Held in Your Hand

Chapitre 03 | Réunion commune

Le mail est arrivé à 9 h 12.

« Objet : Réunion interservices - Salle Concavenator »

Je l’ai relu trois fois avant de comprendre que j’étais vraiment invité.

Enfin… convoqué.

Le mot exact était convié, mais quand un directeur financier t’écrit, ce n’est jamais une invitation au sens chaleureux du terme. C’est plutôt une convocation polie.

J’ai regardé autour de moi, comme si quelqu’un allait lever la main pour dire que c’était une erreur.

Personne.

Clara tapait sur son clavier en mâchant un chewing-gum avec une concentration digne d’un chirurgien. Monsieur Delmas discutait au téléphone derrière la cloison vitrée de son bureau. Dans l’open space, le bruit des claviers ressemblait à une pluie régulière.

Personne ne semblait se demander pourquoi un alternant qui ne savait même pas encore où était la machine à café devait assister à une réunion interservices.

Je me suis penché vers Clara.

— Euh… excuse-moi.

Elle a levé les yeux.

— Oui, le p’tit nouveau ?

— C’est normal que je sois… invité à ça ?

Je lui ai montré le mail.

Elle a plissé les yeux, puis haussé les épaules.

— Oui. Enfin, je pense. Disons que Pascal aime bien que les gens comprennent comment tout fonctionne.

Elle a mâché son chewing-gum deux secondes de plus.

— Et puis c’est une bonne expérience. Tu verras des gens intéressants, et d’autres beaucoup moins.

Je n’ai pas su si c’était censé me rassurer.

J’ai rejoint la salle de réunion. Elle avait cette étrange forme qui donnait l’impression d’entrer dans quelque chose de vivant, ou du moins dans un endroit conçu pour autre chose que moi.

Une grande table rectangulaire occupait presque toute la longueur, et les chaises disposées de chaque côté dessinaient deux rangées nettes, parallèles.

C’était le genre d’endroit où chaque parole semblait devoir coûter quelque chose.

Quand je suis entré, j’ai eu immédiatement cette sensation familière : celle d’être en trop, comme si la pièce fonctionnait très bien sans moi.

J’ai tiré une chaise à l’extrémité de la table. Le bois a grincé plus fort que prévu.

Parfait.

Je venais d’annoncer ma présence au monde entier.

J’ai posé mon carnet devant moi pour avoir quelque chose à regarder si la panique décidait de revenir.

Et elle n’a pas tardé.

Monsieur Delmas est entré juste après.

— Ah, Eliott. Bien.

Il s’est installé en bout de table avec l’aisance de quelqu’un qui a déjà fait ce genre de réunion environ mille fois.

— Ça va ?

— Oui, monsieur.

— Parfait.

Il a ouvert son ordinateur.

— Aujourd’hui, on fait simple. Présentation rapide des chiffres du trimestre et coordination avec les autres services.

Simple.

Bien sûr.

Les mots présentation et coordination m’ont donné envie de m’évaporer dans le parquet.

La porte s’est ouverte une nouvelle fois. Les talons ont précédé la personne. Un bruit sec, régulier, sûr de lui.

Quand j’ai levé les yeux, j’ai compris.

Lyralda.

Je ne savais pas encore grand-chose d’elle. Juste ce que j’avais aperçu en la croisant dans le couloir : une posture droite, un regard direct, et une manière de marcher qui donnait l’impression qu’elle savait exactement où elle allait.

Aujourd’hui, elle portait un tailleur sombre et une chemise claire. Ses cheveux étaient attachés en queue haute, parfaitement lisse.

Elle s’est arrêtée près de la table.

Son regard a balayé la pièce une seconde.

Quand il est passé sur moi, il s’est arrêté à peine un battement de cœur.

Pas plus.

— Bonjour.

Sa voix était calme, nette.

Elle s’est assise deux sièges plus loin.

Et soudain, la pièce a semblé un peu plus petite.

La troisième arrivée a été… différente.

— Ooh ! On a un public aujourd’hui ?

La voix était douce, presque amusée.

J’ai tourné la tête.

Jade.

Je l’avais aperçue une fois dans le couloir, mais de près, c’était… autre chose.

Cheveux ondulés, maquillage impeccable, robe ajustée, parfum sucré flottant légèrement dans l’air. Elle s’est installée en face de moi avec un demi-sourire qui ressemblait à une question permanente.

Puis elle m’a regardé. Pas méchamment.

Mais comme si elle essayait de comprendre quel genre d’objet j’étais.

— C’est ton nouvel alternant ? a-t-elle demandé à Monsieur Delmas.

— Oui.

Elle a croisé les bras avant de me fixer.

Un peu plus longtemps que nécessaire.

Pas méchamment.

Plutôt comme si elle attendait de voir ce que j’allais faire.

La porte s’est ouverte une quatrième fois.

— Bon alors, qui a déjà décidé de ruiner ma journée ?

L’homme qui est entré semblait porter l’énergie d’une soirée entière dans un costume trois pièces. Grand, élégant, sourire facile.

Il a posé un regard rapide sur la table.

— Pascal.

— Mehdi.

Ils se sont serré la main.

Puis son regard est tombé sur moi.

— Waa.

Il a penché la tête.

— Et ça ? C’est quoi ?

Je me suis redressé.

— Eliott… Bellamy.

— Enchanté, Eliott !

Il m’a serré la main avec une chaleur surprenante.

— Mehdi Khellaf. Directeur commercial depuis huit ans. Accessoirement, la personne censée expliquer pourquoi les commerciaux font toujours n’importe quoi.

Jade a levé les yeux au ciel.

— C’est ton discours officiel maintenant ?

— Non, mon discours officiel est beaucoup plus… dramatique.

Il s’est assis.

— Mais je le réserve pour quand les chiffres sont vraiment mauvais.

La réunion a commencé. Monsieur Delmas a projeté un tableau Excel sur l’écran. Des colonnes. Des chiffres. Des pourcentages.

J’ai essayé de suivre.

Vraiment.

Mais très vite, les lignes ont commencé à se mélanger dans ma tête.

Monsieur Delmas parlait de marges. Mehdi évoquait des contrats. Jade commentait certaines ventes. Lyralda intervenait parfois sur des clauses juridiques. Tout le monde semblait comprendre.

Moi, j’étais en train de regarder mon carnet comme si j’espérais que les chiffres allaient finir par se traduire en français.

Je notais des mots.

« variation »

« budget »

« anomalie »

« défaillance »

Aucune idée de ce que ça voulait dire dans ce contexte précis.

Je sentais la chaleur monter dans mon cou. C’était exactement le genre de moment où mon cerveau décide de me rappeler que je suis probablement une erreur administrative.

Et puis Jade a parlé.

Elle regardait l’écran.

Puis elle a regardé Monsieur Delmas.

Puis elle a regardé… moi.

Son sourire a légèrement changé.

— Franchement…

Pause.

— C’est pas un peu tôt pour confier ça à un stagiaire ?

Le mot est tombé dans la pièce comme un verre qu’on laisse échapper sur un carrelage.

Stagiaire ? Moi ??

Je me suis figé.

Personne n’a parlé pendant une seconde.

Une seconde très longue.

Mon premier réflexe a été de regarder mon carnet, comme si j’étais soudain devenu passionné par le mot « variation ».

J’ai senti son regard rester posé sur moi.

Pas insistant, juste… présent.

Et puis une autre voix a parlé.

Calme, mais claire.

— Mieux vaut quelqu’un qui apprend…

J’ai levé les yeux.

Lyralda.

Elle regardait Jade.

Puis, très brièvement… moi.

Comme pour vérifier quelque chose.

— … qu’une commerciale qui ne sais pas lire.

Ah.

Silence.

Total.

Même les ventilateurs de l’écran semblaient s’être arrêtés.

Jade a cligné des yeux.

— Pardon ??

Lyralda n’a pas bougé.

— Le contrat de la semaine dernière. Tu l’as signé avant de vérifier les clauses.

Jade a ouvert la bouche.

— C’était…

— Une erreur.

Sa voix n’avait pas changé.

— Ça arrive. Mais évite de donner des leçons tant que tu en fais.

La tension dans la pièce était devenue… presque solide.

Je me suis dit que si quelqu’un posait une allumette sur la table, tout pouvait exploser.

J’ai regardé mon reflet dans la vitre derrière Monsieur Delmas. Je ressemblais exactement à quelqu’un qui voulait disparaître sous la table.

Et puis Mehdi a levé les mains.

— Bon.

Il a soupiré théâtralement.

— Si vous commencez déjà, je vous préviens : je prends un billet pour la Thaïlande.

Tout le monde s’est tourné vers lui.

— Sérieusement, j’ouvre un stand de noix de coco sur la plage et je vous envoie des cartes postales.

Il s’est tourné vers moi.

— Eliott, tu veux venir ? On cherche quelqu’un pour tenir la caisse.

— Euh… j’aime pas la caisse.

— Pas grave, vu l’ambiance ici, c’est clairement l’option la plus saine. On va bien se marrer.

Un rire nerveux a traversé la pièce.

Même Monsieur Delmas a esquissé un sourire.

La tension a baissé d’un cran.

J’ai respiré. Juste un peu.

Le silence qui a suivi la blague de Mehdi était plus respirable. Pas vraiment détendu, mais respirable. Comme quand une fenêtre s’ouvre dans une pièce trop chaude.

Jade a lâché un petit rire.

Pas un rire franc. Plutôt celui de quelqu’un qui décide de remettre la conversation dans sa poche.

— Très drôle, Mehdi.

Elle a réajusté une mèche de cheveux derrière son oreille.

— Mais je maintiens. Confier ce genre de chiffres à quelqu’un qui vient d’arriver… c’est un peu optimiste.

Elle a tapoté la table du bout de l’ongle.

— Sans vouloir vexer le… stagiaire.

Je me suis concentré très fort sur mon stylo.

C’était fascinant, un stylo.

Objet simple. Ne parle pas. Ne se trompe pas. Ne transpire pas quand on le regarde.

J’aurais aimé être un stylo.

Monsieur Delmas a refermé son ordinateur d’un geste calme.

— Eliott est là pour apprendre.

Sa voix n’était pas dure.

Mais elle avait ce ton très particulier des gens qui ne négocient pas.

— Et il apprendra plus vite en voyant comment les choses fonctionnent.

Jade a haussé une épaule.

— Si tu le dis.

Elle s’est penchée en arrière sur sa chaise.

Son regard a glissé vers moi une seconde.

Pas hostile.

Mais… curieuse ?

Comme si elle testait la solidité d’un objet fragile.

Je me suis senti soudain très conscient de ma taille, de mes épaules trop étroites, de mes mains posées trop sagement sur le carnet.

La réunion a repris. Les chiffres ont recommencé à défiler sur l’écran.

Je notais des bouts. Des mots isolés. Des choses que je comprenais à moitié. Lyralda, elle, parlait peu, mais quand elle parlait, la pièce se réorganisait autour de sa voix, pourtant pas plus forte que les autres.

Elle corrigeait une formulation, rappelait une clause, posait une question simple qui obligeait tout le monde à vérifier.

J’essayais de suivre.

Vraiment.

Mais parfois, je me perdais.

Alors je regardais mes notes, ou la table.

Lyralda, elle, ne bougeait presque pas. Elle restait droite, les mains posées sur la table, le regard fixé sur celui qui parlait.

Elle avait l’air… solide.

Et j’ai eu cette impression étrange… qu’elle avait remarqué que je ne l’étais pas.

Je ne sais pas comment expliquer autrement.

Solide, comme une personne qui n’a pas peur d’exister dans une pièce.

Moi, j’avais l’air flou, comme si la lumière ne savait pas trop quoi faire de moi.

— Eliott ?

J’ai sursauté. Tout le monde me regardait.

Mon cerveau a mis une seconde à redémarrer.

— Oui ?

C’était Monsieur Delmas.

— Tu as suivi la partie sur les rapprochements ?

J’ai senti mon cœur faire un petit saut périlleux.

— Évidemment.

Ce n’était pas un mensonge total.

J’avais suivi… les mots. Pas forcément leur sens exact. Mais j’avais suivi.

Monsieur Delmas a hoché la tête.

— Bien.

Il s’est tourné vers Mehdi.

— Donc, si on résume…

La conversation est repartie.

Mais la chaleur dans mon cou est restée.

Vers la fin de la réunion, Jade a recommencé. Pas frontalement. Plus subtilement.

— De toute façon, on verra bien.

Elle a croisé les bras.

— Si le stagiaire tient le choc.

Elle m’a regardé avec ce demi-sourire.

— La compta, c’est pas toujours très… tendre.

Je ne savais pas quoi répondre.

Heureusement, quelqu’un d’autre a parlé avant moi.

— Jade…

La voix de Lyralda était calme.

Mais différente de tout à l’heure.

— Tu peux arrêter deux minutes, s’il te plaît ?

Jade a levé un sourcil.

— Arrêter quoi ?

— De tester le nouveau.

Silence.

Mehdi observait la scène avec un intérêt beaucoup trop visible pour être innocent.

— C’est un alternant et il vient d’arriver. Pas un punching-ball. Ni un stagiaire.

Jade a soutenu son regard.

Une seconde.

Deux.

Puis elle a soupiré.

— Très bien, madame.

Elle a levé les mains.

— Je me tais.

Mehdi a murmuré, assez fort pour être entendu :

— Miracle économique.

Je crois que Monsieur Delmas a failli rire.

La réunion s’est terminée dix minutes plus tard. Les ordinateurs se sont refermés. Les chaises ont glissé sur le sol. L’électricité étrange de la pièce s’est dissipée doucement.

Mehdi s’est levé.

— Bon.

Il a regardé la table.

— Personne n’est mort. C’est déjà une réussite.

Il a tapé l’épaule de Monsieur Delmas.

— On déjeune un de ces jours.

Puis il s’est tourné vers moi.

— Eliott.

J’ai levé les yeux.

— Si un jour tu veux vraiment quitter la compta pour vendre des noix de coco, appelle-moi.

— D’accord.

— Je suis très sérieux.

Il m’a fait un clin d’œil, puis il est sorti.

Jade s’est levée à son tour, puis elle a récupéré son téléphone.

Avant de partir, elle s’est arrêtée derrière ma chaise.

— Ne le prends pas mal, Eliott.

Sa voix était plus douce.

Elle a prononcé mon prénom avec un soin un peu trop visible.

— C’est juste qu’ici… il faut avoir un peu de caractère, d’accord ?

Elle s’est penchée légèrement.

Son parfum était sucré.

— On se reparle dans la journée, Eliott.

Elle n’a pas attendu de réponse.

Puis elle est partie. Ses talons ont disparu dans le couloir.

Il ne restait plus que Monsieur Delmas, Lyralda et moi.

Je rangeais mon carnet lentement, comme si ça allait me rendre invisible.

Lyralda s’est levée avant de jeter un dernier regard vers la table.

Puis vers moi.

Ses yeux étaient difficiles à lire.

— Bonne journée Eliott.

Le même ton que tout à l’heure.

Calme. Propre. Presque trop appliqué.

— Bonne journée, Lyralda.

Elle est sortie.

La porte s’est refermée derrière elle.

Monsieur Delmas a attendu une seconde, puis a soupiré.

— Bon.

Il a fermé son ordinateur.

— Tu as survécu.

Je crois que j’ai souri.

— Oui.

— Première réunion ?

— Oui.

Il a hoché la tête.

— Ça s’est vu.

Il s’est levé.

— Ne t’inquiète pas trop.

Il a posé une main rapide sur mon épaule.

— Elles sont comme chien et chat. Ça fait cinq ans que ça dure.

— Elles sont toujours comme ça ?

Monsieur Delmas a réfléchi une seconde.

Puis il a souri.

— Non.

Pause.

— Parfois c’est pire.

Je crois que j’ai ri.

Un vrai rire, cette fois.

— Allez, retourne bosser.

Il a ouvert la porte.

— Et ne fais pas attention aux piques.

Il m’a regardé une seconde de plus.

— Tu verras. Elles ont toutes les deux un sacré caractère.

Puis il est sorti.

Je suis resté seul dans la salle quelques secondes avant de sortir mon téléphone.

Je me suis regardé.

Toujours ce même visage un peu trop sérieux.

Mais quelque chose avait changé. Pas grand-chose. Juste un détail.

Dans le reflet, j’avais l’air… un peu plus accroché que je ne voulais l’admettre.

Jade était agaçante. Vraiment.

Et pourtant… je n’étais pas totalement sûr d’avoir envie qu’elle arrête.

Lyralda était froide. Claire. Presque tranchante.

Et pourtant… c’était elle que j’avais regardée quand la pièce était devenue trop lourde.

Je ne savais pas vraiment ce que ça disait de moi.

Mais je sentais déjà que ça allait être compliqué.