Held in Your Hand
Chapitre 22 | Jade
Le message de Jade est arrivé dans la soirée.
« Tu fais quoi ce soir ? »
Je suis resté quelques secondes à regarder l’écran.
Depuis plusieurs semaines, j’évitais presque tout le monde. Jade aussi, en partie. Enfin, je l’évitais comme on évite les gens qui continuent à vous parler alors qu’on a décidé de devenir un meuble.
J’ai fini par répondre :
« Rien »
Les trois points sont apparus immédiatement.
« Parfait »
Une seconde plus tard :
« Viens dîner »
Pause.
« J’ai besoin de parler. Juste toi et moi »
J’ai fixé l’écran.
Mon cerveau me disait que c’était probablement une mauvaise idée.
Une très mauvaise idée.
Mais mon corps était fatigué de toujours fuir.
Alors j’ai répondu simplement :
« D’accord »
Son appartement était au quatrième étage d’un immeuble ancien, pas très loin du bureau.
Quand elle a ouvert la porte, elle portait un t-shirt large et un pantalon noir, les cheveux attachés à la va-vite. Elle avait l’air plus simple que d’habitude.
Elle a eu un petit sourire.
— T’es venu.
— Je te l’ai dit.
— J’avais un doute.
J’ai haussé légèrement les épaules.
— Moi aussi.
Elle a ri doucement.
— Entre.
L’appartement était plus chaleureux que je ne l’aurais imaginé. Une petite table près de la fenêtre. Une cuisine ouverte. Des lumières jaunes qui rendaient l’endroit presque confortable. Pas luxueux. Pas parfaitement rangé. Juste vivant. Habité pour de vrai.
— J’ai commandé, dit-elle. J’avais la flemme de cuisiner.
— Ça me va.
On s’est installés à table.
Au début, la conversation est restée étonnamment simple.
Le bureau.
L’école.
Mehdi, qui racontait toujours les mêmes blagues avec l’énergie d’un homme qui croyait encore les inventer.
Clara et son café beaucoup trop fort.
Un client de Jade qui avait dit « petit point rapide » avant de parler quarante-deux minutes.
Jade semblait détendue.
Plus douce que d’habitude.
À un moment, elle m’a regardé un peu plus longtemps.
— T’as changé.
— Comment ça ?
— T’es plus silencieux.
J’ai souri faiblement.
— Je parle déjà pas beaucoup.
— Là, c’est différent.
Elle a croisé les bras sur la table.
— Avant, t’étais calme. Maintenant, on dirait que tu t’absentes.
J’ai baissé les yeux vers mon assiette.
— Peut-être.
Elle a soupiré.
— J’aime pas ça.
J’ai relevé légèrement la tête.
— Pourquoi ?
Elle a haussé une épaule.
— Parce que je préférais quand tu me regardais comme si j’étais quelqu’un de bien.
La phrase m’a pris au dépourvu.
— Tu l’es.
Elle a eu un petit rire.
— Tu vois ? C’est exactement ça.
— Quoi ?
— T’as toujours une réponse gentille prête avant même d’avoir réfléchi à ce que toi tu penses vraiment.
Je n’ai pas répondu.
Parce que je sentais déjà que la soirée ne resterait pas tranquille très longtemps.
Le silence est retombé un moment.
Puis Jade s’est levée pour débarrasser les assiettes. Je l’ai entendue faire couler un peu d’eau dans l’évier, ouvrir un placard, refermer un tiroir. Des gestes simples. Normaux. Le genre de gestes qui donnent presque envie de croire qu’on est dans une scène simple.
Quand elle est revenue, elle ne s’est pas rassise en face de moi.
Elle a pris la chaise à côté.
Très près.
J’ai senti immédiatement la tension changer.
Son genou a effleuré le mien.
— Eliott.
Sa voix était plus basse, maintenant.
— Oui ?
Elle m’a regardé longuement.
— Tu sais pourquoi je t’ai invité ?
— Pour parler.
Elle a secoué la tête.
— Pas seulement.
Elle a posé une main sur mon bras.
— J’avais besoin de voir jusqu’où t’allais continuer comme ça.
J’ai légèrement froncé les sourcils.
— Comme quoi ?
— Comme un petit fantôme trop poli.
J’ai laissé échapper un souffle.
— C’est un peu violent.
— Oui.
Elle ne souriait plus vraiment.
— Parce qu’en douceur, manifestement, ça ne marche pas.
Je tournai légèrement la tête vers elle.
— Qu’est-ce qui ne marche pas ?
— Toi.
Petit silence.
— Enfin non. Pas toi.
Elle se corrigea presque aussitôt, mais sans adoucir sa voix.
— Ta manière de laisser les choses t’écraser et d’appeler ça de la réflexion.
Je me redressai légèrement.
— Jade…
— Non.
Elle secoua la tête.
— Ce soir, tu vas m’écouter.
Sa main glissa lentement jusqu’à ma nuque.
Le geste était le même qu’avant.
Précis. Connu. Presque rassurant.
Et pourtant, quelque chose avait changé dans son regard.
Cette fois, ce n’était pas une vérification. Ni un jeu. Ni une manière de me calmer.
C’était un test.
— Tu sais ce qui me rend folle avec toi ? demanda-t-elle.
Je ne répondis pas.
— T’es intelligent. Gentil. Attentionné.
Elle eut un petit rire sans joie.
— Et pourtant tu passes ta vie à te comporter comme si tu devais t’excuser d’exister.
Je sentis ma mâchoire se contracter.
— Je m’excuse pas.
— Si.
Sa main quitta ma nuque pour venir se poser sur ma poitrine.
— Tout le temps.
Le contact me fit sursauter.
Elle le remarqua immédiatement.
— Tu vois ? murmura-t-elle. Toujours ça.
— Quoi ?
— Cette hésitation. Cette retenue. Cette manière de te demander la permission d’être là.
Je pris une inspiration.
— Tu dramatises.
— Non.
Elle se rapprocha encore un peu.
— Je simplifie.
— Jade…
— Quoi ?
Je la regardai enfin.
Ses yeux étaient durs maintenant. Pas cruels. Pas vraiment. Plus tranchants. Délibérément tranchants.
— Pourquoi tu fais ça ?
Elle me fixa une seconde.
Puis haussa légèrement une épaule.
— Parce que sinon tu vas continuer à te regarder crever en silence comme si c’était une qualité.
Le silence devint plus lourd.
J’aurais pu partir là.
Me lever. Dire que ça ne servait à rien. Rentrer chez moi avec ma fatigue et mon orgueil blessé.
Mais je restai.
Parce qu’une partie de moi avait compris que quelque chose se préparait.
Sa main glissa un peu plus bas sur mon torse.
Pas brutalement.
Mais avec une assurance presque provocante.
— Regarde-toi.
Sa voix était basse, très près de mon visage.
— Toujours coincé entre ce que tu veux… et ce que tu crois devoir être.
Je fermai les yeux une seconde.
— Jade, arrête.
Elle eut un petit rire.
— Arrêter ?
Sa main s’arrêta.
Puis elle se recula légèrement pour me regarder.
— Pourquoi ?
Je la regardai enfin.
— Parce que ça ne mène nulle part.
Elle inclina la tête.
— Si.
— Où ?
— À la vérité.
Je fronçai légèrement les sourcils.
— Quelle vérité ?
Elle haussa les épaules.
Puis lâcha la phrase calmement, presque sans effet :
— Que t’es qu’un petit chiot incapable de t’exprimer.
Le monde sembla se figer une seconde.
Mon cerveau prit un instant à comprendre les mots.
Puis la phrase s’installa.
Lourde.
Brutale.
Parfaitement insupportable.
Je me levai si brusquement que la chaise racla violemment le sol.
— Quoi ?
Ma voix avait changé.
Plus forte.
Plus dure.
Jade, elle, resta assise.
Et je vis alors quelque chose de presque satisfaisant passer dans son regard.
Pas parce qu’elle me blessait.
Parce que, pour la première fois depuis longtemps, j’étais enfin là.
— Oh. Tu te réveilles enfin.
Je sentais mon cœur battre dans mes tempes.
— Tu me compares vraiment à ça ?
Elle haussa une épaule.
— T’es pratique. Gentil. Toujours disponible. Toujours prêt à comprendre les autres avant toi-même.
Elle leva les yeux vers moi.
— Les gens comme toi sont faciles à utiliser.
Quelque chose explosa dans ma poitrine.
— Je vaux mieux que ça !
Le cri sortit plus fort que prévu.
Les murs de l’appartement semblèrent vibrer une seconde.
Jade se leva lentement.
Son expression changea immédiatement.
Plus de jeu. Plus de masque.
— Évidemment que oui.
Elle me fixa.
— Mais toi, tu crois vraiment que tu vaux mieux que ça ?
Je respirais trop vite.
— Oui !
Elle secoua la tête.
— Non.
Petite pause.
— Tu le sens peut-être parfois. Tu l’espères. Mais tu ne le crois pas.
Je restai figé.
Parce qu’une partie de moi savait exactement qu’elle venait de viser juste.
— Tu sais ce que tu fais, Eliott ? continua-t-elle.
Sa voix n’était plus agressive. Juste ferme. Très ferme.
— Tu laisses les gens choisir à ta place. Tu les laisses te définir, te déplacer, te rejeter, t’interpréter. Puis après tu souffres en silence comme si c’était noble.
Je serrai les poings.
— Tu crois que je fais exprès ?
— Non. Je crois que tu t’adores dans le rôle du type qu’on a blessé sans qu’il dise rien.
Je la regardai comme si elle venait de me gifler.
— C’est faux.
— Ah oui ?
Elle fit un pas vers moi.
— Alors pourquoi tu ne dis jamais les choses au moment où elles comptent ?
— Je…
— Pourquoi tu préfères te retirer plutôt que demander ?
— Parce que…
— Pourquoi t’as largué Lyralda comme un enfant vexé au lieu de lui parler franchement ?
Cette fois, je reçus la phrase comme un coup dans le ventre.
— Tu sais pas de quoi tu parles.
— Si.
Elle me regarda avec une netteté presque douloureuse.
— Je sais très bien de quoi je parle. Je te connais.
Le silence entre nous était devenu énorme.
Je la fixai.
Puis les mots sortirent enfin.
Pas propres. Pas calmes. Mais vrais.
— J’en ai marre.
Le silence se tendit encore.
— J’en ai marre de toujours devoir comprendre les autres avant moi.
Ma gorge se serrait, mais je continuai.
— J’en ai marre de toujours être celui qu’on laisse, celui qu’on peut perdre, celui qui doit rester raisonnable, calme, gentil, correct.
Ma voix trembla légèrement.
— J’en ai marre de me sentir remplaçable partout.
Jade ne bougea pas.
Elle me laissait parler.
— Et j’en ai marre…
Je repris mon souffle.
— J’en ai marre de faire comme si ça me faisait rien…
La dernière phrase tomba plus bas que les autres.
Mais elle resta.
Et pendant une seconde, le silence qui suivit fut presque plus violent que la dispute.
Jade me regardait.
Plus dure du tout.
Juste attentive.
— Voilà, murmura-t-elle, avant de me prendre dans ses bras.
Je respirais encore trop vite.
— Voilà quoi ?
— Là.
Elle me regarda.
— Là, t’existes.
Je restai immobile.
Toute la colère retombait d’un coup, remplacée par quelque chose de plus lourd. Plus vide. Cette espèce de fatigue qui arrive après qu’on a enfin dit la vérité trop fort.
— Tu me détestes ? demanda-t-elle doucement.
Je laissai échapper un petit rire.
— Je sais pas.
Elle hocha la tête.
— C’est déjà mieux que « ça va ».
Je passai une main sur mon visage.
J’avais soudain envie de disparaître à nouveau. Pas parce qu’elle avait gagné. Parce qu’elle avait raison sur trop de choses à la fois.
Jade recula d’un pas.
Puis pointa la porte.
— Dégage.
Je levai les yeux vers elle.
— Quoi ?
— Dégage.
Sa voix n’était pas cruelle.
Presque douce, maintenant.
— Va faire quelque chose de ce que tu viens de dire.
Je restai là une seconde de plus.
Puis je pris ma veste.
Je marchai jusqu’à la porte.
Ma main tremblait légèrement quand je l’ouvris.
Au moment de sortir, je l’entendis dire derrière moi :
— Eliott.
Je me retournai à moitié.
— Rentre bien.
Je ne répondis pas.
Le couloir de l’immeuble était silencieux.
Je descendis les escaliers sans vraiment sentir mes jambes.
L’air de la rue me frappa le visage quand je sortis.
Je marchai.
Sans direction.
Sans réfléchir.
La colère retombait déjà.
Remplacée par quelque chose de beaucoup plus lourd.
Une fatigue immense.
Je m’arrêtai finalement au coin de la rue.
Les mains dans les poches.
Et pour la première fois depuis longtemps…
je ne me sentis pas seulement vide.
Je me sentis atteint.
Comme si quelque chose avait enfin percé la couche épaisse de fatigue, de honte et de silence que j’avais mise entre moi et le reste.
Ça faisait mal.
Vraiment mal.
Mais au moins, cette douleur-là avait une forme.
Je ne pouvais plus continuer à vivre comme quelqu’un qui attend qu’on lui explique sa propre vie.