Held in Your Hand

Chapitre 15 | Deuxième scène

La bourde était stupide.

Vraiment stupide.

Le genre d’erreur qui, dans le monde réel, n’aurait probablement rien changé à la rotation de la Terre, mais qui, dans un fichier Excel partagé par trois services différents, prenait soudain la taille d’une catastrophe administrative.

Je regardais l’écran.

La cellule clignotait.

Et le chiffre était faux.

Très faux.

Et surtout très visible.

Je savais exactement ce qui s’était passé.

Une ligne décalée.

Un copier-coller trop rapide.

Une vérification mentale faite à moitié.

— Eliott.

Je levai les yeux.

Jade était debout à côté de mon bureau, un dossier à la main.

Son expression n’était pas méchante.

Mais clairement agacée.

— Dis-moi que ce n’est pas toi qui as envoyé ça.

Je savais déjà que c’était moi.

— C’est moi.

Elle posa le dossier sur le bureau avec un petit bruit sec.

— Tu as décalé toute la ligne.

Je regardai le tableau.

Elle avait raison.

— Ah.

Elle me fixa.

— Ah ?

— …

— Eliott.

Elle passa une main dans ses cheveux.

— On avait vérifié ça hier.

— Oui.

— Donc pourquoi tu l’as modifié ?

Je restai silencieux une seconde.

Parce que la réponse honnête était très simple.

Je n’avais aucune raison.

— J’ai mal relu.

Elle soupira.

Pas violemment.

Juste fatiguée.

— Bon.

Elle posa les mains sur le bureau et se pencha vers l’écran.

— On va corriger ça.

Ses doigts se mirent à bouger sur le clavier.

Elle travaillait vite.

Très vite.

— Là.

Clique.

— Et là.

Clique.

— Voilà.

Elle se redressa.

— Fais attention, Eliott, s’il te plaît.

Sa voix était plus douce maintenant.

— On ne peut pas garder ce genre de truc, surtout sur ce genre de fichier partagé.

— Je sais.

— Je ne te dis pas ça pour être méchante.

— Je sais.

Elle termina la correction.

Puis se redressa.

— Voilà.

Elle me regarda quelques secondes.

Ses yeux s’attardèrent sur mon visage.

— T’as l’air crevé.

— Peut-être.

— Tu dors ?

— Parfois.

Elle haussa les épaules.

— Essaie plus souvent.

Puis elle ajouta :

— C’est plutôt efficace, le sommeil.

Je clignai des yeux.

Elle attrapa son dossier.

— Concentre-toi.

Puis elle s’éloigna.

Je restai devant l’écran.

La correction était faite.

Mais la sensation désagréable restait.

Cette impression d’être légèrement décalé par rapport à tout.

Comme si mon cerveau avançait avec une demi-seconde de retard sur le reste du monde.

— Tu sais que tu peux respirer.

Je me retournai.

Lyralda.

Elle était appuyée contre la cloison vitrée du service juridique.

Bras croisés.

Je ne savais pas depuis combien de temps elle était là.

— Je respire.

— À peine.

Elle regarda l’écran.

— Grosse erreur ?

— Moyenne.

— Jade a été très gentille.

Je levai les yeux.

— Vous écoutiez ?

— Tout le monde écoute dans un open space.

Elle haussa une épaule.

— C’est la règle.

Je me passai une main sur le visage.

— J’ai la tête ailleurs.

— Oui.

Silence.

Puis elle dit calmement :

— T’as deux solutions.

Je relevai les yeux.

— Lesquelles ?

— Soit tu restes ici à te détester pour une cellule Excel.

— Tentant.

— Soit tu viens te défouler.

Je fronçai les sourcils.

— Me défouler ?

Elle attrapa son sac posé sur une chaise.

— Oui.

— Où ?

— Chez moi.

Je clignai des yeux.

— Direct.

— Évidemment.

Elle regarda l’heure.

— Dans vingt minutes je pars.

— Et si je ne viens pas ?

Elle haussa une épaule.

— Tu resteras ici à regarder Excel comme si c’était la source de tous tes problèmes.

Elle commença déjà à s’éloigner.

Puis ajouta par-dessus son épaule :

— Réfléchis pas trop.

Petite pause.

— Ça ne t’a jamais aidé.

Je réfléchis quand même.

Pendant environ dix minutes.

Puis encore cinq.

Ensuite je corrigeai deux fichiers qui n’avaient rien demandé.

Puis je restai assis à regarder l’écran comme si une révélation allait sortir d’une cellule Excel.

Finalement, j’éteignis l’ordinateur.

Quand je passai devant le bureau de Jade en quittant l’open space, elle leva les yeux.

— Tu fugues ?

— Je pars.

— Avec moi ?

— On va dire que oui.

Je descendis avec elle, avant de monter ensemble dans sa voiture.

La voiture de Lyralda était… comme elle.

Simple.

Propre.

Rien qui traîne.

Le tableau de bord brillait légèrement sous la lumière du parking souterrain et il y avait cette odeur discrète de quelque chose de frais.

Pas un parfum fort.

Juste propre.

Je bouclai ma ceinture.

Elle démarra.

Je regardais la rue défiler.

Les feux rouges.

Les vitrines.

Les gens qui rentraient chez eux.

Je me surpris à penser à un truc complètement hors sujet.

Le permis.

Je n’avais jamais pris le temps de le passer.

Toujours autre chose à faire.

Toujours une raison de repousser.

— Au fait.

Je tournai la tête.

— Tu as le permis ?

Je clignai des yeux.

— Non.

Elle me regarda brièvement avant de reporter les yeux sur la route.

— Sérieusement ?

— Sérieusement.

— Eliott.

Je sentis déjà venir le ton.

— Oui… ?

— Tu devrais peut-être faire ça un jour.

— Probablement.

— C’est utile.

— J’imagine.

Elle prit un virage tranquillement.

Puis ajouta :

— Ça évite de dépendre des autres.

Je haussai légèrement les épaules.

— Je suis assez bon pour dépendre des autres.

Elle eut un petit sourire.

— Ça ne m’étonne pas.

Silence.

Le feu passa au vert.

La voiture redémarra.

— Après…

Petite pause.

— Ça ne me dérange pas.

Je tournai la tête vers elle.

— Quoi ?

— De conduire.

Elle haussa les épaules.

— Si tu veux aller quelque part.

Un bref regard vers moi.

— Je peux t’y emmener.

Je ne répondis rien.

Mais la proposition resta dans l’air.

L’appartement de Lyralda était calme.

Très calme.

La lumière de fin d’après-midi entrait par les grandes fenêtres du salon et dessinait des rectangles pâles sur le parquet.

Tout était ordonné.

Pas de désordre.

Pas d’objets inutiles.

Le genre d’endroit qui donne l’impression que chaque chose a été choisie pour une raison.

Je restai près de la porte.

Lyralda posa ses clés dans un petit bol.

— Tu peux enlever tes chaussures.

— D’accord.

Je les retirai.

Elle posa son sac sur la table.

Puis elle me regarda.

Longtemps.

— Bon.

— Bon ?

— On va commencer par une question simple.

Elle s’approcha.

Pas trop près.

Juste assez.

— Qu’est-ce qui se passe dans ta tête ?

Je haussai les épaules.

— Rien.

Elle soupira.

— Mauvaise réponse.

— C’est la seule que j’ai.

Elle posa une main sur mon bras.

— Eliott.

Je levai les yeux.

— Tu es toujours en train de t’excuser d’exister.

Je laissai échapper un petit rire nerveux.

— C’est une compétence.

— C’est un problème.

Silence.

Puis elle ajouta plus doucement :

— Viens là.

Je m’approchai.

Elle m’embrassa.

Le baiser n’avait rien de brusque.

Rien de précipité.

Juste lent.

Chaud.

Comme si elle voulait me ramener dans le présent.

Mes épaules se détendirent presque immédiatement.

Elle recula légèrement.

— Voilà.

— Quoi ?

— Tu respires mieux.

— C’est ta méthode ?

— Oui.

— Très scientifique.

— Très efficace.

Elle m’embrassa encore.

Plus longtemps.

Et pendant un moment, le monde se résuma simplement à la chaleur de sa peau et au silence de l’appartement.

Plus tard, on s’allongea sur le canapé.

Mon cœur battait encore vite.

Mais différemment.

Moins comme une alarme.

Plus comme quelque chose de vivant.

Lyralda était contre moi.

Ses doigts traçaient des cercles distraits sur mon bras.

— Dis-moi un truc.

— Quoi ?

— Tu crois qu’être gentil, c’est être faible ?

Je fronçai les sourcils.

— Non.

— Si.

— Pourquoi ?

Elle leva les yeux vers moi.

— Parce que tu te comportes comme si c’était le cas.

Je restai silencieux.

Elle continua doucement.

— Le problème n’est pas que tu sois gentil.

Pause.

— Le problème, c’est que tu t’effaces.

Je regardai le plafond.

— C’est compliqué.

— Non.

— Si.

Elle sourit légèrement.

— Tu vois ?

— Quoi ?

— Tu recommences.

Je soupirai.

Puis, sans vraiment m’en rendre compte, je commençai à parler.

De l’école.

Des silences.

De cette sensation constante d’être trop calme, trop discret, trop facile à ignorer.

Elle écoutait.

Sans m’interrompre.

Sans corriger.

Juste là.

À un moment, elle passa doucement sa main dans mes cheveux.

— Tu sais ce qui est drôle ?

— Quoi ?

— Tu crois que tu es invisible.

Je tournai la tête vers elle.

— Et ?

— Tout le monde te voit.

Pause.

— Ils ne savent juste pas toujours quoi faire de toi.

Je ne savais pas si c’était rassurant.

Mais ça faisait moins mal que ce que j’imaginais.

Je ne sais pas exactement quand je me suis endormi.

Je me souviens seulement d’avoir senti sa main dans mes cheveux.

Et d’avoir posé ma tête contre son épaule.

Le reste du monde s’était éloigné doucement.

Et pendant quelques minutes…

il n’y avait plus ni bureau, ni Excel, ni peur de dire quelque chose de travers.

Juste la chaleur du canapé.

Son souffle régulier.

Et cette sensation étrange, fragile, presque nouvelle.

La paix.