Le bruit d'à côté

Chapitre 7 | Ce qui reste après elle

Je restai devant la porte fermée plus longtemps que nécessaire.

Pas très longtemps.

Enfin.

Assez longtemps pour que le mot nécessaire perde un peu de son sens.

Derrière moi, le studio reprenait sa forme habituelle.

Le canapé. La lampe près de la bibliothèque. Les feuilles sur la table basse.

La guitare contre le mur.

Eugène étalé avec la satisfaction indécente de quelqu’un qui venait d’assister à une scène importante depuis le meilleur coussin.

Lapin, lui, avait regagné son territoire.

Il mangeait.

C’était sa manière à lui de traiter les événements.

Moi, j’aurais aimé avoir une méthode aussi fiable.

Je regardai la poignée.

Elle l’avait refermée doucement.

Liora.

Pas claqué. Pas tiré trop vite. Pas laissé la porte vibrer dans l’encadrement avec cette brutalité joyeuse de l’appartement d’à côté.

Doucement.

Je n’aimais pas trop cette précision.

Elle donnait à la scène un poids qu’elle n’aurait pas dû avoir.

Je m’éloignai enfin de la porte pour remettre un peu d’ordre.

Activité simple. Rationnelle.

Nécessaire.

Il fallait ranger les feuilles. Replacer le bol. Vérifier l’eau de Lapin. Ramasser le petit bout de carton qu’Eugène avait déplacé pour ses activités internes.

Il fallait revenir à la vie normale.

Très bien.

Je pris les dessins sur la table basse.

Puis je m’arrêtai.

Liora les avait touchés.

Pas longtemps.

Pas d’une manière remarquable.

Elle avait pris les feuilles, les avait regardées avec trop d’attention, puis reposées presque au même endroit.

Le dessin de la cuisine vide était légèrement décalé par rapport aux autres.

Je le remis droit. Trop droit.

Je le décalai un peu.

Puis je restai immobile devant la table avec le sentiment très désagréable d’être devenu quelqu’un capable de réfléchir à l’angle d’une feuille parce qu’une voisine l’avait regardée.

Excellent.

Progression personnelle inquiétante.

Je finis par empiler les dessins et les poser près de l’ordinateur.

Face cachée.

Puis je changeai d’avis.

Je remis celui de la cuisine sur le dessus.

Face visible.

Pas parce que Liora avait dit qu’ils avaient l’air d’attendre qu’on les voie.

Évidemment.

Simplement parce qu’il devait sécher.

Il n’y avait aucune peinture dessus.

Détail secondaire.

Je remplis l’eau de Lapin. Il leva les yeux vers moi, mâcha lentement, puis retourna à son foin.

— Tu vas bien ?

Il remua le nez.

— Je prends ça comme une absence de plainte officielle.

Aucune réaction.

Demitrius avait survécu à Liora.

Ce qui, à bien y réfléchir, était un événement.

Elle était entrée dans le studio avec son sac, son énergie, son allergie aux chats, sa manière de poser des questions comme si les réponses existaient dans l’air. Elle avait vu Eugène, Demitrius, mes dessins, la guitare, la page avec les mots barrés.

Elle avait vu beaucoup trop de choses.

Et rien n’avait explosé.

C’était presque vexant.

J’avais passé des mois à construire un espace où chaque objet avait sa fonction, sa place, sa distance. Pas par obsession.

Ou alors une forme acceptable d’obsession.

Le studio est petit. Il fallait être précis. Une pile mal placée devenait un meuble. Un câble oublié, un piège. Une tasse abandonnée, une preuve contre moi-même.

Liora était entrée.

Elle avait regardé.

Et maintenant, tout était encore là.

Le problème venait de là, précisément.

Tout était encore là.

Mais certaines choses avaient l’air d’avoir été nommées.

Je retournai vers le bureau et réveillai l’écran de mon ordinateur.

La tablette graphique s’alluma.

Le fichier client était toujours ouvert.

Une couverture jeunesse. Forêt bleue, cabane lumineuse, silhouette d’enfant au premier plan.

Le client voulait « une ambiance plus intime, mais moins triste ».

Formulation splendide.

Plus intime. Moins triste.

La cabane avait l’air de faire une dépression saisonnière.

Je pris le stylet.

Travail.

Voilà.

Le travail était une structure saine. Les clients étaient absurdes, mais dans un cadre budgétaire. On pouvait leur répondre. Faire des versions. Sauvegarder. Continuer.

Je zoomai sur la lumière dans la fenêtre de la cabane.

Trop froide.

Je modifiai la couleur.

Trop chaude.

Je revins en arrière.

Puis mon regard glissa vers la feuille posée sur le bureau.

La page de paroles.

Je l’avais retournée face visible.

Ma propre main travaillait contre moi maintenant.

Je la repris, la pliai en deux, puis la glissai dans un carnet.

Très bien.

Disparue.

Officiellement.

Deux minutes plus tard, je rouvris le carnet pour vérifier si la page dépassait.

Elle dépassait.

Je la poussai plus loin.

Pathétique.

Eugène sauta sur le bureau avec un bruit lourd.

— Non.

Il ignora cette information.

Il avança jusqu’à l’écran, posa une patte devant la cabane, puis me regarda comme si nous venions d’ouvrir une réunion importante.

— Je travaille.

Il cligna des yeux.

— Oui, je sais que ce concept te semble vague.

Il s’assit.

Devant l’image.

Pile devant.

Je le regardai.

Lui aussi.

À cet instant, son regard glissa vers la porte.

Pas la baie vitrée. Pas son bol.

La porte d’entrée.

Je tournai la tête malgré moi.

Rien.

Le couloir était silencieux.

— Elle est partie, dis-je.

Eugène ne bougea pas.

— Ne commence pas.

Il continua de fixer la porte avec une gravité parfaite.

Très bien.

Même le chat participait à la création d’une ambiance.

Je le poussai doucement sur le côté. Il résista par inertie, méthode féline extrêmement efficace, puis descendit du bureau avec une lenteur vexée.

Je travaillai vingt minutes. Peut-être trente.

J’améliorai la fenêtre. Je dégradai la cabane. Je sauvegardai trois versions.

Je répondis à un mail avec une phrase professionnelle qui disait « je comprends parfaitement votre retour », alors que je ne comprenais pas comment une feuille pouvait être « plus confiante ».

Puis je me levai pour préparer un thé.

Routine. Eau. Tasse. Sachet. Attente.

Le bruit derrière le mur arriva pendant que la bouilloire chauffait.

Pas fort.

Un tiroir.

Une voix étouffée.

Puis des pas.

Rapides, mais moins que d’habitude.

Je restai immobile, la main sur le plan de travail.

Évidemment.

Les murs.

Les voisins.

Rien d’anormal.

Puis la voix de Liora traversa faiblement la cloison.

Impossible de distinguer les mots.

Juste le rythme.

Je reconnus quand même la fin d’une phrase.

Une remontée légère, presque un rire.

Je posai le sachet dans la tasse.

Lapin buvait. Eugènen, lui, s’était installé près de la porte-fenêtre, mais son oreille était tournée vers le mur.

Traître.

Je versai l’eau trop vite et m’éclaboussai le doigt.

— Parfait.

Je passai ma main sous l’eau froide.

De l’autre côté, une porte se referma.

Cette fois, normalement.

Pas doucement.

Pas violemment.

Normalement.

Ce qui m’agaça encore plus.

Je pris mon thé et retournai au bureau avec une décision très claire.

Je n’allais pas écouter.

Je lançai de la musique dans mon casque.

Sans le mettre.

Mais, techniquement, je n’écoutais pas les voisins.

Concept discutable, mais défendable si personne ne posait de questions.

Je repris le stylet.

La cabane était toujours là.

Liora aussi, malheureusement, seulement sous forme de phrase.

Elle n’est pas vide.

Je fixai ma cuisine dessinée sur la table.

Puis la vraie, derrière moi.

Un évier. Une tasse. Deux torchons.

Une plante déplacée depuis la crise du balcon.

Rien de remarquable.

Sauf que, désormais, une personne avait regardé mes espaces en disant qu’ils respiraient.

Je n’étais pas sûr de pouvoir travailler normalement avec ce genre de donnée dans la pièce.

Je sauvegardai encore.

Par principe.

Puis je me levai pour nourrir les animaux.

Eugène reçut ses croquettes avec la dignité d’un roi envers qui l’on s’excusait enfin. Lapin eut son ravitaillement de foin, et une feuille verte.

Je vérifiai aussi le petit tapis près de son coin.

C’était là que Liora s’était accroupie.

Les mains sur ses genoux.

Le corps retenu.

La voix plus basse.

Je m’accroupis au même endroit pour ramasser un brin de foin près du meuble.

Erreur.

Vu depuis là, le studio paraissait différent.

Plus bas.

Plus ouvert.

La table semblait plus grande. La guitare plus visible. Le canapé plus proche.

C’était donc ça qu’elle avait vu.

Ou peut-être qu’elle n’avait vu qu’un lapin.

Il ne fallait pas attribuer à Liora une conscience architecturale exhaustive simplement parce qu’elle avait complimenté une cuisine vide.

Je me relevai.

Et je vis l’élastique.

Un petit élastique noir, coincé près du pied de la table basse.

Très banal.

Rien d’intime.

Juste un accessoire oublié, probablement tombé de son poignet.

Je le fixai.

Longtemps.

Beaucoup trop longtemps pour un objet qui servait à attacher des cheveux.

Je le ramassai entre deux doigts.

Lapin s’approcha immédiatement.

— Non.

Il s’arrêta.

— Ce n’est pas pour toi.

Il remua le nez.

— Je sais que ça ressemble à une cible.

Je le posai sur l’étagère, loin de sa juridiction.

Puis je le repris.

Sur l’étagère, il avait l’air installé.

Près de la porte, il avait l’air d’attendre.

Encore pire.

Je finis par le mettre dans la petite coupelle à clés sur le meuble d’entrée.

Objet à rendre. Catégorie neutre.

Parfaitement neutre.

Je regardai la coupelle.

Mes clés. Une pièce de deux euros. Un ticket de caisse froissé. Un élastique noir.

Le studio produisait maintenant des preuves.

Je retournai travailler.

L’après-midi avança par morceaux.

Corrections. Thé froid. Mail.

Eugène qui miaulait sans raison défendable.

Lapin qui choisissait un coin de tapis pour dormir.

Moi qui tentais de retrouver le silence d’avant.

Il revenait presque.

Par moments.

Puis un bruit derrière le mur suffisait à le modifier.

Je n’attendais pas.

Cette précision me sembla importante.

Je n’attendais pas que Liora revienne.

J’avais simplement une conscience anormalement développée de la porte, du couloir, de l’élastique, de l’endroit exact où elle avait dit « un jour ».

Ce qui était différent.

Peut-être.

Vers dix-huit heures, je décidai de sortir les poubelles.

Décision concrète.

Motivation sanitaire.

Pas sociale.

Je pris le sac, mes clés, puis mon regard tomba sur l’élastique.

Très bien.

Il fallait le rendre.

Pas tout de suite.

Mais si je sortais et si je la croisais, il serait absurde de ne pas l’avoir avec moi.

Je le pris.

Puis je le reposai.

Puis je le repris.

Eugène, assis au milieu du studio, me regardait avec une intensité désobligeante.

— C’est un objet perdu.

Il cligna des yeux.

— Je rends un objet perdu.

Il s’assit plus droit.

— Ne fais pas cette tête.

Il ne faisait aucune tête.

C’était ça, le pire.

Je mis l’élastique dans la poche de mon sweat et sortis.

Le couloir était vide.

Calme.

Normal.

Je refermai derrière moi, descendis les escaliers, jetai le sac dans le local, remontai.

Action terminée.

Mission accomplie.

Aucun voisin.

Aucune interaction.

Presque décevant.

Non.

Pas décevant.

Simplement efficace.

J’arrivai au cinquième au moment où la porte de l’immeuble claqua en bas.

Des pas montèrent. Rapides.

Fatigués aussi.

Il y avait une nuance. Plus lourds sur certaines marches, plus réguliers que d’habitude. Comme si la personne forçait son corps à continuer malgré lui.

Je restai sur le palier.

Erreur.

J’aurais pu rentrer.

J’avais le temps.

Très largement.

Mais ma main chercha mes clés avec la lenteur d’un homme qui se mentait mal.

Les pas arrivèrent.

Liora apparut dans l’escalier avec un sac de sport sur l’épaule, un sweat ouvert, les cheveux attachés très haut avec un autre élastique, des mèches collées sur le côté de son front et une gourde coincée sous le bras.

Elle s’arrêta en me voyant.

Enfin, elle ralentit assez pour que le monde puisse appeler ça un arrêt.

— Aurèl !

— Salut.

Brillant.

Toujours le même niveau.

Elle monta les dernières marches et posa une main contre le mur, juste une seconde.

Je remarquai sa respiration.

Pas essoufflée comme quelqu’un qui avait monté cinq étages.

Essoufflée comme quelqu’un qui avait déjà couru bien avant les escaliers.

— Tu as l’air de revenir d’un combat, dis-je.

— J’ai fait des séries.

Je la regardai.

— C’est une réponse qui explique tout et rien.

— C’est exactement ça, les séries.

Elle remonta son sac sur son épaule, puis plissa les yeux.

— Tu as vu Demitrius ?

— J’habite avec lui.

— Je veux dire depuis tout à l’heure.

— Oui.

— Il va bien ?

— Il a mangé. Bu. Enquêté sur un brin de foin. Rédigé probablement une critique interne sur mon organisation.

Elle sourit.

Pas son grand sourire immédiat.

Un sourire fatigué, plus lent.

— Donc il m’a pardonnée ?

— Il n’a pas déposé plainte.

— Excellent.

Je sortis l’élastique de ma poche.

— Tu as oublié ça.

Elle regarda ma main.

Puis l’élastique.

Puis moi.

— Ah.

— Je l’ai trouvé près de la table.

— Je me demandais où il était.

Elle le prit.

Ses doigts effleurèrent à peine les miens.

À peine.

Même pas assez pour mériter un commentaire interne sérieux.

Mon cerveau commenta quand même.

Défaillance de gestion.

Liora passa l’élastique autour de son poignet.

— Merci.

— De rien.

Un silence. Pas lourd.

Juste présent.

Le palier avait cette lumière de fin de journée un peu jaunâtre qui rendait les murs plus vieux. Quelqu’un cuisinait à l’étage du dessous. Tomate, oignon, ail. Une télévision parlait derrière une porte.

Le monde continuait.

Malgré l’élastique.

Malgré nous.

— Tu rentres de l’entraînement ? demandai-je.

Question normale.

Basique.

Socialement recevable.

Elle baissa les yeux vers elle-même, comme si sa tenue venait de lui rappeler son existence.

— Oui. Ça se voit ?

— Tu as une gourde, un sac de sport, et l’air de vouloir poursuivre quelqu’un en justice.

— C’est mon visage post 800 mètres.

— Le 800 mètres fait ça ?

— Le 800 mètres détruit des gens honnêtes.

Je ne pus pas empêcher un sourire.

— Deux tours, c’est ça ?

Elle me regarda avec une intensité immédiate.

— Ne dis jamais « deux tours » comme si c’était simple.

— Pardon.

— Deux tours, c’est une arnaque. Trop long pour sprinter, trop court pour faire semblant d’être stratégique, assez douloureux pour remettre en question tous tes choix de vie.

— Ça donne envie.

— Tu devrais venir voir un jour, juste pour comprendre que courir deux tours, c’est une idée beaucoup plus mauvaise que ça en a l’air.

Je restai immobile.

La phrase entra dans le palier.

S’installa.

Je ne savais pas quoi en faire.

Invitation.

Blague.

Menace sportive.

Expérience sociale non consentie.

Probablement les quatre.

— Voir quoi exactement ? demandai-je.

— Un entraînement.

— Tu invites souvent tes voisins à regarder des gens souffrir sur une piste ?

— Pas encore. Tu serais le premier.

— Honneur inquiétant.

Elle sourit, puis passa une main sur son front.

Elle avait l’air fatiguée.

Vraiment.

Pas seulement vidée par le sport.

Quelque chose de plus dense.

La journée entière posée sur ses épaules.

— Tu t’entraînes tous les jours ? demandai-je.

— Presque.

— En plus des cours ?

— Oui.

— Et du reste ?

— Le reste est un mot très vaste.

— C’est pour ça que je l’ai choisi.

Elle eut un petit rire, mais il resta court.

Elle s’appuya légèrement contre le mur du palier. Pas assez pour avoir l’air de s’installer. Juste assez pour admettre que ses jambes avaient une opinion.

— Trois entraînements piste par semaine, dit-elle. Deux séances plus légères. Parfois renfo. Parfois footing. Les cours, ça dépend. Et je travaille deux soirs par semaine au café près de la fac. Le samedi aussi, quand ils ont besoin.

Je la regardai.

Les informations s’empilaient.

Pas comme son bruit habituel.

Une organisation.

Un vrai système.

Je l’avais trop facilement rangée dans le mouvement.

Comme si bouger vite voulait dire vivre au hasard.

Erreur.

Liora ne débordait pas parce qu’elle n’avait pas de cadre.

Elle débordait malgré le cadre.

Ou à travers lui.

— Tu dors quand ? demandai-je.

Elle réfléchit.

Mauvais signe.

— Parfois.

— Réponse préoccupante.

— Je dors.

— Parfois.

— Efficacement.

— Ce n’est pas la même chose.

— Tu parles comme quelqu’un qui sauvegarde ses fichiers trois fois.

Je me figeai.

— Comment tu sais ça ?

Elle pointa vaguement vers ma porte.

— Tu as une tête à sauvegarder tes fichiers trois fois.

Très bien.

Grave attaque.

Probablement exacte.

— Je préfère ne pas être jugé par quelqu’un qui court volontairement deux tours de piste jusqu’à vouloir poursuivre l’univers.

— Touché.

Elle changea son sac d’épaule, puis grimaça légèrement.

Le mouvement fut rapide.

Presque effacé.

Je le vis.

— Tu as mal ?

— Non.

Je la regardai.

Elle me regarda.

— Un peu.

— Où ?

— Mollet. Rien de grave. Juste la séance.

Je hochai la tête.

Puis je réalisai que je hochais la tête comme son père.

Très mauvaise évolution.

— Tu mets de la glace ?

— Oui, monsieur le voisin responsable.

— Je posais une question.

— Tu avais le ton.

— Quel ton ?

— Le ton « ceci sera noté dans un dossier médical ».

Je fermai la bouche.

Elle sourit.

— Tu vois.

— Je fréquente peut-être trop ton père.

— Tu l’as vu deux fois.

— C’était dense.

— C’est vrai.

Un bruit se fit entendre derrière sa porte. Une voix masculine.

Son père, probablement.

Pas assez clair pour distinguer les mots, mais le timbre était là.

Administratif même à travers le bois.

Liora tourna la tête.

— Je dois rentrer avant qu’il pense que je me suis évanouie dans les escaliers.

— Il a l’air capable de vérifier.

— Il est capable de faire un rapport.

Elle chercha ses clés dans la poche extérieure de son sac.

Ne les trouva pas.

Dans l’autre poche.

Toujours rien.

Puis dans la poche de son sweat.

Elle les sortit enfin avec un air victorieux disproportionné.

— Organisation parfaite, dis-je.

— J’ai beaucoup de systèmes.

— Ils communiquent entre eux ?

— Rarement.

Elle mit la clé dans la serrure, puis s’arrêta avant de tourner.

Encore.

Je commençais à identifier ce moment.

Celui où elle pouvait partir et choisissait d’ajouter quelque chose.

— Vendredi, dit-elle.

— Quoi vendredi ?

— Entraînement. Dix-huit heures. Stade municipal. Tu connais ?

— De nom.

— Tram B, arrêt Delorme. Tu marches cinq minutes, tu suis les gens qui regrettent leurs choix sportifs, et tu trouves la piste.

— Instructions très précises.

— Je peux faire mieux. Entrée côté arbres. Il y a des gradins un peu moches. Tu peux t’asseoir là. Personne ne te parlera si tu fais ton visage normal.

Je clignai des yeux.

— Mon visage normal ?

— Oui.

— C’est-à-dire ?

Elle m’observa une seconde.

Trop attentivement.

— Le visage « je suis ici par erreur mais j’analyse la sortie de secours ».

Je ne répondis pas.

Parce que c’était inacceptable.

Et probablement exact.

Elle sourit.

— Tu n’es pas obligé de venir.

— Je n’ai pas dit que j’allais venir.

— Je sais.

— Donc.

— Donc je te donne juste une information.

— Une information datée, située, avec instructions d’accès.

— C’est le meilleur type d’information.

Le bruit derrière sa porte revint, un peu plus proche.

— Liora ?

Elle leva les yeux au plafond.

— J’arrive !

Puis plus bas, vers moi :

— Il va croire que je recrute des inconnus dans le couloir.

— C’est faux ?

— Tu n’es pas un inconnu.

Je ne sus pas répondre assez vite.

Elle non plus ne sembla pas vouloir appuyer la phrase.

Ou peut-être qu’elle n’avait rien remarqué.

Liora disait parfois des choses avec un naturel qui laissait les autres gérer seuls les conséquences.

Moi, en l’occurrence.

— Je verrai, dis-je.

— D’accord.

Elle tourna la clé.

Puis se retourna encore.

— Et Eugène n’est pas invité.

— Il sera dévasté.

— Dis-lui que c’est à cause de mon système respiratoire.

— Il respecte peu les systèmes.

— Comme moi.

— Tu respectes très bien les tiens.

La phrase sortit avant que je la vérifie.

Liora resta une seconde immobile.

Pas longtemps.

Assez.

Son sourire changea.

Plus calme.

— Pas toujours, dit-elle.

— Assez pour courir volontairement une arnaque en deux tours.

Elle rit doucement.

Derrière la porte, son père appela encore.

— Liora.

— Oui, oui.

Elle ouvrit enfin.

La lumière de son appartement déborda sur le palier. Plus chaude que celle du couloir. J’aperçus des chaussures alignées de façon approximative, un manteau sur une patère, un sac posé contre le mur.

Une vie dense, elle aussi. Remplie.

Elle passa le seuil, puis se retourna.

— Vendredi dix-huit heures, répéta-t-elle.

— J’ai entendu.

— Bien.

— Je n’ai pas dit oui.

— Tu as dit « je verrai ».

— Exactement.

— Socialement, c’est un oui prudent.

— Non, c’est une absence d’engagement.

— Pour toi, peut-être.

Elle sourit.

— À plus, Aurèl.

— À plus.

La porte se referma.

Doucement.

Pas aussi doucement que chez moi tout à l’heure.

Mais doucement quand même.

Je restai sur le palier avec mes clés dans la main.

Le couloir sembla immédiatement plus vide.

Je n’aimai pas cette phrase.

Je rentrai.

Le studio était là.

Eugène m’attendait au milieu de la pièce, queue autour des pattes, l’air d’un juge qui n’avait pas encore reçu toutes les pièces du dossier.

— Quoi ?

Il cligna des yeux.

— J’ai rendu un élastique.

Il tourna la tête vers la porte.

— Et on a parlé.

Aucune réaction.

Je retirai mes chaussures, posai mes clés dans la coupelle.

Elle n’était pas vide.

Il y avait mes clés, une pièce de deux euros, le ticket de caisse.

Mais l’élastique n’y était plus.

Ce détail me dérangea plus que prévu.

Je traversai le studio.

Le dessin de la cuisine était toujours visible.

La guitare aussi.

Lapin poursuivait un projet alimentaire continu qui échappait aux notions humaines de début et de fin.

Je retournai au bureau.

La cabane sur l’écran attendait toujours d’être plus intime et moins triste.

Je m’assis.

Pris le stylet.

Le reposai.

Vendredi.

Dix-huit heures.

Stade municipal.

Entrée côté arbres.

Gradins moches.

Personne ne me parlerait si je faisais mon visage normal.

Je n’avais pas accepté.

J’avais seulement laissé une possibilité ouverte avec une fille qui revenait d’un entraînement, qui avait oublié un élastique chez moi, connaissait mon lapin, mes dessins, ma guitare, et pensait que mon visage normal pouvait servir de barrière sociale.

Ce n’était pas une acceptation.

C’était un incident de calendrier.

Je déverrouillai mon téléphone.

Sans raison.

L’écran afficha la semaine.

Vendredi était là.

Libre à dix-huit heures.

Évidemment.

Je verrouillai le téléphone.

Puis le rouvris.

Je ne notai rien. Je regardai seulement.

Ce qui était très différent.

Eugène monta sur le canapé et se coucha à l’endroit exact où Liora s’était assise plus tôt.

Exact.

Je le regardai.

— Tu fais exprès.

Il posa sa tête sur ses pattes. Aucun remords.

Lapin sortit légèrement de son coin, renifla l’air, puis retourna vers son foin.

Beaucoup trop calme pour quelqu’un qui venait de survivre à une nouvelle humaine énergique.

Peut-être qu’il s’habituait déjà.

Très mauvais signe.

Je lançai une sauvegarde du fichier client.

Puis une deuxième. Par sécurité.

La troisième attendrait.

Je regardai le mur de droite.

Aucun bruit.

De l’autre côté, Liora devait probablement boire de l’eau, répondre à son père, poser son sac, mettre de la glace sur son mollet, vérifier son planning, repartir peut-être travailler ou étudier ou faire une autre chose incompréhensible à une vitesse indécente.

Ou prendre une douche.

Elle avait une vie entière derrière le bruit.

Je le savais déjà. En théorie.

Maintenant, je l’avais vue un peu.

Assez pour comprendre que son mouvement n’était pas seulement du désordre.

Assez pour que le bruit derrière le mur ressemble moins à une nuisance et plus à une phrase dont je commençais à reconnaître quelques mots.

Je repris le stylet. La cabane avait toujours l’air triste.

Je rajoutai une lumière près de la porte. Petite. Pas spectaculaire.

Juste assez pour donner l’impression que quelqu’un pouvait revenir.

Je restai quelques secondes à regarder l’image.

Puis je sauvegardai.

L’anxiété financière avait ses traditions.

Plus tard, je nourris Eugène, vérifiai l’eau de Lapin, rangeai la tasse, repliai le plaid sur le canapé.

Je laissai le dessin de la cuisine visible.

Erreur ou décision, je n’en savais rien.

Avant d’éteindre la grande lampe, je regardai encore la porte.

Pas parce que j’attendais.

Simplement parce qu’elle faisait maintenant partie des endroits où quelque chose pouvait arriver.

Nuance importante.

Je montai à la mezzanine, puis redescendis presque aussitôt pour prendre mon téléphone resté sur le bureau.

L’écran s’alluma dans ma main.

« Vendredi - Dix-huit heures »

Je créai un rappel sans titre.

Je le supprimai.

Puis je créai un événement.

« Sortir »

Très vague.

Parfaitement défendable.

Je posai le téléphone face contre le bureau.

Le studio était calme.

Pas comme avant.

Je commençais à comprendre que le calme n’avait pas disparu.

Il avait seulement changé de contenu.

Il contenait encore le frigo, les tuyaux, la ville, le souffle discret de Lapin, le poids d’Eugène sur le canapé.

Et maintenant, quelque part dedans, la possibilité que Liora revienne.

Ou que moi, pour une raison administrative encore mal définie, je sorte vendredi à dix-huit heures.

Je refermai ma porte avec l’impression désagréable qu’une partie de ma semaine venait d’être déplacée sans me demander mon avis.

Et le pire, c’est que je n’avais pas immédiatement envie de la remettre à sa place.