Le bruit d'à côté

Chapitre 16 | Ce que tu appelles fuir

Pendant vingt-quatre heures, je ne retirai pas mon nom.

Ce qui, selon les standards modestes de ma vie intérieure, pouvait presque compter comme une action.

Je ne répondis pas non plus à Mathilde.

Ce qui comptait probablement moins.

Le mail restait ouvert dans un onglet.

Puis fermé.

Puis rouvert.

Puis transféré dans une fenêtre à part, comme si la séparation géographique de l’écran pouvait produire une décision.

La phrase de présentation restait la même.

Elle n’avait pas bougé.

Elle ne s’était pas excusée.

Elle n’avait pas pris conscience de son erreur en mon absence.

Comportement très décevant pour une phrase.

J’avais commencé douze réponses.

Aucune envoyée.

La première était polie.

Trop polie.

« Merci pour ce texte. Je comprends l’angle proposé, mais j’aimerais peut-être nuancer certains points. »

Peut-être.

Nuancer.

Certains points.

On aurait dit que je demandais moins de coriandre dans une soupe.

Supprimée.

La deuxième était plus directe.

« Je ne veux pas que mon travail soit présenté sous cet angle. »

Je l’avais regardée pendant quatre minutes.

Puis supprimée aussi.

Trop nue.

La troisième proposait un texte alternatif.

Je m’étais perdu au bout de deux paragraphes, parce que j’avais commencé à expliquer ce que je faisais, puis ce que je ne faisais pas, puis ce que je ne voulais surtout pas qu’on pense que je faisais.

À la fin, le texte ressemblait à une personne qui tombe dans un escalier en essayant de garder un verre plein.

Supprimé.

La dernière version, celle qui restait dans le brouillon à dix-neuf heures, disait :

« Bonjour Mathilde, Je reviens vers toi au sujet du texte de salle. Je comprends la cohérence générale avec la section, mais la lecture autour de l’enfermement me semble assez éloignée de mon travail. Mes images parlent davantage de traces, d’habitudes, de présences discrètes, d’espaces habités même quand ils semblent calmes. Je crains que le titre et certains termes orientent trop fortement le regard dans une direction que je ne reconnais pas vraiment. Est-ce qu’on pourrait en discuter ? »

C’était correct.

Mesuré.

Utilisable.

Je ne l’avais pas envoyé.

J’étais resté devant.

Longtemps.

Assez longtemps pour qu’Eugène vienne poser sa patte sur ma cuisse, non par affection, mais parce qu’il pensait que mon immobilité signalait la disponibilité d’un meuble chauffant.

— Pas maintenant.

Il monta quand même.

Il avait un sens très personnel de la négociation.

Je relus le message.

Est-ce qu’on pourrait en discuter ?

Phrase raisonnable.

Petite.

Pas agressive.

Je pouvais l’envoyer.

Je devais probablement l’envoyer.

Je ne l’envoyai pas.

À la place, je cliquai sur le PDF.

Encore.

Une génération enfermée.

Je refermai.

Puis je rouvris le dossier de mes images.

La cuisine.

La table.

Le studio.

La fenêtre.

Le couloir.

Depuis la veille, elles ne m’obéissaient plus.

Avant, je savais où les regarder.

Je savais où était le centre, même quand personne d’autre ne le voyait tout de suite. La lumière. La tasse. L’espace laissé par un corps. Les petits désordres qui disaient qu’une présence avait déplacé l’air.

Maintenant, chaque image semblait accepter la mauvaise lecture avec une passivité inquiétante.

La chaise pouvait être une chaise abandonnée.

La fenêtre pouvait être un refus de sortir.

Le studio pouvait être un endroit où l’on restait parce qu’on ne savait pas aller ailleurs.

Je me détestai un peu de leur faire ça.

De regarder mes propres dessins comme si je cherchais une preuve contre eux.

Ou contre moi.

Je fermai le dossier.

Puis je pris la guitare.

La reposai.

Non.

La guitare avait déjà assez servi de terrain dangereux cette semaine.

Sur le canapé, le coussin gardait encore une légère déformation.

Pas réellement.

Bien sûr.

Liora était partie depuis deux soirs. Les coussins reprennent leur forme. C’est une propriété fondamentale des coussins et une consolation moyenne de la vie domestique.

Mais je savais où elle s’était assise.

Et je savais où je m’étais arrêté.

Presque.

Mot inutile.

Très encombrant.

Je retournai au bureau.

Le brouillon attendait.

Je posai le curseur sur « Envoyer ».

Restai là.

Puis mon téléphone vibra.

« Liora : Tu as répondu ? »

Je regardai le message.

Direct.

Évidemment.

« Aurèl : Pas encore »

Les trois points apparurent aussitôt.

« Liora : Dis-moi que tu as au moins écrit quelque chose »

Je regardai mon ordinateur.

Puis mon téléphone.

« Aurèl : Oui »

« Liora : Envoyé ? »

« Aurèl : Non »

Pause.

Les trois points revinrent.

« Liora : Je peux passer ? »

Je restai immobile.

Non aurait été possible.

Simple.

Légitime.

J’avais le droit d’être seul avec mon brouillon, mon PDF, mes pièces devenues suspectes et mon chat lourd.

Je tapai :

Oui.

J’effaçai.

Je tapai :

Si tu veux.

Envoyé.

Réponse pathétique.

« Liora : J’arrive »

Moins de deux minutes plus tard, on toqua.

Pas très fort.

Mais vite.

Je regardai Eugène.

— Tu ne participes pas.

Il cligna des yeux.

J’ouvris.

Liora était sur le palier, sweat sombre, cheveux attachés de travers, sac en bandoulière. Elle avait l’air d’avoir traversé le couloir en ayant déjà commencé la conversation dans sa tête.

Ses yeux allèrent directement à mon visage.

Puis derrière moi, vers le bureau.

— Salut.

— Salut.

Elle entra quand je m’écartai.

Pas précipitamment.

Mais avec une énergie qui remplissait déjà la pièce.

Je refermai la porte.

Le studio sembla se contracter.

Pas de façon agréable.

Pas comme l’autre soir.

Ce n’était pas la même proximité.

Liora posa son sac au sol sans demander. Le geste était devenu presque habituel. Le prétexte d’Eugène n’apparut même pas. Il était pourtant là, assis près du canapé, mais aucun de nous ne fit semblant que c’était le sujet.

Elle regarda l’écran.

— C’est ton message ?

— Oui.

— Tu peux me le montrer ?

Je n’aimais pas la vitesse de la question.

Je ne savais pas pourquoi.

Ou je le savais trop bien.

— Ce n’est pas fini.

— Justement.

Elle s’approcha du bureau.

Je ne bougeai pas.

Elle lut le brouillon.

Je regardai son visage.

Erreur.

Ses sourcils se froncèrent à « assez éloignée ».

Sa bouche se pinça à « je crains ».

Elle arriva à la fin.

— C’est bien, dit-elle.

Je ne répondis pas.

— Vraiment. C’est clair.

— D’accord.

— Tu dois l’envoyer.

Voilà.

La phrase était arrivée.

Simple.

Prévisible.

Pas violente.

Je me sentis pourtant reculer intérieurement.

— Je vais réfléchir.

Elle tourna la tête vers moi.

— Tu as déjà réfléchi.

— Pas assez.

— Aurèl.

Je n’aimais pas mon prénom dans cette phrase.

Pas ce soir.

— Quoi ?

— Tu ne peux pas rester bloqué là-dessus pendant trois jours.

— Je ne suis pas bloqué.

Elle regarda le brouillon.

Puis moi.

— Tu as écrit un mail que tu n’envoies pas.

— Ça ne s’appelle pas être bloqué. Ça s’appelle ne pas envoyer un mail immédiatement.

— Depuis hier.

— Oui.

— Donc bloqué.

Je me tus.

Elle passa une main dans ses cheveux, puis s’appuya contre le bureau. Mauvaise place. Trop proche de l’écran. Trop proche du message. Trop proche de mes images.

— Si le texte ne te convient pas, tu le dis, reprit-elle. Tu l’as écrit. Il n’y a rien d’agressif dedans. Tu demandes une discussion. C’est normal.

— Je sais.

— Alors envoie.

Je regardai la fenêtre.

Il faisait déjà nuit.

Le balcon sécurisé reflétait la lampe, et le plexiglas renvoyait une version floue du studio. Une pièce superposée à elle-même.

— Je ne suis pas sûr de vouloir encore exposer.

Le silence tomba immédiatement.

Pas lourd au début.

Juste net.

Liora se redressa.

— Quoi ?

Je gardai les yeux sur la fenêtre.

— Si le texte reste comme ça, je ne sais pas si je veux que mes images soient là.

— Tu veux te retirer ?

— J’envisage.

Le mot était calme.

Trop calme, peut-être.

Il entra dans la pièce comme une chaise qu’on pose très doucement au milieu du passage.

Liora ne bougea pas pendant une seconde.

Puis son énergie revint plus fort.

— Non.

Je la regardai.

— Non ?

— Non. Tu ne peux pas faire ça.

— Je peux.

— Techniquement, oui, sûrement. Mais non.

— Liora.

— Ce n’est pas une bonne idée.

— Je n’ai pas dit que c’était une bonne idée. J’ai dit que je l’envisageais.

— C’est pareil dans ton cas.

— Pardon ?

— Tu envisages les choses jusqu’à ce qu’elles deviennent des sorties de secours.

La phrase me toucha.

Pas au bon endroit.

Je sentis mon visage se refermer.

Elle continua, parce qu’elle ne l’avait pas encore vu.

Ou parce qu’elle le voyait et qu’elle pensait qu’il fallait passer quand même.

— Tu as travaillé pour ça. Tu as choisi les images. Tu m’as montré tes carnets. Tu as dit que ça comptait, même sans le dire comme ça. Tu ne peux pas abandonner parce qu’un texte est mauvais.

— Ce n’est pas abandonner.

— Si.

— Non.

— Tu quittes l’exposition.

— Si elle raconte l’inverse de ce que je fais, oui, peut-être.

— Alors tu corriges. Tu parles. Tu demandes à changer. Tu ne pars pas.

— Tu crois que je n’y ai pas pensé ?

— Je crois que tu y as trop pensé et que maintenant tu tournes autour.

J’eus un rire bref.

Sans joie.

— Très bien.

Elle entendit enfin le changement.

Son regard se fixa sur moi.

— Quoi ?

— Rien.

— Ne fais pas ça.

— Faire quoi ?

— Ce truc où tu deviens poli.

Je croisai les bras.

Mauvais signe.

Je le savais.

Je ne les décroisai pas.

— Je ne suis pas poli.

— Si. Trop. Tu es en train de fermer toutes les portes en mettant un tapis devant.

Je la regardai.

Elle était inquiète.

Je le voyais.

Vraiment.

Elle n’était pas en train de chercher une dispute.

Elle voyait quelque chose qui comptait pour moi et, devant elle, la possibilité que je m’en éloigne. Elle venait vers ça avec ses armes à elle. Vitesse. Action. Phrase directe. Refus de laisser tomber.

C’était presque beau.

Et ça me donnait envie de reculer encore.

— Tu ne comprends pas, dis-je.

Elle accusa le coup.

— Alors explique.

— J’essaie.

— Non, tu dis « tu ne comprends pas » et après tu t’arrêtes.

Sa voix n’était pas forte.

La mienne non plus.

Le studio rétrécissait quand même.

— Parce que dès que j’explique, tu veux transformer ça en plan, dis-je. Envoyer un mail. Répondre. Corriger. Ne pas fuir. Ne pas se saboter.

— Parce que tu es peut-être en train de te saboter.

Le mot tomba entre nous.

Saboter.

Il fit plus de bruit que prévu.

Eugène tourna la tête.

Même lui sembla trouver l’ambiance mauvaise.

— Tu penses ça ? demandai-je.

Liora inspira.

Elle aurait pu reculer.

Elle ne le fit pas.

— Je pense que tu as peur et que tu es capable d’appeler ça une limite.

Je restai très immobile.

Ce fut probablement ma première vraie erreur.

Parce que chez moi, l’immobilité avait parfois l’air du calme.

Là, ce n’en était pas.

C’était autre chose.

Quelque chose qui descendait les volets de l’intérieur.

— D’accord, dis-je.

Liora pâlit presque.

Pas vraiment.

Mais quelque chose changea.

— Je n’ai pas dit ça pour…

— Si.

— Non. Je veux dire, pas comme une attaque.

— Je sais.

— Alors pourquoi tu réponds comme ça ?

— Comme quoi ?

— Comme si j’étais en train de devenir quelqu’un contre toi.

Je ne répondis pas.

Parce que la phrase était trop proche.

Parce que je ne pensais pas qu’elle était contre moi.

Et parce qu’une partie de moi se sentait pourtant encerclée.

Difficile à expliquer sans devenir injuste.

— Tu n’es pas contre moi, dis-je.

— Alors laisse-moi t’aider.

— Ce n’est pas forcément m’aider.

Elle serra les lèvres.

— Te regarder te retirer, ce n’est pas t’aider non plus.

— Je ne me retire pas de la piste, Liora.

La phrase la stoppa.

Moi aussi, un peu.

Je ne savais pas encore que j’allais continuer.

Je continuai pourtant.

— Ce n’est pas une course.

Elle croisa les bras à son tour.

Réflexe.

Défense.

— Je sais.

— Non.

— Si.

— Tu m’écoutes comme si j’étais une course.

Silence.

Cette fois, il fut net.

Je l’entendis presque.

Liora resta debout près du bureau, les bras croisés, les épaules tendues.

— Ça veut dire quoi ?

Ma voix resta basse.

— Que tu veux que j’avance. Que je ne lâche pas. Que je traverse. Que je gagne contre quelque chose. Peut-être contre moi. Peut-être contre ma peur. Je ne sais pas.

Je regardai l’écran.

Le brouillon.

Le PDF derrière.

Les images.

— Moi, je veux juste ne pas mentir sur ce que j’ai fait.

Elle ne répondit pas.

Je sentis que la phrase avait touché.

Pas assez pour résoudre.

Assez pour blesser.

— Je n’ai jamais voulu que tu mentes, dit-elle.

— Je sais.

— Alors ne dis pas ça.

— Je ne dis pas que tu veux ça.

— On dirait.

— Je dis que tu ne vois pas la différence entre me pousser et me déplacer.

Elle recula d’un demi-pas.

Très peu.

Assez.

Je regrettai la phrase dès qu’elle fut dehors.

Parce qu’elle était vraie d’une manière trop dure.

Liora baissa les yeux vers le sol.

Son visage s’était fermé à son tour.

Mais pas comme le mien.

Chez elle, la fermeture avait l’air d’un mouvement retenu. Une énergie qui ne savait plus où aller.

— Je pensais être de ton côté, dit-elle.

— Tu l’es.

— Non. Là, apparemment, je te déplace.

— Je n’ai pas dit que…

— Si.

Je me tus.

Elle avait raison.

Le mot était sorti.

Il lui appartenait maintenant aussi.

La pièce resta sans mouvement.

Demitrius remua dans son coin, fit tomber un petit morceau de bois, puis se figea lui-même, comme s’il comprenait qu’il valait mieux ne pas attirer l’attention.

Liora passa une main sur son front.

— Je ne veux pas te forcer, dit-elle.

Sa voix était plus basse.

— Je veux juste que tu ne disparaisses pas de ton propre truc.

— Je ne disparais pas.

— Tu parles de retirer ton nom.

— Parce que la présentation ne correspond pas.

— Alors change-la.

— Tu recommences.

Elle se tut.

Je vis son effort.

Physique.

Presque comme sur la piste.

Attendre.

Ne pas attaquer.

Ne pas prendre le virage tout de suite.

Sauf que cette fois, elle n’avait pas de coach pour crier pas maintenant.

Et moi, je n’étais pas sûr de vouloir être le coach.

Je n’étais même pas sûr de vouloir être sur la piste.

— D’accord, dit-elle enfin.

Le mot avait changé.

Il n’acceptait pas.

Il retenait.

— Qu’est-ce que tu veux faire ?

La question aurait dû m’aider.

Elle arrivait trop tard.

Ou j’étais trop fermé pour la recevoir.

— Je ne sais pas.

— Tu ne sais pas, ou tu ne veux pas me le dire ?

Je regardai le sol.

— Je ne sais pas.

Elle hocha la tête.

— D’accord.

Encore.

Plus froid.

Pas hostile.

Fatigué.

Elle s’assit sur le bord du canapé, comme si ses jambes avaient besoin d’une pause mais que le reste d’elle ne voulait pas céder.

Je restai debout.

Très mauvaise disposition.

Je m’assis finalement sur la chaise du bureau.

Face à elle, mais de biais.

Pas trop frontal.

Pas assez proche.

Le message ouvert entre nous.

— Quand j’ai vu tes carnets, dit-elle, je me suis dit que tu devais montrer ça.

Je ne répondis pas.

— Pas parce qu’il fallait prouver quelque chose. Pas à mon père. Pas à Mathilde. Pas à moi. Juste… parce que ça existe. Parce que ça compte. Et je crois que ça m’énerve de te voir laisser quelqu’un d’autre te faire douter de ça.

Sa voix trembla très légèrement sur la fin.

Pas de larmes.

Pas ce genre de scène.

Une colère triste, peut-être.

Ou une peur.

Je relevai les yeux.

— Tu vois ?

— Quoi ?

— Tu dis encore « laisser ».

Elle fronça les sourcils.

— Oui ?

— Comme si j’étais passif. Comme si le problème, c’était que je laissais faire.

— Ce n’est pas ce que je voulais dire.

— Je sais.

— Alors arrête de prendre tous mes mots du côté le plus mauvais.

Je me tus.

Parce qu’elle avait raison aussi.

Voilà.

Situation parfaitement inutile.

Chacun disait des choses partiellement vraies avec des mots qui arrivaient trop lourdement chez l’autre.

Elle reprit, plus vite :

— Je n’ai pas envie de te voir perdre quelque chose parce que quelqu’un l’a mal nommé. C’est tout.

— Et moi, je n’ai pas envie de rester dans une pièce où on met le mauvais nom sur le mur.

Elle secoua la tête.

— Mais justement, tu peux le dire.

— Peut-être.

— Pas peut-être.

Je la regardai.

Elle s’arrêta.

— Pardon.

Le mot sortit vite.

Sincère.

Mais déjà pris dans son propre élan.

— Tu vois, dit-elle. Je fais ça. Je sais que je fais ça. Je dis « pas peutêtre » comme si ça allait aider.

Elle baissa les yeux vers ses mains.

— Je ne suis pas douée pour regarder quelqu’un rester au bord.

Je ne répondis pas.

La phrase était presque une offrande.

Je la vis.

Je ne réussis pas à la prendre.

Pas correctement.

— Moi, je ne suis pas doué pour être poussé au bord, dis-je.

Elle eut un petit rire sans joie.

— Je n’essayais pas de te pousser au bord.

— Je sais.

— Tu dis beaucoup « je sais » pour quelqu’un qui ne me croit pas vraiment.

Je levai les yeux.

Elle me regardait.

Pas durement.

Blessée.

C’était pire.

— Je te crois, dis-je.

— Tu crois mon intention.

Je ne répondis pas.

Elle sourit un peu.

Pas avec joie.

— Voilà.

Le silence qui suivit fut le plus lourd.

Parce qu’elle avait compris une chose.

Et moi aussi.

Je croyais qu’elle voulait aider.

Je ne croyais pas que son aide m’arrivait au bon endroit.

Ce n’était pas sa faute entière.

Ce n’était pas seulement la mienne.

Donc il n’y avait personne à accuser assez fort pour simplifier.

— Je devrais y aller, dit-elle.

La phrase ne surprit pas.

Elle fit quand même mal.

— Oui.

Réponse immédiate.

Trop.

Elle le sentit.

Elle se leva.

Pas vite.

Pas lentement.

Avec une énergie tenue qui n’était pas la sienne.

Ou plutôt, une version d’elle que je n’aimais pas provoquer.

Elle prit son sac.

Eugène s’approcha d’elle.

Mauvais moment.

Elle baissa les yeux vers lui, mais ne s’accroupit pas.

— Pas aujourd’hui, Eugène.

Il s’arrêta.

Moi aussi, presque.

Même Eugène sembla comprendre que le refus n’était pas pour lui.

Liora alla jusqu’à la porte.

Sa main se posa sur la poignée.

Le moment habituel existait encore.

Mais il ne savait plus quoi faire.

Elle resta tournée vers la porte.

Pas vers moi.

— Je ne pense pas que tu fuis parce que tu es lâche, dit-elle.

Je sentis ma gorge se serrer.

Elle continua :

— Je pense que tu fuis parfois parce que tu as appris à protéger les choses en les retirant.

Je ne bougeai pas.

— Et je ne sais pas encore quoi faire avec ça.

Elle ouvrit la porte.

Je trouvai enfin ma voix.

— Et toi, tu penses parfois sauver les choses en les poussant plus vite.

Elle resta immobile.

Une main sur la porte ouverte.

Le couloir derrière elle.

— Oui, dit-elle.

Un seul mot.

Pas défensif.

Pas d’accord non plus.

Un mot qui portait déjà trop.

Elle tourna légèrement la tête.

Pas assez pour me regarder complètement.

— Bonne nuit, Aurèl.

— Bonne nuit, Liora.

Elle sortit.

La porte se referma.

Pas violemment.

Pas doucement.

Avec soin.

Ce soin-là fit plus mal qu’un claquement.

Je restai assis.

Le studio ne bougea pas.

Aucun objet ne vint au secours de la scène.

Pas même Eugène.

Il resta au milieu de la pièce, regardant la porte, puis moi, avec une incompréhension rare. Ou peut-être que je lui prêtais une délicatesse momentanée par besoin personnel.

Demitrius sortit lentement de son coin, fit deux pas, puis s’arrêta.

Tout le monde semblait attendre une consigne.

Je n’en avais pas.

Je regardai l’écran.

Le brouillon était encore là.

Bonjour Mathilde.

Je reviens vers toi.

Je comprends.

Je crains.

Est-ce qu’on pourrait en discuter ?

La phrase me parut tout à coup minuscule.

Pas suffisante pour ce qu’elle avait déclenché.

Je fermai le mail.

Puis le rouvris.

Puis le fermai encore.

Aucun geste ne ressemblait à une décision.

De l’autre côté du mur, j’entendis la porte de Liora.

Ses pas.

Rien d’autre.

Pas de voix.

Pas de rire.

Pas de sac jeté.

Pas de conversation rapide avec son père.

Pas de musique.

Pas même ces petits bruits qui d’habitude prouvaient qu’elle existait sans demander l’autorisation.

Je restai immobile, à écouter le presque-rien.

Je ne savais pas si ça me rassurait ou si ça faisait mal.

Avant, le mur transmettait des traces.

Une présence.

Une vie voisine.

Ce soir-là, il transmettait surtout ce qui ne passait pas.

Je me levai enfin.

Éteignis l’écran.

Le studio plongea dans une lumière plus basse.

La baie vitrée reflétait la pièce : le canapé, la guitare, les carnets, le bureau, moi debout trop droit au milieu.

Tout semblait à sa place.

C’était faux.

Je pensai à ce que Liora avait dit.

Tu as appris à protéger les choses en les retirant.

Phrase insupportable.

Parce qu’elle n’était pas entièrement fausse.

Je pensai à ce que je lui avais répondu.

Tu penses parfois sauver les choses en les poussant plus vite.

Phrase insupportable aussi.

Parce que je savais où elle avait touché.

Il n’y avait pas eu de malentendu.

Pas vraiment.

Nous avions compris les mots.

Trop bien, peut-être.

C’était le reste qui ne suivait pas.

Le rythme.

La manière de tenir une blessure.

La vitesse à laquelle on pouvait approcher sans déplacer l’autre.

Je pris mon téléphone.

L’événement du championnat était toujours dans l’agenda.

Liora, 800 m.

Je le regardai.

Longtemps.

Je ne le supprimai pas.

Je posai le téléphone face contre la table.

Puis je regardai les carnets.

Les pièces.

Les traces.

Tout ce qui restait.

De l’autre côté du mur, un bruit très léger arriva enfin.

Une chaise.

Ou une porte de placard.

Je me figeai malgré moi.

Puis plus rien.

Je n’avais jamais autant entendu un silence.

Je m’assis sur le canapé.

La guitare était à côté.

Je ne la pris pas.

Le morceau, le mail, l’exposition, le championnat, le presque-baiser, la dispute, tout attendait au même endroit.

Pas rangé.

Pas résolu.

Suspendu.

Eugène monta près de moi sans bruit.

Ce qui, pour lui, relevait de l’exploit ou de la compassion accidentelle.

Il posa une patte sur ma jambe.

Je le laissai faire.

— Je crois que j’ai mal fait, dis-je.

Il ronronna.

Mauvais conseiller.

Bon animal.

Je posai la tête contre le dossier du canapé.

Le mur resta silencieux.

Je savais qu’elle était là.

Elle savait probablement que j’étais là aussi.

C’était presque pire que de ne pas savoir.

On tenait l’un à l’autre.

Je pouvais encore le sentir.

Dans le calendrier que je n’avais pas modifié.

Dans le carnet que je n’avais pas rangé.

Dans sa façon de partir sans claquer la porte.

Dans ma manière d’écouter malgré moi.

Mais tenir à quelqu’un ne suffisait pas à savoir comment le toucher sans appuyer au mauvais endroit.

Je fermai les yeux.

Le studio était calme.

Cette fois, le calme ne ressemblait ni à un refuge ni à une cage.

Il ressemblait à une pièce après une phrase trop juste.

Une pièce où quelqu’un venait de partir.

Et où tout ce qui restait pesait plus lourd que sa présence.