Le bruit d'à côté

Chapitre 9 | Les choses qu’on entend sans écouter

Le lendemain du stade, je travaillai mal.

Pas horriblement mal. Mal de manière discrète.

Une manière professionnelle de mal travailler.

J’ouvrais le fichier.

Je corrigeais un détail.

Je sauvegardais.

Je regardais la correction.

Je revenais en arrière.

Je sauvegardais encore, par respect pour mes traditions les plus inquiétantes.

Le client voulait toujours que la cabane soit plus intime, moins triste, et maintenant « peut-être un peu plus respirante ».

J’avais failli répondre que les cabanes n’avaient pas de système pulmonaire.

Puis je m’étais souvenu que l’argent était utile.

« Bien sûr, je vais explorer cette piste. »

Piste.

Très drôle.

Mon cerveau avait visiblement décidé de devenir insupportable.

Je fixai l’écran.

La forêt bleue. La cabane. La petite lumière près de la porte.

La silhouette d’enfant que j’avais déplacée de trois millimètres sur la gauche.

Trois millimètres.

Un geste décisif dans la grande histoire de l’illustration jeunesse.

Eugène dormait sur le canapé, assez profondément pour ronfler par moments.

Lapin, lui, mangeait une feuille avec sérieux.

Tout était normal.

Le studio avait retrouvé ses proportions.

La table basse. Les carnets. La lampe. Le tapis.

La guitare dans son coin.

Le bruit du frigo. La ville derrière les vitres.

Et malgré ça, quelque chose continuait à tourner dans la pièce.

Un rythme.

Pas musical.

Enfin, peut-être.

Les foulées sur la piste.

Ce son sec, régulier, nerveux. La façon dont Liora avait attendu dans le virage avant d’accélérer. Pas parce qu’elle ne pouvait pas partir. Parce qu’elle ne devait pas encore.

Je n’aimais pas trop que cette idée soit applicable à autre chose qu’à une séance d’athlétisme.

Je repris le stylet.

La cabane devint légèrement plus respirante.

Ou plus floue.

Nuance difficile à défendre devant un client.

De l’autre côté du mur, un bruit arriva en fin d’après-midi.

Une porte. Des pas.

Plus lents que d’habitude, encore.

Je reconnus Liora avant sa voix.

Ce qui n’était pas nouveau.

Mais maintenant, ce n’était plus seulement « les voisins ».

Avant, les bruits étaient une information de décor.

L’appartement d’à côté vivait.

Les murs étaient fins.

Liora parlait vite.

Son père avait une voix grave.

Quelqu’un posait trop fort des objets sur des meubles probablement innocents.

Maintenant, derrière chaque bruit, il y avait une image.

Son sac de sport.

Ses chaussures couvertes de poussière rouge.

Sa main autour de sa gourde.

Le coach qui disait de ne pas partir trop tôt.

Sa façon d’écouter en silence alors que tout, chez elle, avait l’air fait pour répondre.

Un tiroir s’ouvrit derrière le mur.

Puis sa voix, étouffée.

Impossible de comprendre.

Je retirai quand même mon casque.

Il n’y avait pas de musique dedans.

Détail aggravant.

Je restai immobile une seconde.

Puis je remis le casque. Toujours sans lancer de musique.

Très bien.

À ce stade, il fallait envisager une expertise.

Je travaillai jusqu’à ce que la lumière décline complètement.

Le ciel passa du gris au bleu, puis au noir. Les vitres reflétaient le studio avec cette précision désagréable des soirées où l’on se voit vivre.

Je préparai du riz.

Simple. Alimentaire. Sans enjeu émotionnel apparent.

Eugène se plaça immédiatement au milieu de la cuisine ouverte pour superviser.

— Ce n’est pas pour toi.

Il me regarda.

— C’est du riz.

Il cligna lentement des yeux.

— Tu n’aimes pas ça.

Il resta.

Principe félin important : ce qui ne plaît pas peut quand même m’appartenir.

Lapin eut son ravitaillement de foin. Une feuille. Son eau changée et même une branche de pommier en bonus.

La routine se déroula.

Et elle fonctionna. Un peu.

Je mangeai devant mon ordinateur, ce qui était une mauvaise habitude, mais une mauvaise habitude stable.

Le client répondit à dix-neuf heures qu’il aimait « l’intention », mais que la cabane pouvait encore être « moins isolée ».

Je regardai la cabane au milieu de sa forêt.

— Elle est littéralement dans une forêt.

Eugène ouvrit un œil.

— Merci pour ton soutien.

Je sauvegardai le fichier.

Une fois. Deux fois.

Puis je fermai le logiciel avant de faire quelque chose d’irréparable, comme ajouter une terrasse conviviale à une cabane perdue en forêt.

Le studio redevint plus silencieux. Pas entièrement.

Jamais.

Il y avait les tuyaux. La rue. Une porte quelque part dans l’immeuble.

Et, de l’autre côté du mur, des fragments de vie.

La voix du père de Liora traversa à un moment, basse, calme, sérieuse. Puis Liora répondit quelque chose de plus court que d’habitude. Fatigue, peut-être. Ou dîner. Ou les deux.

Je ne pouvais pas savoir.

Cette limite aurait dû me rassurer.

Elle ne le fit pas.

Je rangeai mon assiette. Essuyai le plan de travail. Replaçai une tasse dans le placard. Puis restai debout au milieu du studio.

Trop tôt pour dormir.

Trop tard pour recommencer à travailler intelligemment.

Trop calme pour que mon cerveau reste convenable.

Mon regard alla vers la guitare.

Non.

Je n’avais pas besoin de jouer.

Je pouvais lire. Je pouvais faire une lessive.

Je pouvais répondre à ce mail d’un ancien client qui demandait « un petit ajustement rapide », formule qui avait déjà ruiné plusieurs civilisations.

Je pris quand même la guitare.

Le bois était un peu froid.

Je m’assis sur le canapé sans allumer la grande lumière. Seulement la lampe près de la bibliothèque. Une lumière basse. Suffisante pour voir les cordes, pas assez pour donner à la scène une importance.

Eugène, qui dormait à l’autre bout du canapé, leva la tête avec un air offensé.

— Pardon de vivre chez toi.

Il la reposa.

Accordage approximatif.

Un mi légèrement faux. Je le corrigeai.

Puis je laissai mes doigts chercher sans décider.

Quelques notes. Pas la mélodie. Pas tout de suite.

Je jouai des choses sans forme. Des accords simples. Une progression que je connaissais trop bien. Une autre que j’abandonnai au bout de trois secondes, parce qu’elle ressemblait à une publicité pour une assurance.

Puis une mélodie revint.

Une suite d’accords commencée plusieurs semaines plus tôt.

Toujours incomplète. Toujours avec ce vide au milieu.

Je la jouai doucement.

Le début passait bien.

Pas parfaitement. Mais il avait une forme.

Une ligne. Quelque chose qui avançait sans se presser.

Puis arrivait l’endroit.

La marche absente. Le trou.

Je bloquai.

Comme d’habitude.

Je repris du début. Encore.

Les premières notes remplirent le studio avec prudence. Elles n’allaient pas loin. Elles restaient proches du bois, des doigts, du canapé, du tapis, des plantes qui survivaient par entêtement.

Ce n’était pas fait pour sortir.

Je jouai le passage une deuxième fois.

Au vide, je tentai une transition différente.

Trop jolie. Je l’effaçai aussitôt.

Une autre. Trop triste.

Une autre. Trop prévisible.

Je soufflai par le nez.

— Très bien.

Eugène ne réagit pas. Lapin non plus.

Public idéal.

J’essayai encore.

Cette fois, sans chercher à combler tout de suite. Je laissai un silence plus long entre les deux parties. Un silence presque gênant. Puis je repris l’accord suivant.

Ça allait mieux.

Pas bien. Mieux.

Je répétai.

Le silence au milieu ressemblait un peu à une respiration.

Je pensai à la piste.

Erreur.

Ou pas.

Liora qui attendait.

Liora qui ne partait pas.

Le coach qui criait : pas maintenant.

Je rejouai le début.

Le vide.

Puis l’accord.

Le problème n’était peut-être pas le manque de transition.

Peut-être que je voulais aller trop vite jusqu’à l’endroit suivant.

Hypothèse agaçante.

Je la rejetai immédiatement.

Puis je jouai exactement comme ça.

Le début.

L’arrêt.

Pas trop long.

Juste assez.

La reprise.

Cette fois, quelque chose passa.

Un petit morceau de continuité.

Pas spectaculaire.

Pas définitif.

Un passage possible.

Je restai immobile, les doigts posés sur les cordes.

Le studio sembla retenir une seconde de plus que moi.

Puis, de l’autre côté du mur, un bruit. Très léger.

Un déplacement.

Je tournai la tête.

Rien d’exceptionnel.

Les voisins bougeaient.

Les gens avaient le droit de bouger dans leur propre appartement.

Concept fondamental.

Je repris pourtant plus doucement.

Presque sans m’en rendre compte.

La mélodie continua.

Le même passage. Encore.

Encore.

Le vide au milieu avait changé de forme.

Il n’avait pas disparu.

C’était peut-être mieux.

Toutes les choses manquantes n’avaient pas besoin d’être corrigées. Certaines demandaient seulement qu’on arrête de les traverser comme si elles étaient une erreur.

Je posai la main sur les cordes pour les étouffer.

Silence.

Je n’aimais pas trop cette pensée non plus.

Beaucoup trop disponible pour interprétation personnelle.

Je reposai la guitare contre le canapé, au lieu de la remettre sur son support. Mauvais signe. Ça voulait dire que je pensais peut-être la reprendre.

Je me levai pour ouvrir un peu la baie vitrée.

Le balcon était sécurisé.

Enfin, assez sécurisé pour un humain optimiste et un chat momentanément surveillé.

L’air froid entra.

Eugène leva la tête.

— Non.

Il la reposa.

Progrès.

Je sortis sur le balcon avec ma tasse de thé.

La ville avait cette rumeur basse des soirs ordinaires. Des voitures. Des voix dans la rue. Le souffle lointain d’un bus. Les fenêtres des immeubles en face formaient des carrés de lumière, chacun avec sa petite version d’une vie.

Je m’appuyai contre la rambarde. Pas trop.

Quatre étages rappelaient vite les limites de la poésie urbaine.

Le balcon de Liora était sombre.

Enfin, pas complètement.

Une faible lumière venait de l’intérieur. Rideau entrouvert.

Je regardai ailleurs. Immédiatement.

Trop immédiatement.

Très discret, donc totalement évident pour moi-même.

Je bus une gorgée de thé. Trop chaud.

Évidemment.

Une porte-fenêtre glissa à droite.

Je me figeai.

Liora apparut sur son balcon.

Sweat large. Cheveux attachés n’importe comment. Chaussettes épaisses. Une tasse dans les mains.

Elle s’arrêta en me voyant.

Moi aussi.

Même si j’étais déjà immobile.

— Ah, dit-elle.

— Salut.

— Salut !

Silence.

La ville, elle, continua.

Indifférente.

Liora s’approcha de sa rambarde, puis s’y appuya avec précaution, comme si ses jambes étaient encore en négociation depuis la veille.

— Je ne savais pas que tu étais dehors.

— Moi non plus.

Elle plissa les yeux.

— Tu ne savais pas que tu étais dehors ?

— Je veux dire… je venais de sortir.

— Formulation dangereuse, Aurèl.

— Je sais.

Elle sourit dans sa tasse.

Pas fort. Pas bruyant.

Un sourire de fin de journée.

Je ne savais pas qu’elle en avait.

— Comment vont tes jambes ? demandai-je.

— Elles me détestent.

— Relation stable ?

— Depuis plusieurs années.

— C’est bien, la constance.

Elle souffla légèrement du nez, puis regarda vers la rue.

Le silence revint.

Différent de celui du palier.

Le balcon obligeait à parler moins fort. À laisser l’air porter ce qu’il pouvait. On était proches, mais pas dans le même espace. Séparés par la rambarde, le vide, la nuit, cette frontière ridicule que mon chat avait un jour considérée comme un détail.

Liora tourna sa tasse entre ses mains.

— C’était toi ?

Mon corps sut avant moi de quoi elle parlait.

Il se raidit. Très légèrement.

— Quoi ?

— La guitare.

Je baissai les yeux vers ma tasse.

Il n’y avait rien dans le thé qui puisse m’aider.

— Oui.

Un mot.

Très petit. Très exposé.

Elle hocha la tête.

Pas triomphante. Pas surprise de m’avoir coincé.

Juste comme si une pièce venait de trouver sa place.

— Je me disais.

— Tu m’as entendu ?

— Oui.

Je regardai le mur entre nos appartements.

Absurde.

Comme si le mur allait se justifier.

— Beaucoup ?

Elle sembla réfléchir.

Ce qui était une erreur de sa part.

Ou une cruauté involontaire.

— Parfois.

— Parfois comment ?

— Parfois quand je rentre tard. Parfois quand je travaille dans ma chambre. Parfois quand j’essaie de dormir et que mon père regarde des vidéos politiques dans le salon avec un volume qu’il estime « modéré ».

— J’entends parfois les vidéos politiques.

— Je suis désolée.

— Je n’arrive pas à voter contre le son.

Elle sourit.

Puis son regard revint vers moi, plus tranquille.

— Je ne savais pas que c’était toi au début.

La phrase fit une drôle de chose.

Pas agréable. Pas désagréable non plus.

Comme une fenêtre qu’on découvre ouverte depuis longtemps.

— Tu croyais que c’était qui ?

— Je ne sais pas. Quelqu’un dans l’immeuble. Ou une télé. Ou le voisin du dessous qui aurait une vie intérieure beaucoup plus riche que ses éternuements.

Je souris malgré moi.

— Il éternue très fort.

— On dirait qu’il combat une malédiction.

— Je pensais être le seul à l’entendre.

— Les murs sont fins, Aurèl.

Elle utilisa ma propre phrase avec beaucoup trop de calme.

Très bien. Je l’avais mérité.

Je bus une gorgée pour gagner du temps.

Mauvaise idée.

Toujours trop chaud.

Je toussai presque.

Elle le remarqua.

Évidemment.

— Ça va ?

— Oui.

— Tu as bu trop vite.

— Merci.

— C’était une observation, pas une critique.

— Les deux sont souvent proches chez toi.

Elle sourit encore.

Puis elle regarda vers mon studio, derrière moi.

La guitare devait être visible. Posée contre le canapé, à la lumière de la lampe.

Traîtresse en bois.

— Il y a un passage que tu recommences souvent.

Je ne répondis pas.

Impossible.

Elle avait dit ça simplement.

Comme on dit : tu laisses souvent ta lumière allumée tard, ou ton chat regarde parfois chez nous.

Sauf que ce n’était pas pareil.

Pas du tout.

— Tu t’arrêtes toujours au même endroit, ajouta-t-elle.

Voilà.

C’était pire.

Beaucoup pire.

Je posai ma tasse sur le rebord intérieur du balcon pour éviter de la tenir trop fort.

— Tu écoutes ?

La question sortit trop sèchement.

Liora ne recula pas, mais son visage changea un peu.

— Pas comme ça.

— Comme quoi, alors ?

Je m’entendis.

Je n’aimai pas mon ton.

Pas agressif.

Tendu.

Le genre de tension qui apparaît quand quelqu’un touche un tiroir qu’on croyait fermé à clé et qui, en réalité, n’avait jamais eu de serrure.

Liora posa sa tasse à son tour sur la rambarde, entre ses deux mains.

— Comme on entend ce qui traverse un mur, dit-elle.

Je ne répondis pas.

Elle continua, plus doucement.

— Je ne suis pas assise contre la cloison avec un verre, si c’est la question.

— Je n’ai pas dit ça.

— Tu l’as presque pensé.

— Je pense beaucoup de choses absurdes.

— Je commence à savoir.

Le silence revint.

Je regardai la rue en bas.

Une voiture passa trop vite. Quelqu’un riait près de l’arrêt de bus.

— Je l’entends parce que c’est là. Comme toi, tu m’entends quand je rentre ou quand je fais tomber un truc ou quand je ferme une porte trop fort.

— Je ne voulais pas dire que…

Je m’arrêtai.

Parce que je ne savais pas ce que je voulais dire.

Parce que c’était vrai.

Je l’entendais. Depuis des mois.

Avant son prénom. Avant son visage. Avant Eugène sur leur balcon. Avant Demitrius. Avant le stade. Avant sa manière de dire que le 800 mètres détruisait des gens honnêtes.

Je l’avais entendue vivre.

Et ça ne m’avait jamais paru être une intrusion de ma part.

Seulement une conséquence de l’immeuble.

Mais la guitare, elle, n’était pas un bruit comme les autres.

Elle ne venait pas d’une porte qu’on claque ou d’un sac qui tombe.

Elle venait d’un endroit que je ne mettais pas dehors.

Du moins, c’est ce que je croyais.

— Je pensais que ça ne s’entendait presque pas, dis-je.

— Ça ne s’entend pas fort.

— Mais ça s’entend.

— Oui.

— Parfait.

— Aurèl.

Je fermai les yeux une seconde.

Mon prénom dans sa voix devenait un mécanisme très agaçant.

— Ce n’est pas mauvais.

— Je n’ai pas demandé un avis.

— Je sais.

— Je ne joue pas pour…

Je m’arrêtai.

Je repris autrement.

— Je ne joue pas pour être entendu.

— Je sais.

Je la regardai.

— Tu ne peux pas savoir ça.

— Si.

— Comment ?

Elle haussa une épaule.

— Parce que tu t’arrêtes dès que ça devient presque quelque chose.

Je restai immobile.

La phrase passa la rambarde sans effort.

Elle entra.

S’installa.

Je n’avais aucun endroit correct où la poser.

— C’est une analyse très élaborée pour quelqu’un qui n’écoute pas.

— J’ai dit que je n’écoutais pas comme ça.

— Nuance pratique.

— Nuance importante.

Elle baissa les yeux vers sa tasse.

— Et puis tu recommences. Toujours le même passage. Tu ne fais pas ça pour impressionner quelqu’un.

— Peut-être que je suis très mauvais pour impressionner.

— Effectivement.

Je la regardai.

Elle leva les yeux, sourire au bord de la bouche.

— Pardon.

— Non, c’était mérité.

— Un peu.

Le rire arriva malgré moi.

Bref. Presque rien.

Il s’échappa avant que je puisse le retenir.

Liora le vit.

Bien sûr.

Elle avait l’air satisfaite, mais pas victorieuse.

— C’est joli, dit-elle.

Je me tendis à nouveau.

Elle leva aussitôt une main.

— Je ne vais pas faire un grand discours, je dis juste que c’est joli.

Je ne savais pas quoi répondre.

Merci, probablement.

Mot simple. Disponible.

Extrêmement difficile à utiliser.

— Ce n’est pas fini, dis-je.

— J’ai remarqué.

— Évidemment.

— Pas dans le mauvais sens.

— Il y a un bon sens à « pas fini » ?

— Oui.

Elle regarda la nuit devant elle.

— Il y a des choses qui ont l’air vivantes parce qu’elles ne sont pas encore rangées.

Je ne bougeai pas.

Cette fois, elle avait franchi une limite sans s’en rendre compte.

Ou en s’en rendant compte.

Je ne savais pas ce qui était pire.

La phrase ressemblait beaucoup trop à elle dans mon studio, face aux dessins. À ce qu’elle avait dit sur les feuilles qui attendaient qu’on les voie. Aux trucs qui restent. À cette façon de regarder les objets comme s’ils n’étaient pas seulement des preuves de désordre.

— Tu as une théorie sur tout ? demandai-je.

— Non.

— Je ne suis pas convaincu.

— J’ai des impressions sur beaucoup de choses. C’est moins sérieux.

— Pas forcément.

Elle tourna la tête vers moi.

Le balcon était peu éclairé, mais je voyais ses yeux. La fatigue y était encore. La piste aussi, peut-être. Ou alors c’était moi qui mettais la piste partout maintenant.

— Je ne voulais pas te mettre mal à l’aise, dit-elle.

La phrase était simple.

Sans détour.

Ça me déstabilisa plus qu’une pirouette.

— Ce n’est pas…

Je cherchai.

Encore.

Toujours rien au bon endroit.

— Le dessin, c’est différent, dis-je enfin.

Elle ne répondit pas.

Elle attendit.

Cette technique commençait à devenir inadmissible.

— Le dessin, même quand c’est personnel, je peux le montrer. Je sais quoi faire avec un regard dessus. Je peux dire que c’est une étude, un projet, un test, une commande, n’importe quoi. Je peux me cacher derrière des mots professionnels.

Je regardai ma guitare à travers la baie vitrée.

— La guitare, je ne sais pas.

Le silence qui suivit ne me poussa pas.

Il resta seulement là.

Assez calme pour que je continue malgré moi.

— Je n’ai pas besoin qu’elle soit utile. Ou bonne. Ou montrable. C’est juste… quand il y a trop de bruit dans ma tête.

Liora ne sourit pas. Elle ne dit pas que c’était beau.

Elle ne fit pas cette tête grave que certaines personnes prennent quand elles veulent prouver qu’elles comprennent votre profondeur intérieure après trois phrases.

Elle regarda seulement la guitare.

Puis moi.

— D’accord.

Un mot.

Très dangereux, finalement.

Parce qu’il ne demandait rien.

Il ne forçait pas la suite.

Il laissait la chose intacte.

Je détournai le regard le premier.

En bas, un scooter passa.

Beaucoup trop bruyant.

Bénédiction mécanique.

— Et toi ?

— Moi quoi ?

— Tu fais du bruit quand il y en a trop dans ta tête ?

Elle sembla surprise.

Pas longtemps.

Puis elle sourit.

— Moi, je cours !

— Oui. Logique.

— Ou je parle.

— Ça aussi, j’avais des éléments.

Elle me donna un coup d’œil faussement vexé.

— Je parle normalement.

Je la regardai.

Elle soupira.

— D’accord. Beaucoup.

— Avec précision.

— Merci.

— Ce n’était pas forcément un compliment.

— Je prends ce qui m’arrange.

Évidemment.

Elle reprit sa tasse, but une gorgée, puis fit une grimace.

— Froid.

— Tu parles trop longtemps.

— Tu poses des questions fatigantes.

— C’est nouveau, ça ?

Je secouai la tête.

Le balcon sembla se détendre un peu.

Moi aussi.

Pas complètement.

Assez pour respirer normalement.

Liora s’appuya sur son avant-bras, tournée vers moi.

— Tu m’entends beaucoup ?

Question attendue.

Terrible quand même.

— Non.

Elle leva les sourcils.

— Aurèl.

— Ça dépend ce que tu appelles beaucoup.

— Tu vois.

— Les murs sont fins.

— Réponse de coupable.

— Réponse de voisin.

Elle me regarda avec amusement.

Je cédai. Un peu.

— J’entends des choses.

— Quel genre de choses ?

— Des pas. Des portes. Des sacs. Ton père.

— Mon père s’entend même dans les appartements qui ne touchent pas le nôtre.

— Il a une voix très… construite.

Elle rit.

— Construite ?

— Architecturale.

— Il va adorer.

— Ne lui dis pas.

— Je vais lui dire que notre voisin trouve sa voix porteuse.

— Je déménage.

— Tu ne peux pas. Eugène a des attaches.

À l’intérieur, Eugène choisit exactement ce moment pour sauter sur le canapé avec un bruit lourd.

Nous tournâmes tous les deux la tête.

Il s’installa dans la lumière, sans nous regarder.

— Il sait qu’on parle de lui, dit Liora.

— Il pense toujours qu’on parle de lui.

— Il a souvent raison.

— Malheureusement.

Elle resta quelques secondes à regarder mon chat à travers la vitre.

Son visage s’adoucit d’une manière presque comique, parce qu’elle essayait visiblement de rester digne malgré son allergie et son admiration coupable.

— Et moi ? demanda-t-elle.

— Quoi ?

— Tu m’entends, moi ?

Je regardai ma tasse.

Vide. Aucune aide.

— Oui.

— Ah.

— Enfin, pas les mots. Pas toujours.

Elle sourit lentement.

— Pas toujours ?

— Très rarement.

— C’est déjà différent.

— Je viens de m’entendre.

— Et ?

— Mauvais choix.

Elle rit, plus doucement que d’habitude.

— Qu’est-ce que tu entends ?

Je fis tourner ma tasse entre mes mains.

La vérité était délicate.

Pas parce qu’elle était honteuse.

Parce qu’elle était précise.

— Ton rythme, dis-je.

Elle ne répondit pas.

Je regrettai déjà. Mais il était trop tard.

— Je veux dire, on reconnaît les gens. Même sans mots. Ta façon de marcher quand tu es en retard n’est pas la même que quand tu rentres de l’entraînement.

— J’ai une façon de marcher quand je suis en retard ?

— Tu as surtout une façon d’être en retard.

— Attaque personnelle.

— Observation.

— Tu es dangereux avec ce mot.

— Je sais.

Elle souriait, mais moins fort.

Alors je continuai, très prudemment.

— Avant de te rencontrer, je savais déjà que tu parlais vite quand tu étais pressée. Que tu rentrais parfois tard. Que tu faisais tomber des choses. Que tu riais rarement discrètement.

Elle ouvrit la bouche. Puis la referma.

— Je ne fais pas tomber tant de choses.

Je la regardai.

— D’accord.

— Ne fais pas ce visage.

— C’est mon visage normal.

— Non, celui-là c’est « je possède des preuves ».

Je baissai les yeux.

Cette fois, je souris vraiment.

Pas longtemps.

Mais assez.

Liora aussi.

Puis quelque chose se calma entre nous.

Pas une gêne. Pas exactement.

Une prise de conscience, peut-être.

Nous n’avions pas choisi ça.

L’immeuble l’avait fait pour nous, avec ses cloisons trop fines, ses tuyaux, ses balcons trop proches, son incapacité générale à préserver l’anonymat des gens.

Je pensai à tous les soirs où j’avais entendu ses pas sans savoir son visage.

Puis à tous les soirs où elle avait entendu la guitare sans savoir que c’était moi.

C’était étrange.

Intime d’une manière « administrative ».

Comme une erreur de construction devenue une forme de lien.

— C’est bizarre, dit-elle.

Je tournai la tête vers elle.

— Quoi ?

— On s’entendait avant de se parler.

Je ne répondis pas.

Parce que oui.

Parce qu’elle l’avait dit avant moi.

Parce que si je répondais trop vite, ça deviendrait quelque chose.

Elle ne sembla pas attendre davantage.

— Enfin, surtout moi, apparemment, parce que je fais tomber des objets.

— Et moi, parce que je bloque sur quatre accords.

— Ce ne sont pas quatre accords.

Je me tendis.

— Tu as compté ?

— Non.

— Liora.

— J’ai une mémoire auditive.

— Depuis quand ?

— Depuis que ça m’arrange.

Je soufflai un rire.

Elle sourit dans sa tasse froide.

Puis le silence revint.

Cette fois, il était plus dense.

Pas inconfortable. Ou pas seulement.

Il contenait trop d’informations.

Les pas.

La guitare.

Le stade.

Le studio.

Les dessins sur la table.

Son élastique oublié.

La silhouette dans mon carnet.

Eugène traversant une frontière diplomatique.

Lapin devenant professeur de civilité.

Tout ça, dans quelques mètres d’air entre deux balcons.

Liora regarda vers l’intérieur de son appartement. Une voix appela quelque chose. Sa mère, peut-être. Plus douce que celle de son père, moins facile à distinguer.

— Je dois rentrer, dit-elle.

— Oui.

Elle récupéra sa tasse et fit un pas vers sa porte-fenêtre.

Puis s’arrêta.

Évidemment.

Ce moment-là aussi commençait à devenir reconnaissable.

Elle pouvait partir.

Elle ajoutait quelque chose.

— Tu joueras un jour ?

Je la regardai.

— Je viens de jouer.

— Tu sais ce que je veux dire.

Oui.

Malheureusement.

— Non.

Réponse immédiate.

Solide.

Presque.

Elle hocha la tête.

— D’accord.

Pas de pression.

Pas de moue.

Pas de grande déception.

Elle accepta trop bien.

Ce qui, chez elle, n’était jamais tout à fait une preuve d’abandon.

— Ce n’est pas vraiment fait pour être écouté, ajoutai-je.

Je ne savais pas pourquoi j’ajoutai ça.

Peut-être pour réduire la brutalité du non.

Peut-être parce que ce n’était pas entièrement vrai et que j’avais besoin de l’entendre.

Liora me regarda.

Son sourire apparut très lentement.

Pas grand.

Pas victorieux.

Un sourire de quelqu’un qui ne rangeait pas le sujet, malgré l’accord apparent.

— Pas maintenant, alors.

Je fronçai les sourcils.

— Ce n’est pas ce que j’ai dit.

— Non.

— Liora.

— J’ai entendu.

La phrase était évidemment volontaire.

Je la fixai.

Elle sourit un peu plus.

— Bonne nuit, Aurèl.

— Bonne nuit.

Elle rentra.

La porte-fenêtre glissa derrière elle.

Le balcon voisin redevint presque sombre.

Je restai dehors avec ma tasse vide, dans le froid, beaucoup plus longtemps que nécessaire.

À l’intérieur, Eugène descendit du canapé et vint se placer devant la baie vitrée. Il me regarda à travers la vitre comme si ma présence sur le balcon représentait un gaspillage d’espace chauffé.

Je rentrai.

Refermai doucement.

Le studio m’accueillit.

La lampe. Le canapé.

La guitare posée contre lui.

Lapin près de son coin, immobile.

Je posai ma tasse dans l’évier.

Puis je regardai la guitare.

Elle avait l’air exactement pareil.

Bois clair. Cordes.

Petite marque près du chevalet.

Sangle enroulée autour du pied.

Objet banal.

Instrument.

Preuve.

Je la remis sur son support.

Avec plus de précaution que d’habitude.

Comme si elle avait été déplacée sans bouger.

Je pensais que la guitare était restée dans mon espace.

Je pensais que ses notes mouraient contre les murs, dans le tapis, dans les coussins, dans le pelage vaguement coupable d’Eugène.

Mais une partie passait.

Depuis des semaines, peut-être.

Elle traversait le mur.

Elle allait de l’autre côté.

Pas fort. Pas clairement.

Assez pour qu’une fille qui faisait trop de bruit reconnaisse l’endroit où je m’arrêtais.

Je m’assis sur le canapé.

Eugène sauta aussitôt près de moi, puis posa une patte sur ma cuisse.

Geste rare.

Donc suspect.

— Tu veux quelque chose.

Il ronronna.

— Bien sûr.

Je le caressai quand même.

De l’autre côté du mur, j’entendis des pas.

Plus lents.

Puis une voix.

Liora.

Je ne distinguai pas les mots.

Je n’essayai pas. Pas vraiment.

La guitare était silencieuse dans son coin.

Pourtant, le studio ne l’était plus tout à fait.

Il contenait maintenant ce que j’avais refusé.

Ou pas encore accepté.

Je ne lui avais pas joué quelque chose.

Pas directement.

Pas pour elle.

J’avais même dit non.

Un vrai non.

Enfin.

Un non avec une fissure dedans.

Je posai ma tête contre le dossier du canapé et fermai les yeux.

De l’autre côté du mur, un rire bref traversa la cloison.

Je le reconnus.

Sans écouter.

Et j’eus l’impression absurde d’avoir refusé quelque chose qui venait quand même de commencer.