Held in Your Hand
Chapitre 19 | Responsabilité
Le lundi matin au bureau avait quelque chose de plus calme que d’habitude.
Peut-être que c’était moi.
Ou peut-être que c’était simplement l’effet de revenir d’un voyage d’étude.
Tout semblait plus stable, plus prévisible.
Les écrans, les claviers, les dossiers empilés. Même l’odeur de café dans l’open space paraissait presque rassurante.
Les chiffres, au moins, ne jugeaient personne.
Je venais à peine d’ouvrir mon ordinateur quand Clara passa derrière moi.
— Alors ?
Je levai les yeux.
— Alors quoi ?
— Le voyage à l’école !
— Ah…
Je haussai légèrement les épaules.
— C’était… instructif.
Elle plissa les yeux.
— Traduction : catastrophe émotionnelle.
Je souris faiblement.
— Ouais…
— Ah, les jeunes.
Elle posa un gobelet de café sur mon bureau.
— Tiens.
— Merci.
— Cadeau de survie.
Je pris une gorgée.
Le café était beaucoup trop chaud.
— Attention, ajouta-t-elle. Pascal te cherche.
Je me redressai légèrement.
— Pascal ?
— Oui.
Elle fit un petit geste dramatique avec les mains.
— Et quand le DAF cherche quelqu’un à neuf heures du matin, c’est rarement pour parler météo.
Mon estomac se serra légèrement.
— Super.
— Courage, dit-elle avec un sourire.
Le bureau de Monsieur Delmas était au fond du couloir.
La porte était entrouverte.
Je frappai.
— Entrez.
Monsieur Delmas était assis derrière son bureau, entouré de dossiers et d’un écran gigantesque rempli de tableaux Excel. Le genre d’installation qui donne l’impression qu’un simple faux mouvement pourrait déclencher une clôture comptable entière.
Il leva les yeux.
— Ah, Eliott.
— Bonjour.
— Assieds-toi.
Je m’installai.
Mon cerveau préparait déjà trois scénarios catastrophes différents.
Erreur comptable. Dossier mal envoyé. Réputation ruinée.
Monsieur Delmas croisa les mains sur le bureau.
— Comment s’est passé ton voyage d’étude ?
Je clignai des yeux.
— Bien.
— Bien ?
— Oui.
— Tu mens mal.
Je laissai échapper un petit rire nerveux.
— On me le dit souvent.
Il hocha la tête.
— Bon signe.
Je ne savais pas pourquoi.
— Pourquoi ?
— Les gens qui mentent bien deviennent dangereux.
Il fit glisser un dossier vers moi.
— Au contraire, j’accorde plus facilement ma confiance à ceux qui mentent mal.
Je regardai le dossier.
— J’ai quelque chose pour toi.
— Un projet ?
— Oui.
Je levai les yeux vers lui.
— Un gros projet.
Je restai silencieux.
Il ouvrit lui-même le dossier et fit glisser quelques pages vers moi.
— Contrôle interne sur les rapprochements bancaires du groupe.
Je baissai les yeux sur les tableaux.
Puis je relevai la tête.
— Du groupe ?
— Oui.
— Enfin… de tout le groupe ?
— Pas toutes les entités. Trois filiales pour commencer.
Je clignai des yeux.
— Trois ?
— Oui.
— C’est… beaucoup.
— Exactement.
Je sentis mon cœur accélérer.
— Pourquoi moi ?
Il me regarda calmement.
Pas de sourire. Pas d’effet. Rien de théâtral.
— Parce que tu es doué, Eliott.
La phrase tomba simplement.
Sans emphase.
Sans gentillesse excessive.
Juste comme un constat.
Je restai immobile.
— Et parce que, continua-t-il, tu fais quelque chose que peu de gens font ici.
— Quoi ?
— Tu réfléchis.
Petite pause.
— Et avec ton cerveau, ce qui aide.
Je haussai légèrement les épaules.
— Ce n’est pas toujours utile.
— Si.
Il se pencha légèrement.
— Le problème, Eliott…
Il marqua une pause.
— C’est que tu crois que ça dérange les gens que tu travailles différemment.
Je sentis une chaleur monter dans ma poitrine.
— Parfois, oui.
— C’est faux.
Il haussa les épaules.
— La plupart du temps, les gens s’en fichent.
— Et ceux qui ne s’en fichent pas ?
Il eut un petit sourire.
— Ceux-là sont généralement les moins intéressants.
Je baissai les yeux sur le dossier.
Les colonnes étaient denses. Les montants aussi. Tout ça avait déjà l’air énorme.
Et pourtant, sous la peur, autre chose commençait à apparaître.
Pas encore de la confiance.
Mais peut-être une forme de place.
La porte s’ouvrit sans frapper.
Lyralda passa la tête dans l’embrasure.
— Salut Pascal, j’ai besoin de…
Elle s’arrêta en me voyant.
— Ah. Désolée.
— Non, entre, dit Monsieur Delmas.
Elle entra dans le bureau.
Son regard passa brièvement sur moi.
Puis sur le dossier ouvert devant moi.
Et quelque chose changea dans son expression. Très légèrement. Pas de surprise totale. Pas de vraie inquiétude. Plutôt cette façon qu’elle avait parfois de comprendre une scène avant même qu’elle soit finie.
— Tu l’as déjà mis sur le contrôle groupe ? demanda-t-elle.
— Oui, répondit Delmas.
Elle soupira légèrement.
— Tu pourrais lui laisser deux minutes pour respirer avant de le jeter sur trois filiales.
— Il est en train de respirer, dit Monsieur Delmas.
Elle pencha un peu la tête vers moi.
— Tu respires ?
Je hochai la tête.
— Oui oui.
— À peine, menteur.
Monsieur Delmas eut ce petit sourire discret que j’avais déjà vu chez lui, celui qu’il réservait à certains échanges très courts, très fluides, avec elle.
— Il survivra.
— Peut-être, répondit-elle.
Elle s’approcha du bureau, posa deux doigts sur une page, la parcourut rapidement du regard.
— Tu lui donnes bien les relevés consolidés de mai et juin ?
— Oui.
— Bien.
Le ton entre eux était calme. Rodé. Aucun mot de trop. Aucune explication inutile.
Le genre d’aisance professionnelle que mon cerveau, déjà fatigué par sa propre existence, commença immédiatement à regarder avec beaucoup trop d’attention.
Lyralda se redressa.
Puis me regarda directement.
— Bon.
Elle tapota une fois le bord du dossier.
— Continue.
Et elle sortit aussi vite qu’elle était entrée.
Monsieur Delmas la suivit des yeux une demi-seconde avant de revenir vers moi.
Puis il sourit légèrement.
— Si Lyralda s’inquiète pour toi…
Il haussa une épaule.
— C’est que tu as un truc.
Je ne savais pas quoi répondre.
Alors je regardai simplement le dossier devant moi.
Le si Lyralda s’inquiète pour toi resta coincé quelque part dans ma tête.
Pas comme une bonne nouvelle.
Pas complètement.
Plutôt comme un détail de plus dans quelque chose que je ne comprenais pas bien.
Je sortis du bureau de Monsieur Delmas avec le dossier serré contre moi.
Le couloir semblait plus calme que d’habitude.
Ou peut-être que c’était juste mon cerveau qui avait besoin de quelques secondes pour comprendre ce qui venait de se passer.
Un gros projet.
À moi.
Je marchai lentement jusqu’à l’open space.
Chaque pas me semblait un peu étrange, comme si le sol avait légèrement changé d’inclinaison.
Je m’installai à mon bureau.
Le dossier resta posé devant moi.
Je l’ouvris.
Des tableaux. Des colonnes. Des relevés bancaires. Trois filiales.
Beaucoup de chiffres. Beaucoup trop de chiffres.
Je restai là à regarder les pages quelques secondes.
Puis je laissai échapper un petit rire nerveux.
— Super.
Clara leva la tête de son écran.
— C’est cette tête-là qui m’inquiète.
— Quelle tête ?
— Celle du gars qui vient de recevoir soit une promotion, soit une condamnation.
Je tournai légèrement le dossier vers elle.
— Contrôle interne groupe.
— Ouah !
Elle siffla doucement.
— Pascal t’aime bien !
— Ou il me teste.
— Ou les deux !
Elle se pencha pour regarder les pages.
— Trois filiales ?
— Oui.
— Eh ben.
Elle se redressa.
— Bienvenue dans la vraie vie !
Je soupirai.
— Merci.
Elle prit une gorgée de café.
— T’as peur ?
— Oui.
— Parfait.
Je fronçai les sourcils.
— Pourquoi parfait ?
— Parce que les gens qui n’ont pas peur font souvent des erreurs.
Elle haussa une épaule.
— Toi, tu vas vérifier trois fois.
Je souris légèrement.
— Probablement.
— Voilà.
Elle retourna à son écran.
— Donc ça va.
Je me plongeai dans les documents.
Au début, tout semblait confus.
Des chiffres. Des dates.Des lignes qui se répétaient.
Mais peu à peu, mon cerveau fit ce qu’il sait faire de mieux : chercher les motifs. Les anomalies. Les décalages. Les choses qui ne tombent pas exactement au bon endroit.
Une heure passa sans que je m’en rende compte.
Puis deux.
À un moment, je sentis quelqu’un s’arrêter derrière moi.
Je levai les yeux.
Lyralda.
Elle regardait mon écran.
— Tu respires encore ?
— Oui.
— C’est bon signe.
Elle se pencha légèrement pour regarder les tableaux. Ses cheveux glissèrent près de mon épaule.
— Pascal t’aime vraiment bien.
Je laissai échapper un petit souffle.
— Ou il veut me tuer.
Elle sourit.
— Il ne tue que les gens inutiles.
— Rassurant.
— On n’a que trois filiales, tu sais.
Je me tournai vers elle pour essayer de comprendre ce qu’elle insinuait.
Je tournai légèrement l’écran vers elle.
— J’ai peut-être trouvé un truc.
— Montre.
Je lui indiquai une ligne.
— Là.
— Il y a un décalage de deux jours entre les relevés et les écritures.
Elle observa quelques secondes.
Puis hocha la tête.
— Bon travail, Eliott.
Je sentis une petite chaleur dans ma poitrine.
— Merci.
Elle croisa les bras.
— Tu vois ?
— Quoi ?
— Tu es bon.
Je haussai légèrement les épaules.
— C’est juste des chiffres.
— Non.
Elle me regarda.
— C’est de l’attention.
Le silence s’installa quelques secondes.
Puis elle ajouta :
— Et ça, c’est rare.
Elle resta encore un moment derrière moi. Sans parler. Juste à observer l’écran.
Et, étrangement, sa présence ne me mettait pas sous pression.
Au contraire.
Mais dans le même temps, il y avait autre chose, derrière cette tranquillité : le souvenir de son entrée sans frapper dans le bureau de Monsieur Delmas, leur façon de se parler, la façon dont il l’avait laissée finir sa pensée comme si elle était déjà en cours depuis longtemps.
Mon cerveau n’avait pas besoin de beaucoup plus pour fabriquer une hypothèse entière.
Lyralda finit par poser une main très légère sur mon épaule.
Un geste bref.
Presque professionnel.
— Continue. Tu es sur la bonne piste.
Puis elle se redressa.
— Et Eliott ?
Je levai les yeux.
— Oui ?
Elle eut un petit sourire.
— Essaie de ne pas croire tout ce que les gens disent de toi.
Puis elle repartit vers le couloir du service juridique.
Je la suivis du regard sans trop m’en rendre compte.
C’est là que je vis Monsieur Delmas apparaître au fond, sortir de son bureau avec deux feuilles à la main, l’intercepter d’un signe du poignet.
Elle s’arrêta immédiatement. Il lui tendit les documents. Elle les prit. Ils se parlèrent à voix basse. Elle fronça légèrement les sourcils, il lui répondit quelque chose qui eut l’air de l’amuser, très peu, juste assez pour faire bouger le coin de sa bouche.
Puis ils repartirent chacun de leur côté.
Rien. Absolument rien.
Juste deux collègues qui travaillent ensemble depuis longtemps.
Et pourtant, de là où j’étais, avec ma capacité déjà bien installée à me fabriquer des histoires à partir de presque rien, la scène avait l’air d’appartenir à une continuité qui me dépassait complètement.
Je restai quelques secondes immobile.
Puis je regardai à nouveau l’écran.
Dans la vitre derrière les bureaux, mon reflet apparaissait vaguement.
Ce n’était pas le même visage.
Toujours le même type un peu trop calme.
Mais quelque chose avait légèrement changé.
Le reflet ne semblait plus seulement… déplacé.
Il avait l’air occupé. Concentré.
Peut-être même…
utile.
Je me redressai, repris le dossier, et pour la première fois depuis longtemps, je me surpris à penser une chose étrange.
Peut-être que je n’étais pas seulement le gars trop gentil.
Peut-être que j’étais aussi…
quelqu’un de compétent.
Et c’était presque une bonne nouvelle.
Presque.