Held in Your Hand
Chapitre 13 | Petit déjeuner
Quand je me suis réveillé, la lumière du matin remplissait déjà la chambre.
Une lumière douce, un peu pâle, qui passait par la grande baie vitrée et dessinait une bande claire sur le parquet.
Pendant quelques secondes, je suis resté immobile.
Juste à respirer.
À écouter le silence de la chambre.
Puis je me suis souvenu.
La veille.
Le couloir.
Le lit.
Le baiser.
La façon dont elle m’avait dit de dormir comme si c’était une consigne parfaitement raisonnable, et pas la chose la plus troublante que quelqu’un m’ait dite depuis longtemps.
Mon cœur a fait un petit mouvement étrange dans ma poitrine.
J’ai tourné légèrement la tête.
Le lit à côté de moi était vide.
Pendant une seconde, j’ai cru qu’elle était partie.
Puis j’ai entendu la télévision.
Un volume bas.
Une voix de documentaire.
Je me suis redressé.
Lyralda était assise au bout du lit, enveloppée dans la couette, les jambes repliées sous elle. Elle regardait la télévision avec une concentration presque comique.
Elle ne m’avait pas encore vu bouger.
À l’écran, un animal gris se déplaçait au ralenti dans un arbre.
Un paresseux.
« Dans les profondeurs des forêts d’Amérique centrale et du Sud, le paresseux mène une vie suspendue entre ciel et terre.
Son métabolisme est si lent qu’il peut passer des heures, parfois des jours, sans presque bouger.
Cette lenteur n’est pas une faiblesse : c’est une stratégie de survie. En se déplaçant à peine et en se confondant avec la mousse et les algues qui poussent sur son pelage, le paresseux devient presque invisible aux yeux des prédateurs.
Dans ce monde où tout semble aller trop vite, le paresseux nous rappelle que, survivre consiste simplement à prendre son temps. »
Lyralda a attrapé la télécommande.
— Regarde ça.
Sa voix était encore un peu rauque.
Elle a tourné la tête vers moi.
— Regarde.
J’ai cligné des yeux.
— Bonjour.
— Bonjour, Eliott.
Elle a désigné l’écran.
— Y a un documentaire sur les paresseux.
J’ai regardé l’animal. Il avançait si lentement que j’ai eu l’impression que la télévision était figée.
— C’est fascinant.
J’ai laissé échapper un petit rire face à son commentaire.
— C’est ta première réaction ce matin ?
— Oui.
Elle a regardé de nouveau l’écran.
— Tu vois la vitesse ?
— Oui.
— J’aimerais vivre comme ça.
Je me suis passé une main dans les cheveux.
— Suspendue à un arbre ?
— Sans obligations.
Elle a haussé une épaule.
— Sans réunions aussi.
— Ça se tient.
Le paresseux continuait de bouger avec une lenteur presque philosophique.
Lyralda commentait tranquillement.
— Regarde ses griffes.
— Oui.
— C’est pratique.
Je la regardais. La couette glissait un peu sur son épaule. Ses cheveux étaient légèrement en bataille. Elle avait l’air incroyablement normale.
Et cette pensée m’a soudain rendu nerveux.
Parce que la veille n’avait rien eu d’un accident absurde ou d’un moment flou qu’on pourrait facilement ranger dans la catégorie bon, on avait bu, c’était le séminaire, n’en parlons plus.
C’était pire que ça. C’était simple.
Je me suis levé.
— Tu fais quoi ?
— Je vais chercher du café.
Elle n’a même pas détourné les yeux de l’écran.
— Bonne idée.
La petite machine à capsules attendait sur le bureau comme un appareil scientifique conçu uniquement pour sauver les matins trop courts.
Deux capsules. Parfait.
J’ai lancé deux cafés.
Pendant que la machine tournait, j’ai ouvert le sachet de croissants qu’il y avait sur la table. Ils étaient légèrement tièdes.
Je devrais pouvoir en faire quelque chose quand même.
— Tu veux manger quelque chose ?
— Il y a quoi ?
— Des croissants.
— Alors oui.
Il y avait des petites barquettes de beurre, de confiture, du miel et du sucre.
Bon, c’est parti pour préparer le petit déjeuner, la recette sera simple…
— Le petit déjeuner est prêt.
Lyralda regardait toujours le paresseux.
— Cet animal vit vingt ans.
— Impressionnant.
— Sans jamais se presser.
J’ai déposé les tasses sur la petite table près du lit.
Puis les croissants.
Quand je me suis retourné, elle me regardait.
Pas la télévision.
Moi.
— Quoi ?
— Rien.
Elle a attrapé une tasse.
— C’est bizarre.
— Quoi ?
— Toi.
Je me suis assis sur le bord du lit, à une distance que j’espérais normale et qui, du coup, ne me paraissait pas du tout normale.
— Merci.
Elle a pris une gorgée.
— C’est bien, bizarre.
J’ai froncé les sourcils.
— Explique.
Elle m’a regardé quelques secondes.
Puis elle a dit simplement :
— Tu me rends toute nerveuse.
Je suis resté silencieux.
Le café était chaud dans ma main. Le documentaire continuait à voix basse. Le paresseux avait toujours l’air d’avoir pris l’option la plus intelligente face à l’existence.
— Désolé, j’ai fini par dire.
Elle a secoué la tête.
— Non.
Un petit sourire est apparu.
— Tant mieux.
Je l’ai regardée.
— Tant mieux ?
— Oui.
Elle a posé la tasse.
— Moi aussi, tu me rends nerveuse.
Le silence est retombé entre nous.
Un silence léger. Presque confortable.
On mangeait les croissants en regardant le documentaire.
Le paresseux avait changé d’arbre.
Ou peut-être que c’était un autre paresseux.
Je ne savais pas.
Je regardais surtout Lyralda.
Elle, elle le savait sûrement.
— Regarde.
— Quoi ?
— Il dort quinze heures par jour.
— Un modèle de vie.
— Exactement.
J’ai souri.
Et pendant quelques secondes…
tout semblait simple.
Presque trop simple.
Puis quelqu’un a frappé à la porte.
Trois coups rapides.
On s’est figés tous les deux.
J’ai senti immédiatement mon ventre se nouer.
Lyralda a levé un sourcil puis m’a chuchoté :
— Tu attends quelqu’un ?
— Non.
On a frappé encore.
Une voix derrière la porte.
— Hey, Lyralda !
Jade.
— Le séminaire continue, tu sais ?!
Pause.
— T’es morte ou quoi ?
Mon cœur est descendu directement dans mon estomac.
Je me suis levé trop vite.
— Merde.
Lyralda me regardait.
— Calme-toi.
Mais je sentais déjà la panique revenir.
Cette sensation familière.
La honte.
La gêne.
Tout ce qui avait disparu pendant quelques heures revenait brutalement.
— J’arrive ! ai-je lancé, beaucoup trop vite.
J’ai attrapé mes affaires au hasard.
Lyralda observait la scène.
Silencieuse.
J’ai ouvert la porte.
Jade se tenait dans le couloir, un café à la main.
Elle m’a regardé.
S’est figée une demi-seconde.
Puis a regardé rapidement la chambre derrière moi.
Son sourire s’est étiré légèrement.
Pas blessé.
Pas cassé.
Plutôt ce genre de sourire qui dit : ah, d’accord, je vois.
— Oh… putain, la grosse folle, a-t-elle dit en regardant par-dessus mon épaule.
Je me suis retourné à moitié.
Lyralda n’avait pas bougé. Toujours assise dans le lit. Toujours enveloppée dans la couette. Toujours parfaitement calme.
Jade a repris une gorgée de café, puis a reporté son attention sur moi.
— Salut, beau gosse.
— Salut.
— C’est pas ta chambre, non ?
J’ai haussé les épaules avec l’élégance d’un homme surpris en train d’exister…
— Euh…
— Vous avez disparu hier.
Son regard a glissé encore une fois derrière moi, puis est revenu vers moi.
Puis elle a souri un peu plus franchement, mais cette fois, ce sourire-là n’était pas vraiment pour moi.
Il était pour Lyralda.
— On commence l’activité dans vingt minutes.
— D’accord.
— T’as intérêt à venir. L’autre aussi.
Toujours ce petit ton désinvolte. Toujours ce café à la main. Toujours ce visage tranquille.
Mais je voyais bien qu’elle avait compris bien plus de choses que moi.
Et qu’elle était déjà en train de réorganiser sa position dans l’histoire.
— Sinon Mehdi va croire que je t’ai tué…
J’ai tenté de rire.
— J’arrive.
Elle a fait mine de partir, puis s’est retournée une seconde.
Son regard est passé de moi à Lyralda.
Et là, pour la première fois, son expression a laissé passer quelque chose de plus vrai. Pas de rancune. Pas de colère.
Juste un petit regret un peu vexé.
Comme quelqu’un qui admet intérieurement qu’elle aurait dû jouer moins avec le feu et dire les choses plus franchement plus tôt.
— C’est pas grave, Eliott, a-t-elle dit.
Puis elle est partie.
Je refermai la porte.
Quand je me suis retourné, Lyralda me regardait.
Toujours assise dans le lit.
Toujours calme.
Mais je sentais que quelque chose avait changé.
La simplicité de tout à l’heure s’était fissurée.
Je me suis passé une main dans les cheveux.
— Je devrais y aller.
Elle a hoché la tête.
— Oui. Faut bien que tu te prépares.
J’ai ramassé mes affaires.
Mon cerveau tournait déjà trop vite.
Qu’est-ce que j’avais fait ?
Pourquoi j’avais fait ça ?
Pourquoi tout semblait normal ce matin ?
Et surtout…
qu’est-ce que ça voulait dire ?
Je sentais déjà mon estomac se serrer.
Une erreur.
Une énorme erreur.
J’ai regardé Lyralda une dernière fois.
Elle était toujours là.
Calme.
Mais moi, j’avais déjà commencé à me refermer.
Et je savais exactement ce que mon cerveau allait faire maintenant.
Me convaincre, lentement, méthodiquement, que j’avais fait une erreur monumentale.
Je me suis changé rapidement.
Trop rapidement.
Comme si rester une minute de plus dans cette chambre risquait de rendre la situation encore plus compliquée.
Lyralda n’avait pas bougé.
Elle était toujours assise dans le lit, la tasse de café entre les mains, les yeux posés sur moi avec cette expression difficile à lire qu’elle avait parfois.
Ni froide.
Ni vraiment douce.
Juste attentive.
— Tu paniques.
Je boutonnais ma chemise.
— Non.
— Si.
— Non.
Elle a posé la tasse sur la table.
— Eliott.
J’ai levé les yeux.
— Tu recommences.
— Je recommence quoi ?
Elle a incliné légèrement la tête.
— À t’enfermer dans ta tête.
J’ai soupiré.
— Je ne fais rien.
— Tu fuis.
— Je vais juste au séminaire.
— Tu fuis quand même.
J’ai pris mon sac.
— C’est juste… compliqué.
Elle est restée silencieuse quelques secondes.
Puis elle a dit calmement :
— Non.
J’ai levé les yeux.
— Non ?
— Ce n’est pas compliqué.
— Si.
— Non.
Elle m’a regardé droit dans les yeux.
— Tu compliques tout.
J’ai laissé échapper un petit rire nerveux.
— Merci.
— De rien.
Elle s’est levée enfin.
La couette a glissé sur le lit.
J’ai détourné les yeux une seconde trop tard, avec ce léger flottement embarrassé de quelqu’un qui réalise qu’il a manqué un détail évident depuis le début.
— On a passé la nuit ensemble.
Elle parlait comme si elle énonçait un fait administratif.
— Oui.
— Ce matin, tu m’as fait du café.
— Oui.
— On a regardé un documentaire passionnant.
— Oui.
Elle a haussé une épaule.
— Voilà.
Je suis resté silencieux.
Parce que présenté comme ça… ça semblait presque banal.
Trop banal.
Et c’était justement ce qui me faisait peur.
Elle s’est approchée.
Pas trop près.
Juste assez pour que je sente sa présence.
— Qu’est-ce qui t’inquiète exactement ?
J’ai regardé mes chaussures.
— Tout.
Elle a soupiré doucement.
— Très précis.
— C’était une mauvaise idée.
— Quoi ?
— Hier soir.
Elle est restée immobile.
Puis :
— Pourquoi ?
J’ai haussé les épaules.
— Parce que.
— Mauvaise réponse.
Je me suis passé une main sur le visage.
— Parce que ça complique les choses.
— Quelles choses ?
— Le travail, le séminaire, les gens.
Elle a réfléchi quelques secondes.
Puis elle a dit :
— Jade.
Je n’ai pas répondu.
C’était encore une réponse suffisante.
Lyralda a croisé les bras.
— Donc.
— Donc quoi ?
— Tu penses que dormir avec moi est une erreur ?
Je me suis crispé.
— Ce n’est pas ça.
— Si.
— Non.
— Si.
J’ai soufflé.
— Vous adorez avoir raison.
— Oui.
— C’est agaçant.
— Merci.
Elle s’est approchée encore d’un pas.
— Eliott.
J’ai levé les yeux.
— Ce n’était pas une erreur, et il ne s’est rien passé.
J’ai secoué la tête.
— Vous dites ça maintenant.
— Je le dis maintenant.
— Et demain ?
Elle a haussé une épaule.
— Demain, on verra.
Cette réponse m’a désarmé complètement.
— Vous êtes incroyable.
— Je sais.
J’ai laissé échapper un rire malgré moi.
La tension est redescendue légèrement.
Mais seulement à la surface.
Au fond de moi, la machine continuait déjà à tourner.
Les scénarios.
Les jugements.
Les regards des collègues.
Jade.
Le séminaire.
Le retour au bureau.
Tout devenait soudain trop réel.
— Je devrais y aller.
— Oui.
Elle n’a pas tenté de m’arrêter.
Pas cette fois.
J’ai pris mon sac.
Je suis passé devant elle.
Ma main a effleuré la poignée de la porte.
Puis sa voix m’a rattrapé.
— Eliott.
Je me suis retourné.
Elle était toujours au milieu de la pièce.
Calme.
— Arrête de croire que tout ce que tu touches va forcément se casser.
Je suis resté immobile.
— Parce que c’est faux.
Je n’ai pas répondu.
Parce que je n’étais pas sûr d’y croire.
Le couloir de l’hôtel était silencieux.
Je marchais vite.
Trop vite.
Comme si mettre de la distance physique allait régler quelque chose.
Au bout du couloir, les voix des collègues montaient déjà.
La journée reprenait.
Les activités.
Les blagues.
Les dynamiques sociales.
Tout ce que mon cerveau savait parfaitement transformer en terrain miné.
Et au milieu de tout ça…
il y avait maintenant quelque chose d’autre.
Quelque chose que je ne savais pas gérer.
Lyralda.
La nuit.
Le matin.
Le documentaire sur les paresseux.
Et cette sensation étrange que, pendant quelques heures, j’avais été quelqu’un de différent.
Quelqu’un de simple.
Présent.
Normal.
Je suis descendu par les escaliers vers la salle du séminaire.
Et maintenant, il fallait réparer.
Même si réparer voulait simplement dire…
faire comme si rien ne s’était passé pour le reste du séminaire.
Et ça, j’étais très bon pour le faire.