Held in Your Hand

Chapitre 01 | La Rentrée

Je suis arrivé trop tôt.

Évidemment.

Dans la cour de la fac, des groupes se formaient comme de petites îles refusant d’adopter un naufragé.

Je suis resté planté là quelques minutes, à fixer le plan du campus comme si j’avais vraiment besoin de le connaître alors que je l’avais déjà pris en photo.

L’air sentait le café, le goudron et le plastique neuf.

Je me suis demandé si cette année serait différente. Je me le demande à chaque rentrée, comme on se demande si l’on parviendra à arrêter le sucre en remuant son premier morceau dans le café.

Cette fois, je m’étais juré de parler plus fort, de regarder les gens dans les yeux, de ne pas sourire par réflexe.

Je me suis aperçu dans le reflet d’une porte automatique : transparent, pas très utile… mais les gens apprécient.

Le miroir improvisé de la vitre s’est refermé sur un groupe qui riait derrière moi. J’ai regardé ailleurs. Comme d’habitude. Comme si mon propre reflet allait me demander une pièce alors que je n’avais rien à lui donner.

L’amphi principal était déjà à moitié rempli. Des sacs posés sur des sièges pour « garder la place », des chuchotements et des rires.

J’ai visé le dernier rang, près du mur. Place stratégique.

Évidemment.

Pas pour travailler, en tout cas. Mais stratégique quand même. Je ne sais même pas si j’aime les hauteurs ou juste la possibilité de disparaître.

Peut-être les deux.

Quand je me suis assis, mon cœur battait trop vite pour quelqu’un qui n’avait fait que monter vingt-trois marches.

J’ai sorti un carnet, un stylo et mon PC, histoire d’avoir les mains occupées.

Cette année sera différente, ai-je écrit.

Puis les souvenirs ont commencé à s’inviter. Il fallait bien que mon cerveau s’occupe.

La fille de licence 2. Comment elle s’appelait déjà ? Celle qui m’avait proposé un ciné à deux et qui avait finalement embarqué son nouveau copain parce que « c’est plus fun à trois ».

Le groupe de TD où je parlais juste après la blague d’un mec populaire, et où ma voix partait en miettes sous des rires qui n’étaient pas pour moi.

Le prof de finance en alternance, l’an dernier, qui répétait :

« Parlez plus fort, monsieur Bellamy, on ne vous entend pas ! »

Et ma gorge qui devenait soudain un couloir d’air vide.

Quelqu’un a posé un sac sur le siège à ma gauche. J’ai sursauté, puis j’ai fait semblant de ne pas avoir sursauté.

— Salut toi, c’est libre ? m’a-t-elle demandé.

Je me suis tourné.

Elle portait un sweat crème, les cheveux bouclés relevés vite fait, et un sourire qui n’avait pas besoin de se forcer. Des yeux très vifs. Le genre à me faire un peu peur.

— Oui, j’ai dit. Enfin… oui.

Elle s’est assise comme si elle s’installait dans un salon, à l’aise, tranquille. Elle a jeté un regard rapide sur l’amphi, puis sur moi, enfin je crois, puis sur mon carnet.

— Tu prends des notes avant le cours ?? a-t-elle demandé, les sourcils levés, mi-amusée, mi-curieuse.

— J’échauffe… mon stylo.

Elle a ri. Pas un rire méchant, un rire clair, qui disait :

« D’accord, j’ai compris le genre. »

— Moi, c’est Aïcha, a-t-elle ajouté. Et toi ?

— Eliott.

— Enchantée, Eliott. Tu n’as pas l’air d’être du genre à participer en cours toi, non ?

Je l’ai regardée, prêt à faire le petit rire nerveux qui me sauve des situations sociales, puis j’ai haussé les épaules.

— C’est juste que… je n’aime pas trop participer à ce genre de cours.

— Ah bon ?? T’es du genre bad boy, toi ?

Elle riait déjà.

Je ne sais pas si c’était sa voix, son humour, ou juste sa façon de s’asseoir à côté de moi sans hésiter, mais mon cœur a ralenti d’un cran.

Je me suis adossé au dossier, le siège ne m’a pas avalé. C’était déjà ça.

Le brouhaha de l’amphi a pris quelques décibels. La porte a claqué, un groupe de trois est entré en chuchotant.

Aïcha m’a désigné du menton une fille au carré lisse et aux boucles d’oreilles fines.

— Tu vois la brune, là ? C’est Nawal ! Ma copine. Une légende à la cafet. Elle ramène toujours trop de choses, et personne ne sait d’où elle sort ses tartes.

— Des tartes ?

— Des tartes. Au citron. Mais moi, j’aime pas le citron… Bon, on s’en fout un peu, mais elle te dira que c’est « rien », alors qu’elle met dedans un temps fou.

Je ne savais pas quoi répondre, alors j’ai hoché la tête.

— Et lui, c’est Youssef. Il fait des blagues nulles.

Aïcha pointa un grand type qui mimait déjà quelque chose, je ne sais pas trop quoi.

— N’empêche, il est loyal. Le genre de gars qui t’accompagne au métro sous la pluie juste pour te tenir compagnie.

— Et toi ? j’ai demandé avant de regretter d’avoir été trop direct. Tu es… quelle légende à la cafet ?

Elle m’a jeté un coup d’œil de côté, avec un petit sourire.

— Je suis celle qui parle trop. Mais qui écoute aussi. Parfois. Quand je me rappelle que ça existe.

Je me suis surpris à sourire sans calcul. Ça m’arrive rarement quand je suis stressé par la rentrée. Mon stylo a cessé de glisser entre mes doigts.

Le professeur est entré, ordinateur sous le bras, chemise bleue.

Un silence s’est posé.

Des noms de cours, des sigles, des crédits : la présentation classique et le train-train sérieux.

Aïcha a sorti son téléphone pour prendre une photo du diapo.

« Organisation du semestre »

J’ai fait pareil, mais mon écran noir m’a renvoyé un sacré reflet : mes yeux trop grands et l’ombre de mes cernes. J’ai pris la photo en me mettant en biais, comme si je pouvais éviter de me voir en même temps.

— Tu t’appelles comment déjà ? a chuchoté Aïcha, la main devant la bouche, comme si ça changeait quelque chose à sa voix portante.

— Eliott.

— Ok Eliott, si à un moment je sombre, tu me réveilles. J’ai dormi deux heures. Série. Je suis une héroïne.

— D’accord.

— Je rigole pas, hein. J’ai une tête de personne fonctionnelle, mais j’ai le cerveau d’un vieux téléphone : 12 % de batterie et des applications ouvertes depuis 2018.

J’ai étouffé un rire. Devant, quelqu’un s’est retourné, puis a repris des notes.

Le prof a commencé à expliquer les modalités d’évaluation quand Aïcha s’est encore penchée vers moi.

— Tu es plutôt chiffres ou mots ?

— Les deux me font peur, j’ai dit. Mais on est quand même en master CCA, donc j’ai signé pour les chiffres.

— Courage, a-t-elle soufflé. Moi, je suis là pour l’ambiance. Je vais tout rater avec panache.

— Ambiance ? En CCA ?? Je t’en prêterai de mon panache, si tu veux.

— Marché conclu !

Cette légèreté-là, je ne l’avais pas prévue.

J’ai senti une petite poche d’air dans ma poitrine, comme quand on déboutonne un col trop serré. L’amphi restait une machine froide, mais j’avais trouvé un coin tiède.

Le temps a filé.

À la pause, Aïcha s’est levée d’un bond.

— Allez, viens ! Je te présente aux copains.

— Hein ?? Comment ça ? À qui ?

— Ces gens. Tu sais, ces créatures qui mangent des tartes au citron.

J’aurais dû dire non merci.

J’ai dit :

— …

En fait… je n’ai pas eu le temps de répondre…

On a descendu deux rangées et elle a abordé Nawal comme une sœur.

— Nawal, voici Eliott.

— Salut Eliott, a dit Nawal avec un sourire. T’aimes le citron ?

— Euh… oui. Beaucoup.

— Parfait. On est amis.

Je n’ai pas su si c’était une blague. Elle avait vraiment l’air de croire que l’amitié pouvait tenir à un agrume.

J’ai hoché la tête, un peu trop vite.

— Et lui, c’est Youssef. Méfie-toi, il a trois blagues en stock et les réutilise en boucle.

— Faux, a protesté Youssef. J’en ai au moins quatre et demie.

— Vas-y, tente, a dit Aïcha.

— Une autre fois. Je garde mes punchlines pour les jours de pluie.

Il m’a serré la main sans m’écraser les phalanges. J’ai apprécié ce détail.

Aïcha a enchaîné avec un autre prénom, Reda, qui m’a lancé :

— T’as l’air calme et gentil…

Le ton était si neutre que je n’ai pas su si c’était une vanne ou un compliment.

Puis il a ajouté :

— J’aime bien.

Ça m’a sauvé mentalement.

La petite cérémonie sociale a duré cinq minutes, rapide, sans insister. Pas d’interrogatoire, pas de « tu viens d’où ? », pas de « tu fais quoi ? ». Juste des saluts, des sourires, le minimum vital pour ne pas se sentir un intrus.

Peut-être qu’Aïcha a senti où était ma limite. Ou alors elle fait ça avec tout le monde. Elle ajuste.

Quand on est remontés à nos places, j’avais chaud. Pas de stress, non. Juste la chaleur du sang qui circule à nouveau.

Je me suis laissé tomber sur le siège.

— Ça va ? a demandé Aïcha.

— Oui. Enfin… oui.

— Tu mens mal.

— Je mens… doucement.

— J’aime bien. Ça sonne comme une petite promesse.

Elle m’a regardé une seconde de plus, puis a fouillé dans son sac.

— Tiens. Cadeau.

Elle m’a tendu un bonbon.

— À la fraise. Pour l’amitié.

— Merci.

— Avoue que c’est mieux que le citron quand même.

— Oui… enfin, ça dépend. J’aime bien les deux.

Je l’ai glissé dans ma poche. Je n’avais pas envie de mâcher quelque chose devant elle comme un hamster.

Le simple fait qu’elle m’ait tendu un bonbon m’a donné l’impression étrange d’être déjà… considéré.

C’était ridicule.

La fin du cours a pris son temps, un peu trop à mon goût, comme toujours quand on guette la liberté.

Le prof a lâché un :

« On s’arrête là pour aujourd’hui. »

Les chaises ont raclé, les sacs ont claqué et les conversations ont repris, plus fortes, comme un ciel après l’orage.

J’ai traîné un peu, histoire de ne pas me retrouver dans le flux chaotique du couloir. C’est horrible quand il y a trop de monde. Les couloirs ne sont jamais assez larges.

— Tu fais quoi maintenant ? a demandé Aïcha en rangeant ses affaires.

La question m’a percuté plus fort que prévu. J’avais l’impression d’être à un carrefour minuscule, mais réel.

Mon planning était clair : j’avais prévu d’absolument rien faire de l’après-midi. Mais je ne pouvais pas lui dire que j’allais juste manger mon goûter, faire une sieste, remanger, puis dormir.

Mon ventre a fait une boucle.

— Je… j’peux pas. J’ai boulot cet après-midi, j’ai dit, trop vite.

Je me suis senti un peu con de lui avoir menti. Sauf que ce n’était pas vraiment un mensonge. Enfin si…

C’était surtout sorti comme une excuse.

— Ah, t’es sérieux toi ? a-t-elle dit, impressionnée. Premier jour et tout. T’es prêt ?

— Je sais pas du tout.

— Ça ira, a-t-elle dit, sans enjoliver. Et sinon, tu feras semblant jusqu’à ce que ça devienne vrai. On fait tous ça.

Elle a hésité une seconde, comme si elle évaluait le taux exact de sucre social nécessaire.

— Bon, café semaine prochaine alors, a-t-elle repris. Je te kidnapperai à la pause. Avec consentement signé.

— D’accord, j’ai dit.

La réponse m’a surpris moi-même.

Elle sonnait presque comme un aveu.

J’ai ajouté, parce que j’ai toujours peur que les gens croient que je promets des choses :

— Enfin… si je peux.

— Évidemment que tu peux, a-t-elle dit, comme si c’était un fait scientifique. Allez, file. Tu vas être en retard Eliott.

Elle a prononcé mon prénom avec une facilité qui m’a touché. Je l’ai saluée d’un geste maladroit et j’ai pris le chemin de la sortie, le sac sur l’épaule, le bonbon dans la poche.

Dans le couloir, la grande baie vitrée me renvoyait une image un peu plus nette. Je me suis arrêté une demi-seconde.

Le reflet n’avait pas changé, pas vraiment.

C’était toujours moi, trop pâle, trop prudent.

Mais il y avait ce détail idiot : le coin de mes lèvres tirait vers le haut, presque malgré moi.

J’ai baissé les yeux et je suis reparti.

Le hall s’ouvrait comme une gare. Des groupes se soudaient près des bornes, s’échangeaient des numéros, faisaient semblant de s’intéresser aux horaires des ateliers.

J’ai contourné la foule, comme toujours. Je n’ai rien contre les foules, mais il faudrait être fou pour aimer ça.

J’ai franchi les portes automatiques. L’air extérieur, plus froid, m’a serré la nuque. J’ai regardé l’heure sur mon téléphone.

J’ai ensuite rallumé l’écran.

L’agenda s’est affiché :

« Entreprise - demain matin »

J’avais oublié.

Demain, c’était

J’ai inspiré en comptant jusqu’à quatre, maintenu jusqu’à six, puis expiré jusqu’à huit. Un truc lu quelque part. Apparemment, c’est plutôt utile pour dormir.

Je me suis mis en marche vers l’arrêt de bus. Il faisait sombre, mais pas trop frais. C’était déjà ça de bien.

J’entendais des rires derrière moi, un prénom lancé un peu trop fort, une valise qui roulait sur le trottoir. Les gens étaient déjà bien réveillés. Moi, je n’étais pas spécialement fatigué.

« Cette année sera différente », ai-je répété mentalement.

Pas comme une promesse énorme. Juste comme un fil, fin, que je pourrais garder entre mes doigts.

J’ai glissé la main dans ma poche.

Le bonbon à la fraise.

J’ai hésité, puis je l’ai déballé. Le papier a crissé. Le goût m’a frappé net, sucré et doux, une petite joie chimique. J’ai souri, tout seul, comme un idiot. Ça ne dure jamais très longtemps, ces mini-victoires-là, mais j’ai décidé de les compter quand même.

Le bus est arrivé dans un souffle chaud. J’ai levé la main par réflexe, même si le chauffeur m’avait déjà vu. À l’intérieur, l’air sentait le désinfectant et la fatigue des sièges. J’ai choisi une place isolée, côté fenêtre.

Toujours côté fenêtre.

C’est pratique pour avoir un appui et faire semblant de réfléchir, alors qu’en vrai, je veux juste regarder dehors.

Le moteur a grondé. J’ai sorti mes écouteurs avant de me noyer dans la musique. Dehors, les rues défilaient, les vitrines s’allongeaient. Mon reflet glissait sur le verre, transparent entre le ciel et les immeubles.

Je me suis demandé quel genre de visage on renvoie quand on ne sourit pas.

Je n’en avais aucune idée.

Mais le mien avait surtout l’air d’un type qu’on n’irait pas déranger pour demander son chemin.

Une femme d’une cinquantaine d’années s’est assise à côté de moi. Il y avait pourtant plusieurs autres places disponibles. Elle portait un parfum fort, une alliance large, et gardait les yeux fixés sur son téléphone. J’ai rentré un peu mes coudes. Je préfère me comprimer tout seul que risquer un contact physique surprise.

Elle a soupiré. Pas contre moi, heureusement, juste contre la vie, je pense. Et c’était presque rassurant.

Mon cœur battait à nouveau plus vite que prévu.

Première journée. Nouveau poste. Nouveau départ.

Je me suis répété les mots comme un mantra personnel, mais au fond, j’avais cette peur absurde : et si rien ne changeait ? Si je restais ce type trop gentil, trop silencieux, celui qu’on oublie dans une pièce sans même s’en rendre compte ?

Le bus a freiné brusquement. Une gamine a ri, son père a râlé, la femme à côté de moi a juré doucement. Je me suis raccroché à la barre.

J’ai aperçu mon visage dans la vitre : mes lèvres étaient sèches, mes yeux fuyants.

Je les ai forcés à rester posés sur leur reflet.

Une seconde.

Deux.

Et j’ai tourné la tête.

Le siège vibrait sous mes jambes. Les annonces automatiques s’enchaînaient.

— Prochain arrêt : Parc Tertiaire - Bâtiment Alpha.

Mon arrêt.

J’ai remis mon sac sur l’épaule, le nœud dans le ventre bien serré.

— Excusez-moi… madame, ai-je dit pour demander à passer.

Elle s’est excusée aussi, comme si on avait tous les deux commis une faute grave en partageant le même carré de bus, puis elle s’est levée pour me laisser sortir. Je ne sais même pas pourquoi j’ai stressé.

La porte s’est ouverte sur une bouffée d’air tiède. Le temps s’était réchauffé. Devant moi, l’immeuble se dressait : façade de verre, angles nets, le genre d’endroit où les gens portent des chemises repassées et savent quoi faire de leurs petites mains.

J’ai sorti mon badge flambant neuf de mon sac. Petit rectangle de plastique où mon nom était imprimé trop petit.

« Eliott Bellamy - Alternant comptabilité »

Ça brillait presque au soleil, comme un autocollant de fierté acheté trop tôt. En plus, la photo était un peu ratée. Mais apparemment, c’est pareil pour tout le monde. Une sorte d’égalité administrative.

Je me suis dirigé vers l’entrée. Les portes automatiques se sont ouvertes avec ce sifflement propre aux lieux où l’on doit bien se comporter, tandis que le hall sentait le café, les parfums coûteux et la climatisation.

Une hôtesse à l’accueil a levé les yeux.

— Première journée ?

— Oui… Bonjour… Madame, euh… Eliott Bellamy, B-E-L-L-A-M-Y. Pour le service comptabilité.

Elle a tapoté sur son clavier, avec ce bruit sec de professionnalisme que les gens de l’accueil maîtrisent sûrement dès la naissance.

— Parfait, « Monsieur ». Cinquième étage. Vous badgez ici, puis à l’ascenseur.

J’ai hoché la tête.

Dans l’ascenseur, j’étais seul avec mon reflet, encore.

Les parois d’inox transformaient mon visage en mosaïque grise. Je me suis demandé à quoi ressemblait la confiance en soi, en reflet.

Probablement pas à ça.

Les chiffres défilaient : 1… 2… 3…

Je me suis souvenu d’un article lu quelque part : on n’a qu’une seule chance de faire bonne impression.

Super.

Vraiment le genre de phrase écrite pour encourager les plus timides.

Il me restait environ vingt secondes pour devenir quelqu’un d’autre. Puis je me suis rappelé d’une technique lue sur les réseaux : le corps influence le cerveau, ou un truc du genre. En théorie, si on sourit ou qu’on bouge comme quelqu’un sûr de lui, le cerveau suit pour maintenir une sorte de cohérence interne.

Donc, dans un élan de génie, j’ai fait deux petits sauts sur place en me redressant un peu.

Résultat : aucune nouvelle confiance, mais un léger essoufflement.

C’était déjà une expérience…

À l’ouverture des portes, un couloir s’est étalé devant moi. Sol gris, murs blancs, odeur de papier chaud. Des voix, au loin. Des rires étouffés aussi. Des talons sur le sol, quelque part plus loin.

Je me suis présenté à l’accueil du service compta, un petit bureau vitré où une femme aux lunettes rondes triait des dossiers.

— Bonjour madame, je suis le nouvel alternant.

— Ah ! Eliott ? a-t-elle dit avec un sourire sincère. Bienvenue ! Installe-toi, je vais prévenir Pascal.

J’ai hoché la tête, encore, et attendu.

Le temps s’étirait, lourd. J’ai regardé autour de moi. Des plantes grasses en pot, un distributeur d’eau, un panneau « Go 2026 ! ».

Les bureaux étaient ouverts, alignés, chacun avec des écrans géants et une chaise ergonomique qui avait sûrement plus de soutien émotionnel que moi.

Un homme est apparu dans l’encadrement d’une porte. Cinquantaine, élégant, chemise blanche impeccable, regard qui jauge avant de saluer.

— Eliott Bellamy, c’est bien ça ?

— Oui, monsieur.

— Pascal Delmas, ton responsable. On m’a parlé de toi.

Il m’a serré la main. Ferme… mais pas écrasante. C’était presque un soulagement.

— On va te mettre sur les réconciliations bancaires pour commencer. Tu verras, c’est passionnant. Comme regarder sécher de la peinture.

J’ai souri par politesse.

— Oui, bien sûr.

— Parfait. Suis-moi.

On a traversé l’open space. Des visages derrière des écrans. Certains ont levé les yeux, d’autres non. Le bruit des claviers faisait comme un battement de cœur collectif.

Je me suis senti minuscule dans ces amas de dossiers.

Mon bureau, tout au fond, m’attendait : une chaise, un ordinateur, un pot à crayons vide.

Monsieur Delmas a désigné l’écran.

— Tu trouveras tout ce qu’il te faut sur le drive. Et si tu galères, demande à Clara, la juriste du service d’à côté. Elle est plus sympa que moi.

Il a marqué une pause, puis a ajouté, plus bas :

— Non, je rigole. C’est une ancienne du service. Elle connaît très bien tes futures tâches et elle est plus pédagogue que certains ici. Puis elle aime bien les nouveaux.

— D’accord, monsieur.

Il m’a tapé l’épaule.

— Bienvenue dans la jungle, Eliott.

Et il est reparti.

Je me suis assis.

L’écran s’est allumé. Fond d’écran bleu.

Je me suis senti traversé par une impression étrange : celle d’être dans une version améliorée du lycée, mais avec des gens payés pour faire semblant d’aimer ça.

Clara m’a salué en passant.

— Hé ! Salut, le petit nouveau ! Si tu veux de l’eau, la fontaine est à gauche. Et si tu veux un ragot, je fournis aussi.

J’ai ri doucement.

— Merci, j’y penserai.

— Fais gaffe, je retiens les promesses.

Elle est repartie, sa jupe balançant un rythme presque musical dans le couloir. L’ambiance n’était pas hostile, au final.

Juste… étrangère.

À midi, tout le monde a disparu d’un coup. Le silence du bureau m’a englouti.

J’ai hésité à sortir manger, puis j’ai préféré rester. J’ai ouvert mon tupp, des pâtes froides au beurre, salées, évidemment, et j’ai lancé un fichier Excel pour faire semblant d’être absorbé.

Dehors, le reflet de la baie vitrée m’a renvoyé ma silhouette, minuscule, assise au centre d’un bureau trop grand. Je me suis vu, tête penchée, épaules voûtées.

Une image d’homme qui s’efface bien.

J’ai repoussé mon tupp.

J’ai pensé à la fac, au rire d’Aïcha, au bonbon à la fraise. J’ai imaginé qu’elle était sans doute en train de rire avec d’autres, déjà. Moi, j’étais ici, à calculer des chiffres qui n’avaient pas encore de sens.

L’après-midi a continué au ralenti. Des dossiers, des chiffres, des phrases banales.

À 17 h, j’ai fermé mon ordinateur. Les bureaux se vidaient déjà.

En descendant, j’ai recroisé Clara.

— T’as survécu à ta première journée ?

— A priori, oui.

— Parfait. Si t’as besoin de conseils, viens me voir. Mais pas pour bosser, hein. Pour les gâteaux du distributeur.

— Noté.

J’ai souri, sincèrement cette fois. Puis je suis sorti.

Dehors, la lumière de fin d’après-midi tombait sur les vitres. Chaque façade renvoyait un morceau du ciel. Je me suis revu dedans, encore.

Même posture, même regard fuyant.

Mais il y avait cette différence minuscule : dans le reflet, j’étais en train d’avancer.

Peut-être que ça suffisait, pour aujourd’hui.

Le bus du retour était presque vide. J’ai pris la même place, côté fenêtre. Le goût de la fraise me revenait à la bouche, souvenir fantôme du bonbon. Le bus roulait dans la lumière rasante. Dehors, les vitrines devenaient des miroirs.

Chaque fois que je passais devant l’une d’elles, mon visage se dédoublait, se fondait, disparaissait.

C’était étrange, mais pas douloureux.

Comme si j’étais encore en brouillon.

Le soir, dans mon studio, j’ai allumé la lampe de bureau. Les murs étaient nus, un peu trop blancs.

Pas de goûter aujourd’hui. Enfin, j’aurais pu, techniquement. Mais je n’en avais pas envie. Et puis j’avais déjà assez faim pour me faire un vrai repas.

Aujourd’hui, ce sera…

J’ai ouvert le frigo et je suis resté planté devant, à regarder son contenu comme si une idée brillante allait jaillir d’un yaourt nature.

Spoiler : non.

En fait, mon frigo ressemblait surtout à une fin de partie de Tetris culinaire.

Du lait, du sirop… et des restes. Il restait un bol de vieux riz, deux œufs, une courgette un peu molle et un sachet de fromage râpé à moitié vide.

Pas exactement le banquet du siècle.

Mais bon…

Avec suffisamment de faim, et un minimum d’imagination, on peut faire des miracles avec trois fois rien.

La recette du jour sera…

Quand mon magnifique plat a été prêt, je me suis assis sans allumer la télé. Juste avec la lampe, le bruit lointain de la rue et cette fatigue un peu vide qui suit les journées où on a essayé d’être normal du mieux qu’on pouvait.

C’était bon.

Vraiment bon.

Digne d’un concours culinaire.

Et pour ce soir, c’était déjà exceptionnel.

J’ai pris ma douche. L’eau chaude a coulé sur ma peau, et mes épaules se sont enfin relâchées. Puis, face au miroir embué de la salle de bain, mon reflet s’est flouté jusqu’à devenir un petit fantôme.

Je l’ai essuyé du plat de la main, lentement.

Derrière la buée, mon visage n’est pas réapparu nettement.

C’était juste encore flou.

Évidemment.

En me glissant dans le lit, j’ai repensé à cette semaine. Aux rires dans l’amphi. À la main d’Aïcha qui avait posé le bonbon sur la table. À la façon dont elle m’avait dit :

« Tu mens mal. »

Je me suis souvenu de son regard, clair, sans jugement. Peut-être qu’il existait des gens qui ne cherchaient ni à réparer, ni à blesser.

Juste à voir.

Dans le silence, le bruit de la ville m’a bercé. Des voitures, un chien au loin, des pas dans le hall.

Le monde continuait, et moi avec. Pas en avant, pas encore, mais… plus tout à fait au bord.

J’ai fermé les yeux.

Et j’ai eu cette pensée minuscule, un peu stupide :

Peut-être que la prochaine fois, je pourrais lui dire oui.

le premier jour en entreprise.

Forcément, puisqu’on était en alternance. Le prof l’avait rappelé, mais ça m’était complètement sorti de la tête.

Rentrée à la fac le jeudi, rentrée en entreprise le vendredi, puis début du rythme officiel : deux jours à l’école, trois jours en entreprise.

Sacrée organisation, quand même. Ils auraient pu trouver quelque chose de plus simple.

Bon.

C’était parti pour un après-midi à anticiper ma vie de demain.

Ou alors non.

Je n’allais quand même pas gâcher ça juste parce que je devais aller travailler le lendemain.

Pour commencer : une bonne douche.

Et ensuite, pourquoi pas un petit fondant pour le goûter ?

Ah voilà la recette…

Recette du gâteau manuscrite

Il n’y avait rien à redire. C’était tellement satisfaisant de faire des gâteaux.

Je suis resté un moment dans la cuisine, à regarder la vaisselle refroidir dans l’évier. Le four était encore tiède, et l’odeur du chocolat flottait dans l’appartement comme une récompense silencieuse.

J’ai coupé un petit morceau du fondant, juste pour vérifier.

Le cœur était encore un peu coulant.

Parfait.

Je me suis assis à table, avec mon assiette et mon téléphone posé à côté, écran noir.

Pendant quelques secondes, je me suis demandé si Aïcha allait vraiment se souvenir de ce café. Ou si c’était une de ces promesses légères qu’on lance dans l’air pour être poli.

Je n’ai pas cherché la réponse trop longtemps.

Dehors, la fin d’après-midi glissait doucement vers le soir. Les bruits de la rue montaient par la fenêtre entrouverte : une voiture qui passe, quelqu’un qui parle trop fort, un chien qui aboie au loin.

Rien d’important.

Juste la vie qui continue.

J’ai pris une autre bouchée de fondant.

Demain, il y aurait l’entreprise. De nouveaux visages, d’autres couloirs, d’autres silences à remplir. Rien de très différent, sûrement. Peut-être un peu pareil. Peut-être un peu mieux.

Je n’en savais rien.

Mais pour une fois, l’idée ne me serrait pas complètement la poitrine.

J’ai regardé la table, la cuisine, le gâteau encore chaud dans son moule.

Puis j’ai repensé au bonbon à la fraise dans la poche de mon sac.

Je me suis dit que finalement, la journée n’avait pas été si mal.

Et parfois, c’est déjà largement suffisant.