Le bruit d'à côté

Chapitre 12 | Ce qui reste dans les carnets

Le lendemain, le balcon devint officiellement plus sérieux que moi.

À dix-huit heures sept, le père de Liora arriva avec une perceuse, une plaque de plexiglas, une boîte de vis, deux équerres, un niveau, du ruban adhésif de chantier, et cette concentration particulière des hommes qui avaient décidé qu’un problème ne survivrait pas à leur présence.

Il avait aussi un crayon derrière l’oreille.

Détail absolument cohérent.

Liora était avec lui.

Évidemment.

— Je suis là pour le soutien moral et les commentaires inutiles, annonça-t-elle en entrant sur le palier.

— Tu peux aussi tenir la plaque, répondit son père.

— Donc je suis indispensable.

— Temporairement.

— Je prends.

J’ouvris ma porte avec l’impression d’accueillir une petite entreprise de sécurisation féline.

Eugène, lui, essaya immédiatement de sortir.

Parce que le sens de l’ironie lui échappait entièrement.

Ou alors parce qu’il le maîtrisait trop.

Je le repoussai avec le pied.

— Non.

Il regarda la plaque de plexiglas. Puis le père de Liora. Puis moi.

Obstacle nouveau. Humains distraits. Possibilités.

— Même pas en rêve, dis-je.

Liora sourit. Son père, lui, hocha simplement la tête comme si cette phrase faisait partie du protocole.

L’installation dura quarante-deux minutes. Je le sus parce que je regardai l’heure au début, puis à la fin. Quarante-deux minutes pendant lesquelles je découvris que je savais tenir une plaque, passer un tournevis, chercher un foret dans une boîte, et répondre « oui » à des consignes simples sans donner l’impression complète d’être inutile.

Progrès.

Le père de Liora travaillait bien. Évidemment. Précis, calme, pas bavard sauf pour expliquer ce qu’il faisait. Il vérifiait deux fois les mesures, ajustait la plaque de quelques millimètres, reculait, revenait.

— Là, dit-il enfin.

Transparent. Solide. Assez discret pour ne pas transformer le balcon en cellule de détention. Assez haut pour décourager Eugène ou, du moins, pour l’obliger à déposer un projet d’évasion plus élaboré.

— Il ne pourra pas passer, dit Liora.

Son père regarda le chat derrière la vitre.

— Il pourra essayer.

Eugène était assis au milieu du salon, parfaitement immobile. Comme s’il prenait des notes.

— Il a déjà compris, dis-je.

Liora se pencha vers la vitre.

— Eugène, tu es vaincu.

Il cligna des yeux.

— Il ne l’accepte pas, ajoutai-je.

— Les grands esprits ne se rendent jamais tout de suite.

— C’est un chat.

— Justement.

Le père rangea ses outils, refusa un café, accepta un verre d’eau parce que sa fille le regardait avec insistance, puis repartit chez lui avec la satisfaction discrète d’un homme ayant rendu le monde légèrement plus conforme à ce qu’il aurait dû être.

Liora resta.

Pas officiellement.

Elle traîna sur le seuil, une main sur l’encadrement, l’autre dans la poche de son sweat, les yeux déjà en train de chercher Eugène.

Prétexte visible.

De moins en moins crédible.

— Il va bien ? demanda-t-elle.

Je regardai Eugène, allongé devant la baie vitrée avec la gravité d’un souverain déchu.

— Il traverse une période difficile.

— Je peux lui présenter mes condoléances ?

— Tu es allergique.

— À la fourrure. Pas à la compassion.

— Je ne sais pas si la science est d’accord.

Elle sourit.

Mais elle ne bougea pas tout de suite.

Ses yeux glissèrent vers le bureau.

L’écran était allumé.

Les cinq images de l’exposition aussi.

Je le compris avec environ une seconde de retard.

Trop tard.

— Tu travailles sur l’expo ?

— Non.

Elle tourna lentement la tête vers moi.

— Aurèl.

— Oui.

— Tu viens de répondre non devant ton écran ouvert sur cinq dessins.

— Je pourrais travailler sur autre chose.

— Tu pourrais.

Silence.

— Mais tu ne travailles pas sur autre chose.

Je soupirai.

— Non.

Elle entra vraiment cette fois, en refermant la porte derrière elle avec précaution.

Pas comme chez elle.

Chez moi, elle faisait attention.

Je n’avais pas envie de remarquer ça.

Je le remarquai quand même.

Demitrius, dans son coin, leva la tête.

Liora s’arrêta aussitôt, à deux mètres de lui.

— Bonjour, Demitrius.

Il ne bougea pas.

— Il m’en veut encore ?

— Il n’a pas encore publié son communiqué.

— Donc il réfléchit.

— Toujours.

Elle sourit, puis se tourna vers Eugène.

— Et toi, prisonnier politique ?

— Ne lui donne pas de vocabulaire.

Eugène remua la queue.

Liora resta debout au milieu du studio.

Assez longtemps pour que je sente de nouveau la pièce à travers ses yeux. Elle connaissait déjà l’endroit, mais cette fois elle entrait après l’appartement familial, le salon plus grand, les questions de son père, la phrase de sa mère sur le fait de tenir beaucoup de choses avec peu d’espace.

Le studio n’avait pas changé.

Il était toujours petit.

Sauf qu’à présent, j’avais vu ce qu’il donnait depuis un autre monde.

Je me dirigeai vers l’ordinateur pour fermer le dossier.

Mauvais réflexe.

Liora le vit immédiatement.

— Tu caches ?

— Je range.

— Tu ne ranges jamais aussi vite.

— Tu ne sais pas ça.

— J’apprends.

Très mauvais développement.

Je gardai la souris en main sans cliquer. Ridicule. Fermer la fenêtre n’annulerait pas le fait qu’elle avait vu l’écran.

— Ce n’est pas final, dis-je.

— Je n’ai rien dit.

— Justement.

— Tu te défends contre mon silence ?

Je lâchai la souris.

— Peut-être.

Elle regarda les images depuis l’endroit où elle se tenait. Pas assez près pour tout voir. Assez pour comprendre qu’il s’agissait d’une série.

— Je peux regarder ?

Question simple.

Pas « montre-moi ».

Pas son énergie habituelle de porte ouverte.

Je regardai l’écran. Puis les carnets. Puis Eugène.

Aucun soutien.

— Ce n’est pas très intéressant.

Elle pencha la tête.

— Mauvais signe.

— Quoi ?

— Quand tu dis ça.

— C’est parfois vrai.

— Là, non.

— Tu ne sais pas.

Elle haussa une épaule.

— Je ne suis pas ton père.

La phrase me toucha à un endroit trop exact.

Elle sembla le comprendre après.

Son visage changea légèrement.

— Je veux dire…

— Je sais.

Silence.

Demitrius mâcha quelque chose.

Son timing dramatique était discutable.

Je reculai de ma chaise.

— Tu peux regarder.

Liora s’approcha.

Pas trop vite.

Elle se pencha devant l’écran. Je m’écartai un peu, puis beaucoup, puis trop.

Elle me lança un regard.

— Je ne vais pas mordre ton ordinateur.

— Ce n’est pas personnel.

— Si.

— Oui.

Au moins, c’était clair.

Elle sourit dans sa manche, puis regarda la première image.

La cuisine.

Chaise déplacée. Lumière de fin d’après-midi sur le carrelage. Tasse près de l’évier. Pas de personnage.

Elle resta silencieuse.

Je m’attendis à ce qu’elle parle.

Elle ne parla pas.

Je me rendis compte que c’était pire. Je préférais presque quand elle commentait trop vite. Au moins, ça donnait une direction à ma panique.

Là, elle regardait.

Vraiment.

Ses yeux passaient sur l’image, revenaient à la chaise, à la tasse, à la lumière. Elle ne cherchait pas une phrase brillante. Elle ne faisait pas semblant de comprendre une technique. Elle ne plissait pas les yeux comme les gens qui veulent avoir l’air cultivés devant un tableau.

Elle regardait comme elle regardait Eugène la première nuit.

Avec attention.

Objectivement dangereux.

— On dirait que quelqu’un vient juste de sortir de la pièce, dit-elle enfin.

Je ne répondis pas.

La phrase avait atteint le centre sans demander de carte.

— Pas depuis longtemps, ajouta-t-elle. Juste… là. Deux secondes avant.

Je regardai l’image à mon tour.

La cuisine.

La chaise.

La tasse.

Je l’avais dessinée parce qu’elle me semblait juste. Parce que la lumière s’était posée comme ça un soir. Parce que la chaise était déplacée. Parce que quelque chose restait.

Je n’avais pas trouvé mieux pour l’expliquer dans ma note.

Elle, si.

Je fis défiler la suivante.

Le couloir.

Long. Étroit. Chaussures près de l’entrée. Une veste suspendue de travers. La lumière venait d’une porte ouverte hors champ.

Liora se pencha un peu plus. Son épaule passa près de la mienne.

Pas contre.

Près.

Assez pour que mon corps reçoive l’information avant mon cerveau.

— C’est pas vide, dit-elle.

Je tournai la tête vers elle.

Elle regardait toujours l’écran.

— C’est juste calme.

Je ne savais pas quoi faire avec ça.

Avec son épaule.

Avec la phrase.

Avec le fait que les deux arrivaient en même temps.

— C’est le couloir de mon ancien appartement, dis-je.

— Celui d’avant ici ?

— Oui.

— Tu l’aimais bien ?

Je regardai l’image.

— Pas vraiment.

— Mais tu l’as gardé.

— Dans un carnet.

— Ça compte.

Oui.

Malheureusement.

Je fis défiler.

Fenêtre entrouverte. Balcon. Pas le mien. Une fenêtre d’un autre endroit, mélangée à plusieurs. Rideaux légers. Plante en pot. Tache de lumière sur le mur.

Liora sourit à peine.

— Les fenêtres reviennent beaucoup.

— Oui.

— Pourquoi ?

Je haussai les épaules.

Elle me regarda.

Je soupirai.

— Parce qu’elles permettent de regarder sans sortir.

Je regrettai.

Mais pas complètement.

Elle ne commenta pas immédiatement. À sa place habituelle, Liora aurait pu faire une blague sur les voisins, les espions, mon visage de sortie de secours.

Là, elle se contenta d’un petit :

— Ah.

Pas vide.

Pas lourd.

Juste assez pour ne pas écraser la phrase.

Je fis défiler plus vite.

— Attends, dit-elle.

— Quoi ?

— Celui-là.

Je m’arrêtai.

La table après un repas. Deux assiettes. Une serviette froissée. Un verre à moitié plein. Un couteau posé en biais.

Cette image ne faisait pas partie de la sélection définitive. Je l’avais gardée dans le dossier par erreur.

Ou par hésitation.

Elle avait quelque chose de moins propre. Moins composé. Plus proche.

— Tu ne voulais pas la montrer, dit Liora.

— Ce n’est pas la plus forte.

— Je ne sais pas ce que ça veut dire.

— Visuellement.

— Je ne sais toujours pas.

Je souris malgré moi.

— Elle est moins construite.

— Peut-être que c’est pour ça.

— Quoi ?

— Qu’elle marche.

Je regardai l’image.

Je n’aurais pas utilisé ce mot.

Elle marche.

Pas « réussie ».

Pas « forte ».

Pas « intéressante ».

Elle marche.

Comme une porte qui s’ouvre. Comme un silence qui tient.

— Tu devrais la garder, dit-elle.

— Tu n’es pas commissaire d’exposition.

— Heureusement. J’aurais un badge et trop d’avis.

— Tu as déjà trop d’avis.

— Mais pas de badge.

Je ris doucement.

Le studio se détendit un peu.

Ou moi.

Différence difficile à établir.

Liora s’éloigna de l’écran et regarda les carnets empilés près de ma tablette.

— C’est là que tu prépares ?

— Entre autres.

— Entre autres ?

— Ce sont des carnets.

— Oui, merci, j’avais identifié.

Je posai ma main sur le premier.

Réflexe.

Elle s’arrêta.

Son regard passa de ma main à mon visage.

— Je peux ?

Question, encore.

Pas prise.

Pas intrusion.

Elle faisait attention.

C’était pire.

Je pouvais difficilement la repousser quand elle faisait attention.

— Pas celui du dessus.

— D’accord.

Elle retira sa main avant même de l’avoir posée.

Je pris le carnet du dessus et le déplaçai sur une pile de papiers.

Mauvaise idée.

Désormais, il avait l’air important.

Liora le regarda.

Je le regardai aussi.

Très bien.

Magnifique.

Je pris le deuxième carnet et le lui tendis.

— Celui-là.

Elle le reçut presque avec prudence. Le papier était moins fragile que ma tolérance à l’observation.

Elle s’assit sur le bord du canapé, prête à partir si nécessaire.

Je restai debout.

Erreur.

Ça donnait l’impression que je supervisais une consultation médicale.

Je m’assis sur la chaise près du bureau.

Trop loin.

Puis je me relevai pour prendre ma tasse vide.

Encore.

Elle tourna une page.

— Tu peux respirer, dit-elle.

— Je respire.

— Techniquement.

Je posai la tasse dans l’évier, puis revins.

Elle regardait les pages lentement.

Des coins de pièces. Une poignée de porte. Le bas d’une fenêtre. Des plantes. Le coin cuisine de mon studio, plusieurs fois. La lampe près de la bibliothèque. Le canapé sans Eugène, puis avec Eugène. Demitrius réduit à deux oreilles derrière une ligne de meuble.

— Il est là, dit-elle.

Elle pointa Demitrius.

— Oui.

— On dirait qu’il t’espionne.

— C’est probablement le cas.

— Il a une vie intérieure complexe.

— Je t’interdis de reprendre mes phrases contre moi.

— Trop tard.

Elle continua.

Je finis par m’asseoir sur le canapé, pas trop près. Le carnet entre nous.

Distance de sécurité.

Distance absurde, étant donné qu’elle tenait littéralement des morceaux de ma tête sur ses genoux.

Elle tourna une page. Puis une autre. Ses doigts suivaient parfois un trait, sans le toucher vraiment.

Je remarquai ses mains.

Les petites marques au niveau des phalanges. Un ongle légèrement cassé. La délicatesse inattendue avec laquelle elle tournait les pages. Son souffle calme. Une mèche près de sa joue.

J’aurais dû regarder le carnet.

Je regardais le carnet.

En partie.

— Là, dit-elle.

Je revins à la page.

Une fenêtre.

La mienne.

De nuit.

Avec la lumière du bureau reflétée dans la vitre et, en arrière-plan, la forme floue de la baie vitrée donnant sur le balcon.

— C’est ici.

— Oui.

— Après la première fois où je suis venue ?

Je me figeai.

Elle leva les yeux.

— Je me trompe ?

— Non.

Elle regarda de nouveau la page. Il n’y avait personne. Seulement le canapé, la lumière, un coin de table basse, une feuille déplacée.

Mais elle avait reconnu.

Ou deviné.

— Comment tu sais ?

Elle haussa une épaule.

— Je ne sais pas. Il y a un truc.

Réponse inadmissible.

Très précise.

Elle tourna encore une page.

Puis s’arrêta.

Je compris une demi-seconde trop tard.

La silhouette.

Pas un portrait.

Pas Liora.

Pas vraiment.

Un corps dans un virage. Une épaule retenue. Une jambe qui pousse. Des cheveux attachés qui suivaient le mouvement.

La page du stade.

Je tendis la main pour reprendre le carnet.

Trop vite.

Beaucoup trop vite.

Liora le leva légèrement hors de ma portée.

Pas haut.

Juste assez.

Son regard passa de la page à moi.

— Ah.

— Ce n’est rien.

— Magnifique réponse.

— C’est un croquis.

— Oui.

— D’observation.

— Bien sûr.

— Il y avait beaucoup de gens qui couraient.

— Et tu as dessiné celle-là par hasard.

— Une silhouette.

— Une silhouette avec mes cheveux.

— Beaucoup de gens ont des cheveux.

Elle me regarda.

Je me regardai mentalement quitter toute crédibilité.

— Et mon élastique, dit-elle.

— Les élastiques sont fréquents.

— Et mon virage.

— Tu ne possèdes pas le virage.

— Presque.

Je fermai les yeux.

Erreur.

Quand je les rouvris, elle souriait.

Pas triomphante.

Pas moqueuse.

Un sourire plus petit. Plus chaud. Celui qui disait qu’elle avait compris quelque chose et qu’elle n’allait pas me forcer à l’avouer.

Ce qui donnait envie de tout avouer et de déménager dans la même seconde.

— Je peux regarder ? demanda-t-elle.

— Tu regardes déjà.

— Vraiment regarder.

Je lâchai ma main.

Elle baissa les yeux vers la page.

Le silence changea.

Elle était assise à côté de moi, le carnet ouvert sur ses genoux. Son bras frôlait presque le mien quand elle inclinait la page vers la lumière.

Je pouvais sentir la chaleur de sa présence.

Un fait physique que mon corps prit beaucoup trop au sérieux.

Elle resta longtemps sur le croquis.

Trop longtemps.

— Tu m’as dessinée comme si j’allais partir, dit-elle.

Je ne m’attendais pas à ça.

— Quoi ?

Elle désigna la ligne de l’épaule.

— Là. On dirait que tout est en train d’avancer. Même la partie qui reste derrière.

Je regardai.

Je n’avais pas pensé à ça. Je n’avais pas pensé à grand-chose en dessinant.

C’était justement le problème.

— C’était pendant la séance, dis-je.

— Je sais.

— Je n’ai pas fait exprès.

— Je sais aussi.

Silence.

Elle tourna la page.

Je respirai.

Puis elle revint à la page précédente.

Trahison.

— Tu en as fait plusieurs ?

— Non.

Elle me regarda.

— Aurèl.

— Pas beaucoup.

— Donc oui.

Je me levai.

— Je vais chercher du thé.

— Tu fuis vers la bouilloire.

— C’est une stratégie éprouvée.

— Je respecte.

Elle me laissa partir.

Je mis de l’eau à chauffer. Trop tôt pour du thé, trop tard pour faire comme si cette action n’avait pas une fonction défensive.

Derrière moi, j’entendis une page tourner.

Puis une autre.

— Pas celui du dessus, rappelai-je.

— Je n’ai pas touché.

— Je vérifie.

— Ton manque de confiance me blesse.

— Ta curiosité me met en danger.

— C’est honnête.

Je souris malgré moi en sortant deux tasses.

Deux.

Je m’arrêtai.

Liora aussi, je crois.

Ou alors c’était seulement dans ma tête.

Je pris quand même la deuxième.

Eugène choisit ce moment pour sauter sur la table basse, attiré par l’énergie particulière des scènes qu’il pouvait perturber.

— Non, dit-on tous les deux en même temps.

Il s’arrêta.

Nous nous regardâmes.

Liora éclata de rire.

Moi aussi, presque.

Eugène, vexé par cette coalition, descendit de la table basse et alla s’installer devant Demitrius, qui recula de trois centimètres avec une lenteur offensée.

— Il est jaloux, dit Liora.

— D’un carnet ?

— De l’attention.

— Il ne supporte pas les objets plats.

— Pourtant, il dort sur tes carnets.

— Justement. Il les neutralise.

Je revins avec les tasses. Liora posa le carnet ouvert sur la table, mais garda sa main près de la page du stade.

Pas dessus.

Près.

Comme si elle hésitait à la quitter.

Je posai sa tasse devant elle.

— Merci.

— C’est chaud.

— Je suis adulte.

Elle prit la tasse.

La reposa aussitôt.

— Très chaud.

— Je t’avais prévenue.

— C’était une information, pas une protection suffisante.

— Je vais améliorer l’étiquetage.

Elle sourit.

Puis son regard revint vers l’écran.

— Tu vas montrer lesquels ?

— Je ne sais pas.

— Ceux-là ?

— Peut-être.

— La table, oui.

— Tu n’as pas lâché.

— Non.

— Pourquoi ?

Elle réfléchit.

J’aimais bien quand elle réfléchissait avant de répondre.

Je n’aurais pas dû aimer ça autant.

— Parce qu’on sent les gens sans les voir, dit-elle. Mais pas d’une manière triste. C’est plus comme… ils peuvent revenir.

Je gardai les yeux sur ma tasse.

Le thé fumait.

Très utile pour brouiller le regard.

— C’est peut-être trop simple, ajouta-t-elle.

— Non.

Elle tourna la tête vers moi.

— Non ?

— C’est juste.

Je ne dis pas plus.

Elle sembla le recevoir avec soin.

Comme si c’était fragile.

Je n’aimais pas que certaines phrases entre nous commencent à avoir ce genre de poids.

Ou alors si.

C’était bien ça, le problème.

Elle reprit le carnet.

Plus loin, il y avait d’autres croquis. La lampe du bureau. Le rebord du balcon après la pluie. Eugène vu de dos. Demitrius dans une boîte en carton.

Des mains.

Je me figeai en les voyant.

Pas les siennes.

Enfin.

Pas explicitement.

Des mains posées sur une rambarde. Deux côtés d’une séparation. Quelques lignes rapides, dessinées après la nuit du balcon.

Je ne les avais presque pas regardées depuis.

Liora s’arrêta.

Évidemment.

— Ah, dit-elle encore.

— Tu dis beaucoup « ah ».

— Il se passe beaucoup de choses.

— Non.

— Si.

— Ce sont juste des mains.

— Justement.

Elle ne souriait plus autant.

La scène sembla se resserrer autour du carnet.

Je voyais son profil, la lumière sur sa joue, sa main à côté de la mienne sur la table basse.

Nos doigts n’étaient pas si proches.

Assez pour que je sache exactement quelle distance nous séparait.

Cinq centimètres.

Peut-être six.

Ridicule.

Elle posa enfin la page.

— Tu dessines vite, parfois.

— Oui.

— Comme si tu voulais attraper avant que ça parte.

— Tu es insupportable ce soir.

— Pourquoi ?

— Tu dis des choses trop justes sans vocabulaire spécialisé.

— Désolée, je peux ajouter « dynamique de présence invisible » si tu veux.

— Surtout pas.

Elle sourit.

Le silence qui suivit fut plus léger.

Mais pas entièrement.

Le carnet restait là.

Ouvert.

Entre nous.

Pas comme une barrière. Plutôt comme un endroit commun où nous évitions tous les deux de poser le pied trop fort.

— Ton père m’a demandé si l’exposition était rémunérée, dis-je.

Je ne sais pas pourquoi je le dis.

Peut-être parce que la phrase attendait depuis la veille. Peut-être parce que Liora regardait mon travail et que son père avait regardé sa stabilité.

Liora baissa les yeux.

— Je sais.

— Il n’avait pas tort.

— Je sais aussi.

Elle n’essaya pas de contredire.

— Ça m’a énervée, dit-elle.

— J’ai remarqué.

— Parce qu’il faisait ça devant toi.

— Il posait des questions normales.

— Peut-être. Mais je n’aime pas quand les gens réduisent une chose à ce qu’elle rapporte.

— Il ne réduisait pas forcément.

— Non. Mais parfois il commence par là.

Je regardai les images sur l’écran.

— Beaucoup de gens commencent par là.

— Toi aussi ?

— Quand je panique, oui.

Elle tourna la tête vers moi.

Je gardai les yeux sur l’écran.

— Depuis hier, je regarde mes dessins comme s’ils devaient justifier leur place sur un tableur.

Silence.

Liora ne répondit pas trop vite.

Bien.

Ou dangereux.

— Et ils échouent ? demanda-t-elle.

— Sur tableur, probablement.

— Mauvais logiciel.

Je souris.

Elle posa sa tasse sur la table.

— Tu ne fais pas que des choses utiles, Aurèl.

— Ce n’est pas très rassurant dit comme ça.

— Attends.

Elle chercha.

Je la vis chercher.

Pas une formule.

Pas un compliment.

Quelque chose de vrai.

— Je ne dis pas que l’argent ne compte pas. Je compte aussi. Les heures, les services, les entraînements, les cours, les trucs que je peux accepter, ceux que je dois refuser, les mois où je peux changer mes chaussures et ceux où je les garde encore.

Je ne répondis pas.

Elle ne s’était pas plainte.

Pas une seconde.

Elle avait juste ouvert une petite fenêtre.

— Mais quand je regarde tes dessins, reprit-elle, je ne pense pas « est-ce que ça rapporte ». Je pense que tu vois des choses que moi, je traverse trop vite.

Le studio devint très silencieux.

Pas le vrai silence.

Eugène respirait. Demitrius mâchait. La bouilloire refroidissait dans la cuisine.

Mais autour de la table basse, quelque chose s’arrêta.

Je ne savais pas où regarder.

Pas elle.

Surtout pas elle.

Je regardai le carnet.

Les mains sur la rambarde.

— Je ne sais pas quoi répondre à ça, dis-je.

— Tu n’es pas obligé.

— Ça ne t’arrive jamais de ne pas remplir une phrase ?

— Si.

— Depuis quand ?

— Depuis que je suis très mature.

— Donc aujourd’hui.

— À peu près.

Le rire revint.

Faible.

Nécessaire.

Liora tourna encore quelques pages, puis s’arrêta devant un dessin de mon propre studio, sans personnage, mais avec le canapé, le plaid déplacé, la baie vitrée, et Eugène en boule sur le coussin.

— Celui-là.

— Quoi ?

— Il devrait être dans l’expo.

— Il est trop personnel.

— Tu exposes tes dessins.

— Oui, merci.

— Donc personnel n’est pas une preuve contre lui.

— C’est toi qui l’as décidé ?

— Oui.

— Autorité ?

— Visiteuse allergique régulière.

— Statut discutable.

— Statut gagné sur le terrain.

Elle avait tort.

Ou raison.

Ou un mélange pénible des deux.

Je regardai l’image.

Mon studio.

Petit.

Trop plein.

Mais pas fermé.

Là, sur la page, il n’avait pas l’air d’un espace insuffisant.

Il avait l’air habité.

Je ne savais pas si c’était le dessin qui faisait ça, ou la manière dont Liora le regardait.

— Peut-être, dis-je.

Elle leva les yeux.

— C’est un oui ?

— C’est un peut-être réel.

— Progrès immense.

Elle referma doucement le carnet, pas complètement. Elle laissa un doigt entre les pages.

— Je peux voir celui du dessus maintenant ?

Je fermai les yeux.

— Non.

— D’accord.

Elle le dit sans insister.

C’était évidemment une technique beaucoup plus puissante que l’insistance.

Je rouvris les yeux.

Elle me regardait avec une innocence imparfaite.

— Tu es très manipulatrice.

— Je respecte ton non.

— Trop bien.

— C’est une critique ?

— Oui.

Elle sourit, puis retira son doigt du carnet et le posa sur la table.

Geste clair.

Elle n’allait pas prendre plus que ce que je donnais.

Je détestai à quel point ça me donna envie de donner davantage.

Je pris le carnet du dessus.

Le gardai dans mes mains.

Liora ne bougea pas.

Ne parla pas.

Je l’ouvris à la moitié.

Pas au début.

Surtout pas à la fin.

Quelques pages de recherche pour l’exposition. Des notes. Des phrases barrées. Des essais de composition. Des croquis du balcon.

Beaucoup trop de croquis du balcon.

Je vis ses yeux les repérer.

Elle ne dit rien.

Encore.

Je tournai plus vite.

Puis je m’arrêtai.

— Celui-ci, dis-je, je pensais peut-être le refaire en plus grand.

Une pièce presque vide. Une porte ouverte sur un balcon. Une tasse posée près de la fenêtre. Aucune silhouette. Mais deux lumières. Celle du studio. Et une autre, plus faible, venant de l’extérieur, comme si l’appartement d’à côté existait sans être montré.

Liora se pencha.

Trop près.

Son épaule toucha presque la mienne.

Presque.

Le mot devint beaucoup trop important.

Je pouvais sentir son shampoing, un reste de lessive, une odeur de froid dehors.

— Il y a quelqu’un, dit-elle.

— Non.

— Si.

— Il n’y a personne sur l’image.

— Je sais.

Elle releva les yeux vers moi.

Nous étions trop proches pour le type de conversation que nous avions.

Ou trop proches pour moi.

Elle ne recula pas tout de suite.

Moi non plus.

Très mauvaise coordination.

— On sent quelqu’un, dit-elle.

La phrase était basse.

Pas faite exprès.

La proximité réduisait le volume.

Je regardai la page.

Puis son visage.

Erreur.

Ses yeux étaient sur moi maintenant.

Pas longtemps.

Juste assez.

Mon corps réagit avant ma pensée.

Un ralentissement.

Une attention.

Une mise au point dangereuse sur sa bouche, puis sur la distance entre nous.

Je me redressai un peu.

Pas brutalement.

Assez.

— C’est peut-être trop évident, dis-je.

Voix normale.

Presque.

Liora baissa les yeux vers le carnet. Un sourire très léger passa sur son visage.

Pas moqueur.

Elle avait compris que je m’étais déplacé.

Et elle me laissait ce déplacement.

— Peut-être, répondit-elle.

Puis elle ajouta :

— Ou peut-être que c’est bien que ce soit visible.

Je refermai le carnet.

Doucement.

— Je vais réfléchir.

— Encore un progrès.

— N’abuse pas.

Elle rit.

Eugène, estimant que la tension avait dépassé un seuil inacceptable sans son intervention, sauta soudain sur le canapé entre nous.

Pas à côté.

Entre.

Lourdement.

Avec une précision remarquable.

Liora sursauta, puis porta une main à son nez par réflexe.

— Eugène.

— Voilà. Tu as son avis critique.

— Il veut être exposé.

— Il veut être nourri.

— Les artistes aussi, souvent.

— Il n’est pas artiste.

Eugène se coucha sur le carnet.

Directement.

— Il proteste contre ton mépris.

— Il écrase mon travail.

— Geste artistique fort.

Je passai une main sur mon visage.

— Vous êtes tous contre moi.

— Demitrius est neutre.

Nous nous tournâmes vers Demitrius.

Il était à moitié caché derrière son tunnel en carton, immobile, les oreilles légèrement dressées.

— Il juge, dis-je.

— Oui, d’accord. Personne n’est neutre.

Liora recula un peu sur le canapé, probablement pour limiter le contact avec Eugène. Son nez commençait déjà à rougir légèrement.

Je le vis.

— Tu devrais t’éloigner.

— De lui ou de ton travail ?

— Des deux, peut-être.

Elle sourit.

Mais elle se leva.

— Je vais rentrer avant que mon système immunitaire rédige une lettre ouverte.

— Bonne idée.

Elle prit sa tasse, puis la reposa.

— Je peux ?

— Quoi ?

— Revenir voir les choix quand tu les auras faits.

La réponse était oui.

Très clairement.

Trop clairement.

Donc je dis :

— Si tu veux.

Elle plissa les yeux.

— Traduction ?

— Oui.

— Merci.

Elle attrapa son sweat posé près de la porte.

Je ne l’avais même pas vue l’enlever.

Le studio avait déjà commencé à accepter ses objets sans me consulter.

Mauvais précédent.

Elle se tourna vers moi.

— Et je veux venir à l’exposition.

— Tu l’as déjà dit.

— Je confirme.

— Ce n’est pas grand-chose.

Elle resta près de la porte, la main sur la poignée.

Le studio derrière moi.

L’écran avec les images.

Les carnets sur la table.

Eugène couché sur l’un d’eux comme un sceau officiel.

Demitrius dans son coin.

Moi, debout au milieu de tout ça avec une tasse vide et une capacité de fuite limitée.

Liora me regarda.

Pas avec intensité.

Pas comme dans une scène où quelque chose devrait être dit plus fort.

Simplement.

— Pour toi, si.

Elle ne rajouta rien.

Aucune explication.

Aucun sourire pour alléger.

Aucune blague pour me donner une sortie immédiate.

Juste la phrase.

Exactement au bon endroit.

Je ne sus pas quoi en faire.

Elle non plus, peut-être.

Ou peut-être qu’elle savait très bien et qu’elle avait décidé de me laisser seul avec.

— Bonne soirée, Aurèl.

— Bonne soirée.

Elle sortit.

Referma doucement.

Le studio redevint calme.

Enfin.

Pas exactement.

Il y avait encore sa phrase dans la pièce.

« Pour toi, si. »

Elle avait la taille parfaite pour ne pas pouvoir être rejetée.

Trop simple pour qu’on la contredise.

Trop juste pour qu’on la range.

Eugène leva la tête depuis le carnet.

— Ne commence pas.

Il cligna des yeux.

Je m’approchai de la table basse et tirai doucement le carnet sous lui.

Il résista par poids moral.

— Tu n’as pas les droits.

Il finit par se lever, vexé, et alla s’étaler sur le coussin.

Je repris le carnet.

La page du balcon.

La tasse.

La lumière.

L’appartement d’à côté sans être montré.

Je la regardai longtemps.

Puis j’ouvris le dossier de l’exposition sur l’ordinateur.

J’ajoutai le dessin du studio dans la sélection.

Puis celui de la table.

Puis je retirai un couloir plus propre.

Plus maîtrisé.

Plus facile à défendre.

Je restai devant les nouvelles images.

Elles étaient moins parfaites.

Moins protégées.

Plus proches.

J’entendis des pas de l’autre côté du mur.

Liora chez elle.

Sa voix, un instant.

Puis un rire bref.

Je ne distinguai pas les mots.

Je n’avais pas besoin.

Je regardai les dessins.

Les pièces ne semblaient pas plus stables. Pas plus rentables. Pas plus capables de répondre aux questions du père.

Mais elles tenaient.

Et pour la première fois depuis la veille, je les regardai sans avoir l’impression qu’elles devaient s’excuser.

Je sauvegardai.

Une fois.

Deux fois.

La troisième resta suspendue.

Je souris malgré moi.

Puis je sauvegardai quand même.

Il ne fallait pas transformer la vulnérabilité artistique en négligence technique.

Sur la table, les carnets étaient encore ouverts.

Je ne les rangeai pas tout de suite.

Le studio gardait les traces.

Une tasse de thé à moitié pleine.

Une page tournée.

Un coussin déplacé.

Quelques poils d’Eugène sur le papier.

Et quelque chose de Liora dans la façon dont je regardais désormais mes propres pièces.

Je n’étais pas rassuré.

Pas sauvé.

Pas devenu soudain certain.

Mais j’avais été vu.

Et le problème, c’est qu’une partie de moi commençait à aimer ça.