Held in Your Hand
Chapitre 08 | Départ pour le séminaire
Le bus était là depuis vingt minutes.
Et moi aussi.
C’était prévisible.
Quand quelque chose me stresse, mon cerveau décide toujours que la meilleure stratégie consiste à arriver beaucoup trop tôt, comme si j’allais pouvoir négocier avec la catastrophe en arrivant avec un peu d’avance.
Le parking de l’entreprise était presque vide. Le grand bus blanc stationnait au milieu comme une baleine administrative venue nous avaler un par un.
J’ai regardé l’heure sur mon téléphone.
7 h 11.
Départ prévu : 7 h 30.
Super.
Dix-neuf minutes pour imaginer tout ce qui pouvait mal se passer pendant ce séminaire.
Je me suis approché du bus avec mon sac sur l’épaule. Le chauffeur fumait une cigarette près de la porte ouverte, avec l’air tranquille des gens qui ont vu passer assez de groupes d’adultes anxieux pour ne plus s’étonner de rien.
— Bonjour monsieur, j’ai dit.
Il a hoché la tête.
— Bonjour.
Je suis monté.
L’intérieur sentait ce mélange étrange de tissu chauffé et de désinfectant qu’ont tous les bus. Les sièges bleus étaient parfaitement alignés, vides, silencieux, une rangée après l’autre, comme une série de décisions sociales à prendre.
Devant ? Trop visible.
Au fond ? Trop suspect.
Au milieu ? Potentiellement stratégique.
Je me suis arrêté quelques secondes dans l’allée comme quelqu’un qui analyse une carte militaire.
Puis j’ai choisi un siège côté fenêtre, à peu près au centre. Suffisamment discret pour disparaître si nécessaire, mais pas assez isolé pour avoir l’air d’un type qui fuit l’humanité.
Je me suis assis.
Dans la vitre du bus, mon reflet m’a regardé.
Chemise simple. Sac noir. Air légèrement trop sérieux pour quelqu’un qui part passer trois jours au bord d’un lac.
Je me demande si les gens voyaient la panique aussi facilement que moi.
Probablement.
Les premiers collègues sont arrivés progressivement.
Des voix dans l’allée, des sacs qu’on pose, des salutations encore endormies.
J’essayais de regarder par la fenêtre comme si le parking était un spectacle fascinant.
Puis une voix familière a traversé le bus.
Jade.
Je l’ai vue monter dans l’allée avec cette même assurance tranquille qu’au bureau. Jean ajusté, veste claire, lunettes de soleil dans les cheveux, café à la main.
Elle a regardé les sièges.
Pas comme quelqu’un qui cherche une place.
Plutôt comme quelqu’un qui évalue un territoire.
Il y avait quelque chose d’énervant dans cette manière d’entrer quelque part comme si elle y était déjà chez elle.
Et quelque chose d’autre, plus discret, que je n’avais jamais vraiment pris le temps d’analyser.
Un truc qui donnait envie de la regarder un peu plus longtemps que nécessaire.
Ses yeux ont parcouru l’allée.
Devant.
Milieu.
Fond.
Puis ils se sont arrêtés sur moi.
Mauvaise nouvelle.
— Ooh.
Elle a souri.
Pas méchamment.
Mais avec ce petit éclat amusé que j’avais déjà vu. Celui qui annonce généralement qu’elle a trouvé de quoi se distraire.
Elle s’est approchée.
— Eh ben.
Elle a posé son sac sur le siège à côté de moi.
— T’es arrivé avant tout le monde.
— Oui.
— Impressionnant.
Elle s’est assise, puis a tourné légèrement le visage vers moi.
C’était probablement ça le problème.
Elle était à l’aise.
Et moi, j’étais soudain beaucoup trop conscient du fait qu’elle était là.
— T’as pris ton sac pour vomir si t’as le mal du car ?
Je l’ai regardée.
— Non.
— Dommage.
Elle a pris une gorgée de café.
— Moi, je l’ai oublié. Si je tombe malade, je vise les RH.
Je crois que j’ai souri malgré moi.
— C’est stratégique.
— Toujours.
Elle s’est installée confortablement dans son siège, jambes croisées, parfaitement à l’aise. Comme si venir s’asseoir à côté de moi dans un bus à moitié vide était une décision tout à fait neutre.
Moi, j’essayais de ne pas avoir l’air d’un type soudain beaucoup trop conscient de la distance exacte entre son coude et celui de sa collègue.
Une silhouette est apparue dans l’allée.
— Ah.
La voix de Mehdi.
— Voilà mon duo préféré.
Il s’est arrêté près de notre rangée.
— Jade, laisse le petit tranquille.
Il m’a regardé avec un sourire très satisfait.
— Il a l’air fragile.
Jade a levé les yeux au ciel.
— Il est fragile.
— Moi, j’adore les fragiles.
Il s’est tourné vers moi.
— Les fragiles sont toujours les plus gentils et intéressants.
Je n’ai pas su quoi répondre.
Mehdi a tapé l’appuie-tête devant lui.
— En plus, c’est eux qui survivent aux activités absurdes.
— C’est très rassurant, j’ai dit.
— C’est mon objectif dans la vie.
Il m’a fait un clin d’œil.
— Bon voyage les enfants.
Puis il est allé s’installer deux rangées plus loin.
Le bus continuait à se remplir.
Les conversations montaient doucement.
Jade regardait son téléphone.
Moi, je regardais la fenêtre.
Le parking était devenu plus animé, mais mes yeux cherchaient autre chose.
Et puis je l’ai vue.
Lyralda.
Elle marchait vers le bus avec un sac simple à l’épaule et cette même démarche calme que d’habitude. Pas pressée, pas lente. Juste… assurée.
Elle est montée.
Le chauffeur a refermé la porte derrière elle.
Pendant une seconde, son regard a parcouru l’intérieur du bus.
Elle a vu Mehdi.
Puis Jade.
Puis moi.
Son regard s’est arrêté très brièvement.
Pas de sourire.
Pas de signe.
Juste ce regard direct, clair, qui donnait l’impression qu’elle observait quelque chose avec précision.
Puis elle a continué dans l’allée et s’est assise une rangée derrière nous.
Je ne sais pas pourquoi ça m’a rendu encore plus conscient de mon propre corps.
Le bus a démarré quelques minutes plus tard.
Le moteur a vibré doucement sous le plancher.
Le parking a glissé derrière la vitre.
La ville s’est mise à défiler.
À côté de moi, Jade avait déjà posé son café et étiré les jambes.
— Trois heures de route.
— Oui.
— J’espère que t’as dormi.
— Beaucoup.
— Mauvaise stratégie.
Elle a ajusté son siège.
— Moi, je dors toujours dans les transports.
Elle a fermé les yeux.
— Réveille-moi si on tombe dans un lac.
— D’accord.
Je crois que je pensais qu’elle plaisantait.
Mais quelques minutes plus tard, sa respiration s’était ralentie.
Elle dormait vraiment.
Le bus roulait tranquillement sur l’autoroute. Les conversations autour s’étaient calmées, remplacées par ce bruit constant du moteur et des pneus.
Je regardais la route défiler quand j’ai senti un mouvement.
Très léger.
La tête de Jade s’est inclinée.
Puis elle s’est appuyée contre mon épaule.
Mon corps s’est figé immédiatement.
Pas de manière dramatique.
Juste… totalement immobile.
Comme si bouger risquait de déclencher une catastrophe diplomatique.
Je sentais la chaleur de sa tête contre mon bras.
Ses cheveux effleuraient mon épaule.
Son parfum était discret, sucré.
Et beaucoup trop agréable pour la situation.
Le genre de détail que mon cerveau aurait dû ignorer…
mais qu’il a décidé d’enregistrer avec une précision suspecte.
Respirer normalement.
Ne pas bouger.
Ne pas penser à la situation.
Ne surtout pas penser au fait que quelqu’un est littéralement collé contre toi dans un bus rempli de collègues.
Mission compliquée.
Très compliquée.
Trop compliquée.
Ce qui n’aidait pas, c’est qu’elle ne s’était pas simplement endormie à côté.
Non.
Elle s’était installée contre moi avec une facilité presque vexante, comme si mon épaule était devenue une option parfaitement acceptable. Comme si ça ne lui coûtait rien. Comme si ça allait de soi.
Je regardais obstinément la vitre.
Dans le reflet, on aurait dit un couple parfaitement normal.
Et le pire, c’est que pendant une seconde, ça ne m’a pas paru complètement absurde.
Problématique.
Très problématique.
Parce que dans ma tête, c’était le chaos.
Pas juste à cause de la situation.
Mais parce que je commençais à me demander depuis quand, exactement, être aussi proche d’elle me faisait cet effet-là.
Je sentais mon cœur battre un peu trop vite.
Je me concentrais sur la route, les arbres, les panneaux, n’importe quoi pour ne pas analyser ce qui se passait à trente centimètres de mon cerveau.
Puis j’ai levé les yeux.
Dans le reflet du bus, derrière nous, j’ai aperçu Lyralda.
Elle ne regardait pas son téléphone.
Elle regardait devant.
Et pendant une fraction de seconde, j’ai eu l’impression qu’elle observait exactement la situation.
Son visage n’exprimait rien.
Mais son regard, lui, semblait très attentif.
J’ai détourné les yeux immédiatement.
Parce que soudain, la chaleur dans ma poitrine n’était plus seulement due à Jade.
C’était aussi le fait de réaliser que ce n’était peut-être pas passé inaperçu.
Que je n’étais peut-être pas le seul à voir ce qui se passait.
Et je n’étais pas sûr d’avoir envie de comprendre pourquoi.
Le bus roulait depuis un moment quand le chauffeur a annoncé une pause.
— Aire de la Vallée dans dix minutes.
Je n’avais pas bougé depuis… combien de temps ? Une heure ? Peut-être un peu moins. Mais dans ma tête, ça ressemblait à une éternité passée à faire semblant d’être parfaitement à l’aise avec une personne endormie sur mon épaule.
Jade dormait toujours.
Ou faisait semblant.
Honnêtement, je ne savais pas.
Sa tête reposait contre moi avec une confiance très tranquille, comme si j’étais un coussin officiel du service commercial. Ses cheveux glissaient un peu sur ma manche à chaque vibration du bus.
Je n’osais pas bouger.
Parce que bouger signifierait soit la réveiller, soit empirer la situation.
Donc j’étais resté immobile.
Statue administrative.
Le problème, c’est qu’un corps humain immobile trop longtemps commence à ressentir des choses très stupides. Une épaule qui chauffe. Un bras qui picote. Un cerveau qui devient trop conscient de la proximité d’une autre personne.
Et un autre problème, plus gênant encore : mon cerveau, lui, avait décidé d’imaginer des choses qu’il valait mieux ignorer dans un bus rempli de collègues.
Alors je regardais la route.
Très intensément.
Comme si l’autoroute avait quelque chose de philosophique à m’apprendre.
Le bus a ralenti.
Le parking de l’aire est apparu.
Et c’est là que Jade s’est redressée d’un coup.
— On est arrivés ?
Je crois que mon cœur a sauté une petite marche.
— Euh… non, pause.
Elle a cligné des yeux, encore un peu endormie, en me regardant droit dans les yeux, puis a regardé autour d’elle.
— Ah !
Elle s’est étirée comme si rien de particulier ne s’était passé.
Comme si elle n’avait pas passé la dernière heure appuyée contre moi.
Ou comme si elle savait très bien que si, justement.
— J’ai dormi combien de temps ?
— Un moment.
— Bien.
Elle a souri.
— T’as survécu.
Je crois que j’ai hoché la tête.
— A priori.
— T’as pas essayé de me pousser ?
— Non.
— C’est gentil.
Elle s’est levée et a attrapé son sac.
Puis elle a ajouté en descendant dans l’allée :
— Tu fais un bon oreiller. Bien moelleux.
Super.
L’air frais de l’extérieur m’a fait du bien.
Beaucoup de bien.
Le parking de l’aire d’autoroute était plein de bus et de voitures.
Des gens marchaient dans tous les sens avec des cafés, des croissants, des visages encore à moitié endormis.
Je me suis étiré discrètement.
Mon épaule protestait légèrement.
Mehdi est apparu à côté de moi.
— Alors ?
— Alors quoi ?
— Le trajet.
Il m’a regardé avec un sourire en coin.
— T’as l’air d’avoir vécu quelque chose.
— Non.
— Menteur.
Il a regardé vers le bus.
— Jade a dormi sur toi pendant une heure.
Je me suis figé.
— Comment…
— Tout le bus l’a vu.
Bien sûr.
Évidemment.
Comme si ça pouvait rester discret, ce genre de chose.
— Relax.
Il a tapoté mon épaule.
— C’est un compliment.
— Je ne suis pas sûr.
— Moi si.
Il a pris un café au distributeur.
— Et puis Jade ne dort jamais contre les gens.
Petite pause.
— C’était très mignon.
Cette information n’a absolument pas aidé mon système nerveux.
On était plusieurs à attendre près de la porte automatique de la station quand Jade est revenue avec un sandwich et un café.
Il y avait plusieurs regards qui se tournaient vers elle sans vraiment s’en cacher.
Pas lourds. Pas insistants.
Juste… présents.
Et je ne savais pas pourquoi ça m’agaçait un peu.
Elle m’a regardé.
— Tu t’es enfui.
— J’avais besoin d’air.
— Mauvaise excuse.
Elle a croqué dans son sandwich.
— T’as peur que je t’embête ?
Je n’ai pas répondu.
Parce que la réponse honnête était beaucoup trop embarrassante pour être prononcée sur une aire d’autoroute à huit heures du matin.
Elle a souri.
— Ça te gêne vraiment ?
Une voix calme s’est glissée dans la conversation.
— Il a surtout peur de mourir d’embarras.
Je me suis retourné.
Lyralda.
Elle tenait un café dans une main, l’air parfaitement réveillée malgré l’heure. Son regard s’est posé sur moi une seconde, comme si elle évaluait très précisément mon niveau de stress.
Jade a levé un sourcil.
— Tu surveilles les stagiaires maintenant ?
— Je surveille les catastrophes.
— Il en est une ?
— Potentielle. Toi également.
Je crois que j’ai laissé échapper un petit rire nerveux.
Jade a regardé de l’une à l’autre.
— C’est fascinant.
— Quoi ?
— La façon dont vous parlez de lui comme s’il n’était pas là.
Lyralda a pris une gorgée de café.
— Il est là.
Puis elle m’a regardé.
— Et il panique.
Je me suis défendu.
— Je ne panique pas.
— Si.
— Non.
— Si.
Jade a levé les mains.
— Ok, stop. On dirait deux parents qui discutent d’un enfant fragile.
Mehdi, qui venait de nous rejoindre avec trois gobelets de café, a éclaté de rire.
— C’est exactement ça.
Il m’a tendu un gobelet.
— Tiens.
— Merci.
— Bois.
— Pourquoi ?
— Parce que dans deux heures tu vas être dans un hôtel rempli de collègues en mode cohésion.
Il a pris une gorgée.
— Et crois-moi, le café aide.
Le bus est reparti quelques minutes plus tard.
Cette fois, Jade ne s’est pas rendormie immédiatement. Elle regardait la route, les jambes légèrement tournées vers moi, comme si l’espace entre nos sièges était devenu naturellement partagé.
Je faisais très attention à mes mouvements.
Très.
— Tu stresses encore.
— Non.
— Si.
— C’est une accusation gratuite.
— Ton visage te trahit.
Elle a posé le coude sur l’accoudoir.
— T’as peur de quoi exactement ?
Je n’ai pas répondu tout de suite.
Parce que la vraie réponse était un peu trop honnête pour une conversation dans un bus.
Finalement, j’ai dit :
— De faire un truc ridicule.
Elle a réfléchi.
— Tu vas en faire.
— Merci.
— Tout le monde en fait.
Elle a haussé les épaules.
— La différence, c’est que certains font semblant de ne pas s’en rendre compte.
Je ne m’attendais pas à cette réponse.
Je crois que ça m’a un peu calmé.
Elle a tourné la tête vers moi.
— Sérieusement.
Son ton avait changé.
À peine.
Moins moqueur. Plus simple.
— Tu seras pas le seul à être gêné. Juste le seul à avoir l’air honnête quand ça arrivera.
Je l’ai regardée.
Elle soutenait mon regard avec cette facilité irritante qu’ont les gens qui n’ont pas besoin de détourner les yeux pour survivre.
C’était injustement facile pour elle.
Et beaucoup trop difficile pour moi de faire comme si ça ne me faisait rien.
Puis elle a eu un petit sourire.
— Et puis au pire, je me moquerai de toi discrètement.
— Ah, c’est rassurant.
— Je rends service comme je peux.
Je crois que ça m’a calmé plus que ça n’aurait dû.
Le reste du trajet s’est passé plus vite.
Les conversations reprenaient autour de nous. Mehdi racontait quelque chose deux rangées derrière. Quelqu’un riait trop fort à l’avant. Le paysage devenait plus vert à mesure qu’on quittait la ville.
Et puis le bus a ralenti.
Le lac est apparu.
Grand.
Calme.
Entouré d’arbres.
Et juste à côté, l’hôtel.
C’était beau.
Un grand bâtiment moderne avec des terrasses en bois qui donnaient directement sur l’eau. Le genre d’endroit où les gens prennent des photos de leur petit déjeuner.
Le bus s’est arrêté sur le parking.
— Voilà, a dit Mehdi derrière nous.
— La jungle.
Jade a attrapé son sac.
Puis elle s’est tournée vers moi.
— Prêt ?
— Pas vraiment.
Elle a souri.
Un vrai sourire, cette fois.
Pas juste amusé.
— Parfait.
Comme si ma réponse lui convenait exactement.
Elle est descendue du bus.
Je suis resté assis une seconde de plus.
Dans la vitre, mon reflet me regardait encore.
Même tête.
Même inquiétude.
Mais derrière moi, le lac brillait dans la lumière du matin.
Et quelque part dans ce décor, j’avais l’impression très nette que quelque chose allait changer.
Je ne savais pas encore quoi.
Mais je sentais que ce séminaire allait être beaucoup plus compliqué que du yoga sur un paddle.
Et peut-être aussi beaucoup plus dangereux.
Pas pour ma vie.
Juste pour tout le reste.