligné des yeux.
Je ne m’attendais pas à ça.
— Ah.
— Ouais.
Elle a haussé une épaule.
— Ça faisait six mois.
Je ne savais pas quoi dire.
Alors j’ai choisi l’honnêteté.
— C’est… bien ?
Elle a eu un petit rire.
— Aucune idée.
Elle a regardé son assiette.
— Il appelle quand il culpabilise.
Je suis resté silencieux.
Cette fois, je ne me sentais pas testé.
Juste… témoin.
— Et toi ? a-t-elle demandé. Tes parents t’appellent souvent ?
J’ai baissé les yeux vers mon plateau.
— Pas vraiment.
— Ambiance saine.
— On fait ce qu’on peut.
Elle m’a regardé quelques secondes.
Puis a hoché la tête comme si cette réponse lui suffisait.
Le silence qui a suivi n’était pas gênant.
Simplement étrange.
Plus doux que d’habitude.
En remontant, je me suis surpris à penser que Jade était peut-être plus simple que Lyralda.
Pas plus gentille.
Pas plus saine.
Mais plus simple à lire.
Avec elle, tout semblait au moins exister à la surface.
Même ses piques.
Même ses petits jeux.
Même ce qu’elle choisissait de montrer de fragile.
Lyralda, au contraire, donnait l’impression de pouvoir te regarder très droit et ne rien laisser sortir de ce qui comptait vraiment.
Et moi, évidemment, je n’étais attiré que par les choses que je ne comprenais pas bien.
Très mauvais réflexe.
Très vieux réflexe.
L’après-midi a repris.
Je travaillais.
Enfin, j’essayais.
Mon téléphone vibrait parfois avec un message bref de Jade.
« Tu survis ? »
« Pas endormi ? »
« Si Pascal t’enterre sous Excel, cligne deux fois des yeux. »
Je répondais toujours.
Et à chaque fois, quelque chose se détendait légèrement dans ma poitrine.
Pas de tension.
Pas d’attente.
Juste… une conversation.
Au fond de moi, une pensée commençait à prendre forme.
Petite.
Embarrassante.
Peut-être que Jade était plus facile.
Peut-être qu’avec elle, il n’y avait pas tout ce flou.
Pas cette sensation de tomber dans quelque chose de plus profond sans savoir si l’autre y est réellement avec toi.
J’ai détesté cette pensée dès qu’elle est apparue.
Mais elle est restée.
Et je ne réalisais pas encore que ce que j’aimais vraiment dans ces messages n’avait probablement rien à voir avec une relation.
Juste avec le fait que, pour une fois… quelqu’un me parlait sans que j’aie l’impression de devoir deviner le reste.